Portrait d’Anne Sylvestre | Une poétesse engagée

Qui n’a jamais entendu l’histoire de La petite Josette ou de Cécilou ? Ces personnages des Fabulettes, rendus célèbres par Anne Sylvestre, ont accompagné plusieurs générations d’enfants ! Le 30 novembre 2020, cette amoureuse des mots décédait à 86 ans, laissant derrière elle une incroyable carrière de plus de 60 années. N’en déplaise au grand public, Anne Sylvestre était bien plus qu’une chanteuse pour enfants. De sa voix douce et unique, l’artiste a conté d’innombrables tableaux de la vie quotidienne avec un subtil humour. Saviez-vous qu’elle était aussi une véritable militante humaniste et que ses prises de position résonnent encore aujourd’hui avec force ? Grâce au portrait d’Anne Sylvestre que vous dresse Celles Qui Osent, découvrez toutes les facettes de cette grande et discrète poétesse.

Les jeunes années et la construction d’une artiste résiliente

Anne Sylvestre, de son véritable nom Anne-Marie Beugras, voit le jour le 20 juin 1934 à Lyon. Malgré une enfance heureuse, elle doit rapidement faire face aux premières blessures de son existence. Son père, Albert Beugras, collaborationniste convaincu, très impliqué en politique, est arrêté en 1945. Il sera emprisonné durant dix années.

Anne a 10 ans. La figure paternelle, sous les barreaux, fait la une de tous les journaux. À l’école, la fille du traître doit s’éloigner de ses camarades pour ne pas subir de violentes moqueries. Ce sentiment pesant de honte ne la quitte pas pendant de très longues années.

Marie Chaix, célèbre écrivaine et sœur d’Anne Sylvestre, raconte cette sombre période dans son livre : Les lauriers du lac de Constance. Elle y dépeint la fuite de toute la famille lors de la débâcle allemande, la clandestinité et l’arrestation d’Albert Beugras.

Ce qu’Anne vit alors durant son enfance déclenche en elle une incroyable résilience. Cette capacité à rebondir et à absorber les chocs, elle réussit à l’apprivoiser très tôt par les mots. Passionnée de littérature, elle devient vite une jeune femme militante. L’écriture est désormais son arme.

Dans les années 1950, élève plutôt douée, elle entame de hautes études littéraires et débute la guitare. Elle décide naturellement de mettre en musique ses propres textes, ses premières révoltes. La toute jeune compositrice les présente à ses camarades de l’école de voile de l’île des Glénan. Ceux-ci reconnaissent son talent d’auteure-interprète et lui conseillent vivement de chanter ses créations devant un public plus large. Il lui faut surmonter sa timidité durant une année avant de se décider à fouler les scènes de la capitale à l’âge de 24 ans.

Portrait d’Anne Sylvestre, poétesse engagée à l’immense carrière

La route vers le succès

C’est en 1957 qu’elle débute au cabaret La Colombe, à Paris, sous la protection de Michel Valette. Le producteur discerne très vite la puissance de ses textes. C’est à ce moment-là qu’Anne-Marie Beugras prend pour nom de scène Anne Sylvestre.

Les premiers tours de chants sont de véritables épreuves pour la compositrice. Enceinte, étudiante et sans argent, elle doit enchaîner les représentations, parfois plusieurs par jour, pour gagner de quoi survivre.

Durant deux ans, face à un monde d’hommes qui ne voit en elle qu’une simple interprète, elle lutte avec sa poésie et sa guitare. Elle enregistre son premier 45 tours en 1959 chez Philipps. Le public enthousiaste découvre la porteuse d’eau, Maryvonne ou Philomène. C’est une victoire ! Les premières récompenses tombent avec une reconnaissance méritée. Elle reçoit en quelques années quatre Grands Prix du Disque de l’Académie Charles Cros. Georges Brassens, qu’elle a écouté plus jeune, admire sa poésie, son interprétation sobre et le fait savoir. Elle continue les enregistrements d’albums et les tournées. Ses créations sont un véritable succès.

