Le sexisme décomplexé dans la chanson française

On le sait, le rap français est souvent critiqué pour le sexisme de ses paroles, de ses clips, et pour un usage répété du cliché de la femme objet. Pourtant, la misogynie de la chanson française ne date pas d’hier. Michel Sardou, Michel Delpech, Alain Souchon, Renaud… Ils sont nombreux à avoir chanté des textes où culture du viol, sexualisation, slut-shaming, sexisme ordinaire reviennent en boucle, comme une vieille rengaine dont on se serait bien passé.

Culture du viol dans la chanson française

« J’ai envie de violer des femmes/De les forcer à m’admirer/Envie de boire toutes leurs larmes/Et de disparaître en fumée ». C’est ce que chante Michel Sardou, dont les textes ont été dénoncés de nombreuses fois, dans « Les villes de solitude », où le chanteur se met en scène dans la peau d’un alcoolique, qui boit pour tromper son ennui : « Quand j’ai bu plus que d’habitude, me vient la faim d’un carnassier », puis est pris d’envies brutales comme « d’éclater une banque », « crucifier le caissier », ou encore « violer des femmes ». Sortie en 1973, la chanson suscite l’indignation du Mouvement de libération des femmes, qui manifeste devant les salles de concert où se produit Michel Sardou. Le chanteur est familier des polémiques liées aux paroles de ses chansons. En 2010, il avait diffusé une nouvelle version de son titre très célèbre « Femme des années 80 », « Être une femme 2010 » , dans lequel il regrette que les femmes soient devenues « des hommes à temps plein » … Le clip est aussi ringard et macho que les paroles !

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Michel Sardou n’est pas le seul à véhiculer la culture du viol à travers ses couplets. Charles Aznavour, avec son titre « Trousse-chemise », a également rejoint le panthéon des chansons sexistes. L’artiste chante les premiers émois sexuels d’un jeune couple amoureux sur la plage de Trousse-Chemise. Emois sexuels qui dérapent, au fur et à mesure que la musique avance, en un viol :

« On a dans les bois de Trousse chemise/Déjeuné sur l’herbe, mais voilà soudain/Que là, j’ai voulu d’un élan superbe/Conjuguer le verbe aimer son prochain. Et j’ai renversé à Trousse chemise/Malgré tes prières à corps défendant/Et j’ai renversé le vin de nos verres/Ta robe légère et tes dix sept ans. »

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La chanson s’achève sur la rupture du couple l’emprisonnement du narrateur. Le viol est ainsi poétisé et transformé en objet artistique.

Slut-shaming chez les chanteurs francophones

Le slut-shaming désigne un concept développé par des féministes canadiennes qualifiant une attitude stigmatisante envers les femmes dont la vie sexuelle serait jugée « hors-normes ». Un concept également illustré par de nombreuses chansons françaises, à commencer par « Ton style », écrite en 1971 et chantée par Léo Ferré, qui n’a d’ailleurs jamais caché ses clichés sexistes :

« Ton style, c’est ton cul. C’est ton cul. C’est ton cul. Ton style, c’est ma loi. Quand tu t’y plies, salope. C’est mon sang à ta plaie. C’est ton feu à mes clopes. C’est l’amour à genoux qui n’en finit plus. Ton style, c’est ton cul « .

La même année, le chanteur explique dans une interview télévisée que « la misogynie c’est intéressant » et qu’il faut « savoir remettre les femmes à leur place », car « quand on a fini de les adorer, il faut qu’elles nous foutent la paix ».

Le rap abonde également de textes où slut-shaming et réification des femmes sont monnaie courante. Booba en est un exemple flagrant : ses chansons sont toutes plus sexistes les unes que les autres, et les « salope » rythment chaque phrase. Idem pour Damso, ce qui n’empêche pas ces rappeurs de jouir d’une extrême popularité. Ce dernier s’est d’ailleurs défendu en expliquant : « Quand je parle des femmes, ce sont des histoires personnelles, je ne fais jamais de généralités ». Une défense également arborée par Orelsan, rejugé en 2016 pour certaines paroles jugées sexistes par cinq associations féministes ayant porté plainte.
On se souvient également de l’album de Doc Gynéco « Première consultation » dans lequel il répétait vouloir une « tasse-pé »… un bel hommage à Vanessa Paradis, hum.

