La Sororité : se soutenir entre Femmes

Il y a un mois est paru un petit recueil de textes féministes dirigé par l’autrice Chloé Delaume faisant l’apologie de la sororité, le fait de se soutenir entre femmes. Des femmes artistes, intellectuelles, militantes ont rédigé des poèmes, chansons, récits, textes réflexifs sur ce « rapport de femme à femme, ni fille, ni mère, égalitaire ».
Le terme « sororité » existe depuis le Moyen-Age. Il a d’abord été réintroduit par des féministes américaines qui ont parlé de sisterhood, puis par les féministes françaises ensuite, comme Chloé Delaume, qui lui a consacré un livre en 2019, Mes Bien Chères Soeurs. 

La sororité est un outil de pouvoir féminin qui invite à repenser les rapports de domination entre les hommes et les femmes, mais aussi entre les femmes elles-mêmes. Le but : en finir avec « les crêpages de chignon », la rivalité féminine, le slut-shaming (concept développé par les féministes canadiennes qualifiant une attitude stigmatisante envers les femmes dont la vie sexuelle serait jugée « hors-normes »). 

La sororité effacée au profit de la fraternité 

La fraternité est un mot qui nous est à toutes et à tous familier. À l’origine, il désigne une communauté masculine, une communauté de frater, « frère » en latin. Les boys clubs en sont une extension, et existent encore aujourd’hui. De tous temps, les hommes se sont retrouvés entre eux pour parler art, politique, partager des passions et activités sportives. Pourtant, on n’a jamais parlé de « non-mixité » au sujet des boys clubs, même quand ces derniers excluaient consciemment les femmes (voir ici notre article sur la non-mixité). 

La sororité n’a pas bénéficié du même traitement. Tout comme « fraternité », « sororité » est formé sur le mot soror, « soeur ». Au Moyen-Age, le terme a une connotation religieuse et désigne les couvents. C’est Rabelais qui lui ôte son sens religieux. La sororité devient alors « une communauté de femmes ayant une relation, des liens, qualité, état de soeur » comme le rappelle Chloé Delaume dans l’introduction de l’ouvrage. Le terme s’est répandu avec le mouvement féministe qui se l’est approprié tardivement. La raison selon Chloé Delaume ?

La possibilité d’une communauté de femmes, parfaitement autonomes et totalement unies, n’était pas bienvenue sous le règne de l’Eglise et du patriarcat (…) Il faut mesurer la dangerosité du concept : par la sororité surgit l’indépendance, voire l’auto-gestion. 

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Lola Lafon : les groupes de paroles, se soutenir entre femmes victimes

Le premier texte du collectif Sororité est écrit par Lola Lafon. Dans un récit intime et personnel, elle explique avoir découvert la sororité au sein du Collectif féministe contre le viol. Après avoir été violée, elle a participé à un groupe de paroles au sein duquel se retrouvaient des femmes victimes, et s’est liée d’amitié avec elles. Lola Lafon écrit à la fin de son texte :

Aux silences gênés de ceux et celles qui, lorsqu’ils ont su, nous ont fuies, au déni de nos familles, de nos proches, à ces innombrables moments où nous avons compris que personne n’avait envie d’entendre parler de viol, nous opposons ce lien qui ne rompt pas, que je ne sais pas définir : une amitié, une sororité d’accidentées sans illusions, mais certainement pas sans espoirs.

Lola Lafon le dit, c’est grâce à ce groupe de parole qu’elle a survécu à cette « traversée », comme elle l’appelle, à savoir l’après-viol. Toutes ces femmes, parce qu’elles avaient subi la même violence et un traumatisme similaire, ont crée des liens indéfectibles et particuliers les unissant les unes aux autres que l’on ne trouve nulle par ailleurs.

Estelle-Sarah Bulle : se soutenir au travail

Le milieu professionnel a longtemps été, on le sait, un milieu hostile envers les femmes. Le mouvement Me Too a révolutionné notre rapport au travail en ce que les agressions perpétuées par des supérieurs hiérarchiques ou des collègues masculins ont été dénoncées par les femmes victimes (voir ici notre article dédié à Me Too).

Dans ce texte fictif, Estelle-Sarah Bulle, écrivaine, met en scène un dialogue entre deux femmes. La première, salariée dans le milieu des hautes technologies, se plaint de sa nouvelle cheffe qui selon elle n’est « pas sympa, surtout avec les autres femmes du service. De toute façon tu sais comment c’est ; elle va écraser toutes celles qui lui feront de l’ombre. » Son amie lui parle alors de la nécessité de la sororité dans des situations comme celles-ci et dans des milieux à majorité masculins, la tech en l’occurence. Elle prend plusieurs exemples, notamment artistiques, pour lui montrer à quel point il a toujours été difficile pour les femmes de se faire une place dans les milieux professionnels dominés par les hommes. Notre citation préférée :

La sororité (…) c’est penser aux femmes au quotidien. C’est ne pas tomber dans les clichés sur elles, dans la peur et l’hostilité vis-à-vis d’elles, dans la volonté de les renvoyer dans leurs foyers. Tous ces réflexes qui arrangent beaucoup d’hommes.

Ovidie : « A cause des garçons » 

Ovidie est autrice, journaliste et réalisatrice et spécialiste des questions de sexualité. En partant de la chanson populaire des années 1980 « A cause des garçons »  elle analyse à quel point la pop culture a exploité le mythe de la rivalité féminine. Cette chanson, dont le refrain est « A cause des garçons, on met des bas nylon, on se crêpe le chignon, à cause des garçons » reflète  « le syndrome de la Schtroumpfette ». La Schtroumpfette est la seule incarnation féminine dans un univers 100% masculin, et est constamment réduite à son genre là où les autres Schtroumpfs sont désignés selon leurs qualités. Elle est souvent stéréotypée voir hyper-sexualisée et correspond à l’idée selon laquelle les femmes seraient seulement concentrées sur leur apparence et leur capacité à séduire. Cela mènerait à des rivalités féminines, puisqu’il ne pourrait y avoir qu’une seule femme parmi les hommes, une seule « élue » écrit Ovidie, car il faut impérativement qu’il y ait une femme plus belle, plus désirable, plus valorisée que les autres. 

C’est exactement l’image renvoyée par « A cause des garçons », chanson écrite par deux hommes (Pierre Grillet et Alain Chamfort) et chantée par deux femmes (Hélène Bérard et Laurence Heller) qui sont occupées durant toute la première moitié du clip à… passer l’aspirateur. Quand l’une explique « J’abandonne, t’es vraiment plus bonne à pas grand chose, tu déconnes » l’autre répond : « Ben tu vois, lui me trouve super bonne. » Pourtant, le titre eut un succès immédiat à sa sortie et resta 13e du top 50 de février à mai 1988. 

Camille Froidevaux-Metterie : la politisation du corps féminin 

Camille Froidevaux-Metterie est philosophe. Elle explique dans ce texte que dès l’adolescence, les filles se comparent entre elles. Dans les vestiaires, pendant les cours de sport, lors de pyjama parties, elles regardent leurs cuisses, leurs fesses, leur ventre, leurs seins et apprennent à s’évaluer les unes par rapport aux autres dès la puberté. La société patriarcale et néo-libérale fait du corps féminin un objet appropriable, jetable et périssable. Les femmes et les jeunes filles sont constamment jugées par les hommes, mais aussi les femmes, sur leur apparence. Comme l’écrit Camille Froidevaux-Metterie :

Comment se soutenir quand tout est fait pour que nous nous réjouissions de la mauvaise mine de l’une ou des kilos en trop de l’autre ?

Heureusement, le féminisme a apporté plusieurs réponses à ces injonctions. Il y a d’abord eu la lutte pour les droits reproductifs et sexuels dans les années 1970 : se ré-approprier son corps ainsi que son utérus devenait impératif. Puis à partir des années 2010, on assiste à une revendication désexualisée du corps féminin : les règles ne sont plus taboues, les violences gynécologiques et obstétriques sont dénoncées, la réalité du corps post-partum est montrée. Selon Camille Froidevaux-Metterie, il faudrait enseigner la sororité et ses valeurs aux filles dès la puberté afin de leur montrer qu’elles sont en plein possession de leur corps, qu’elles doivent à tout prix valoriser. 

Alice Coffin : pour plus de sororité dans les représentations médiatiques et politiques 

Alice Coffin est journaliste, militante féministe et élue à la Mairie de Paris. Elle a publié Le Génie Lesbien l’année dernière et a été cyberharcelée suite à la sortie du livre. De nombreuses femmes célèbres comme Anne Hidalgo, Elisabeth Badinter ou Marlène Schiappa ont ouvertement critiqué la démarche de son livre dans les médias, la jugeant trop radicale et extrême. Alice Coffin a donc proposé à ces femmes une rencontre afin de discuter de leurs divergences. Elle leur a posé à toutes la même question, à savoir : « Pensez-vous que les femmes reçoivent dans la sphère publique davantage de critiques que les hommes ? » Les réponses sont unanimes : toutes sont d’accord pour dire que les femmes sont bien plus sujettes aux critiques que les hommes, notamment dans les médias. De plus, Alice Coffin constate qu’elle a été attaquée publiquement autant par des hommes que par des femmes, mais que ce sont les critiques formulées par des femmes qui ont été relayées par les médias : Anne Hidalgo VS Alice Coffin, Marlène Schiappa contre Alice Coffin… 

Par une telle démarche, Alice Coffin vise à répondre aux critiques selon laquelle elle serait « hystérique », « folle », « opposée au dialogue ». Elle montre à ses détracteurs qu’une rencontre constructive entre femmes d’avis divergents est possible et souhaitable, et démonte le mythe du fameux « crêpage de chignon »…

« Ce génie, c’est ma soeur », l’ode de Jeanne Cherhal à la sororité 

Quand je l’ai vue saigner à se plier en deux 

Le ventre condamné par des assauts fiévreux 

Le corps humide et pâle, étreinte de douleur 

J’ai ressenti son mal en pensant : c’est ma soeur

Quand je l’ai vue chargée de mille poids trop lourds 

Assaillie, débordée du jardin à la cour 

J’aurais juré qu’en elle, il s’en cachait plusieurs

Mais non, elle était seule. Elle assurait, ma soeur. 

Quand je l’ai vue blessée par l’insulte et la haine 

Qui pourrissent au fossé de la bêtise humaine 

J’ai voulu la chérir et la couvrir de fleurs

Pour conjurer le pire. On fait ça, entre soeurs

Mais quand je la vois forte avec le poing levé

Déverrouiller les portes et battre le pavé 

Reléguer l’impossible au rang des vieilles peurs 

Je la trouve invincible, invincible ma soeur 

Quand je la vois naturel, animale et sauvage 

Épouser le futur au rythme de son âge 

Creuser sa propre terre et trouver son bonheur 

j’en serai presque fière : ce génie c’est ma soeur 

Quand je l’entends chanter l’urgence et l’absolu 

L’amour, la liberté, les carcans révolus

Les grands vents dans les blés, les sorcières en chaleur 

Je veux lui ressembler ! Et par chance, c’est ma soeur.

 

La sororité ne doit pas être considérée comme une mode mais plutôt comme un concept à appliquer quotidiennement, alors vous aussi, osez la sororité !

 

Victoria Lavelle pour Celles qui osent

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