Non, je n’ai pas oublié tous ces talons carrésCes filles aux beaux fessiers qui firent fureur cet étéJe lis SAS pour me remémorerJe rêve de bas résilles, de filles qu’on déshabilleQui glapent et s’égosillent, et déjà mes yeux brillent devant une photo de, oh VanessaQue je mate à la mort, j’ai déjà des remordsCar je pense à des ventre à ventre, à des corps à corpsÀ du va-et-vient, encore, encoreOh Vanessa je pense à toi, j’ai les dessous mouillés mouillésJe dois me réveillerToilette plus lavabo, changement d’caleçonRecouché aussitôt et je fais dodoDans ma tête, j’entends résonnerLa phrase préférée de gamins du quartier
J’veux une tasse-pé yeah yeah yeah yechOh j’veux une tasse-pé yeah yeah yeah yeah yechDis-moi, pourquoi tu fais ça, pourquoi tu veux pas sortir avec moiVanessa ah ah ah
Lenny, c’est fini, il t’a pris la têteBig nichons, planque à chichonLa boulette, c’est dans la chaussettePetit conseil à ma starlette, je suis un proLe doc Gyneco, je déroule les slips d’un coupPuis ils roulent sur les cuisses et s’enroulent comme un scoubidouParlons de Scooby-Dooby-DooOh ouais, même Daphné me fait craquerC’n’est qu’un dessin mais j’veux l’animerTous les premiers samedis du mois, j’ais les deux mains sous les drapsEt mon petit coussin pour m’essuyer les doigtsCanal pour actifs, à minuit c’est extraSur le petit écran, j’m’imagine avec VanessaSa bouche fiévreuse, nos étreintes ravageusesSa langue brûlante et son corps excitéSa voix haletante, bordée d’obsénitésOh son fond de gorge et mon sucre d’orgeSes mains pleines de réaction en chaîneOh, j’me réveille en sursaut et
J’veux une tasse-pé yeah yeah yeah yechOh j’veux une tasse-pé yeah yeah yeah yechDis-moi, pourquoi tu fais ça, pourquoi tu veux pas sortir avec moiVanessa ah ah ah
Et pour finir avec le slut-shaming, un petit extrait d’une chanson de Renaud, Adieu minette :
Y a l’feu dans l’studio, j’continue
Sous tes cheveux beaucoup trop blondsDécolorés ça va de soiT’avais une cervelle de pigeonMais j’aimais ça, mais j’aimais ça
Au fond de tes grands yeux si bleusTrop maquillés ça va de soiT’avais quelque chose de prétentieuxQue j’aimais pas, que j’aimais pas
J’avais la tignasse en batailleEt les yeux délavésJe t’ai culbutée dans la pailleT’as pris ton pied
Adieu fillette nous n’étions pas du même campAdieu minette, bonjour à tes parents

Nouvelle génération d’artistes engagées

Heureusement pour nous, et pour nos oreilles, une nouvelle génération d’artistes engagées se popularise. Clara Luciani, Pomme, Angèle, Yseult, Zaho de Sagazan, Hoshi ou encore Suzane détonnent dans le paysage sexiste de la variété française. Chloé Thibaud, journaliste et autrice, rappelle dans son livre Toutes pour la musique que ces chanteuses ont la spécificité d’écrire elles mêmes leurs chansons. Elles contrôlent donc « l’intégralité de ce qu’elles chantent », contrairement à leurs prédécesseures, souvent soumises aux paroles rétrogrades et machistes des compositeurs masculins. (On se souvient toutes et tous d’Annie qui aimait les sucettes…

Si « l’engagement des femmes en chanson existe depuis toujours », écrit Chloé Thibaud, ce qui a changé, c’est que « l’on prête davantage l’oreille à ces textes-là ». Des combats qui passent également par les représentations, comme lorsqu’Angèle se montre avec des poils sous les bras dans le clip de « Balance ton quoi ». Leurs prises de parole sont également engagées. L’on se rappelle par exemple d’Yseult en 2021, lors des Victoires de la musique, revendiquant sa « colère légitime » en tant que « femme noire et grosse ».

D’autres artistes des générations antérieures, comme Anne Sylvestre, ont également dédié leur carrière à la reconnaissance des artistes féminines, au même titre que leurs homologues masculins.

Cet article vous a plu ? Vous pouvez lire notre papier sur le sexisme dans l’industrie musicale.

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