L’auteure, compositrice et interprète chante les libertines de campagnes, les prostituées de villages et se moque des curés. On lui donne d’ailleurs très vite le surnom de Brassens en jupons. Elle rejette cette comparaison machiste et préfère revendiquer sa propre personnalité. Elle s’impliquera ainsi toute sa vie pour que les femmes deviennent des sujets et non des objets.

D’une célébrité plus discrète aux mythiques Fabulettes

Dans les années 1960, en pleine période yéyés, le succès se fait plus modeste. Son style, qualifié de rive gauche, est laissé de côté. Les poètes et leurs alexandrins ne font plus rêver. La jeunesse se tourne vers le twist et les tubes américains. Qu’à cela ne tienne, Anne résiste à nouveau. Elle multiplie les albums, persiste et signe des paroles toujours engagées, portées par une orchestration moyenâgeuse qu’elle assume avec fierté.

C’est à partir des années 1970 qu’elle débute l’écriture des Fabulettes. 18 albums, 263 chansons, 1,5 millions d’exemplaires vendus : c’est un triomphe. Dans une écriture en toute simplicité, ses contes deviennent les incontournables des familles francophones durant plus de vingt années.

Malgré ce succès, Anne Sylvestre ne chantera jamais les Fabulettes sur scène. Elle écrit toutefois une pièce de théâtre, Lala et le cirque du vent, qu’elle présente au public en 1993. En 2007, elle signe Les rescapés des fabulettes, comme un clin d’œil à ses fans désormais adultes. Aucun doute que cette série d’albums inspire encore aujourd’hui les chanteurs pour enfants comme Aldebert ou les Ogres de Barback.

Durant le reste de sa carrière, l’artiste continue de proposer concerts et albums pour ses fidèles spectateurs. En véritable poétesse engagée, avec son style chargé d’émotions, elle portera tout au long de sa vie des revendications ancrées dans l’actualité.

Des Fabulettes au féminisme, les engagements d’une militante humaniste

S’engager en tant que femme et artiste

Le portrait d’Anne Sylvestre est riche tant par son immense répertoire que par ses nombreuses prises de position. Pour bien comprendre les engagements de l’artiste, il faut retourner dans les années 1960. À cette époque, au cœur d’une société très masculine où les femmes doivent rester à la maison, Anne Sylvestre écrit, compose et chante ses propres textes. Ce mode de vie est totalement subversif. C’est quand elle prend conscience de cette situation qu’elle visualise pleinement la portée de ses engagements. Pour s’imposer, elle a dû se battre seule. Au fil du temps, elle mènera ses batailles pour autrui.

Des révoltes, elle en porte tout au long de sa carrière. Comme par exemple sur ses premières scènes où elle doit affronter ceux qui lui conseillent de changer de nez, soi-disant trop imposant. Ce qu’elle ne fait pas évidemment, en véritable résistante !

Cette grande dame, au caractère bien trempé, a mené 60 ans de carrière d’une main de fer. En 1973, elle décide de créer son propre label : Les Productions Anne Sylvestre. Elle devient productrice indépendante afin de prendre ses propres décisions, pour ne plus se laisser embrigader ou trahir ses volontés.

Le fardeau des Fabulettes

Durant une longue période, Anne Sylvestre doit faire face à un poids immense : celui d’être constamment identifiée aux Fabulettes. Bien qu’elle ait signé plus de 400 chansons pour adultes, elle est la cible de nombreuses critiques. Certains détracteurs avancent qu’elle aurait créé des comptines uniquement pour se remettre sur le devant de la scène. Alors qu’en tant que mère de famille, elle cherchait juste à faire rêver les mômes, les prendre au sérieux, nourrir leur imagination et retarder la crétinisation. C’est avec ses propres mots qu’elle révèle la véritable essence de ses fameux contes : Je savais ce qui était au centre des préoccupations quotidiennes des enfants : le rôle du vélo, les nouilles… Avec les Fabulettes, j’ai pu les structurer, leur donner le goût de la liberté et le plaisir de chanter.

Une vie de combats et d’engagements

Fière militante humaniste, elle est totalement allergique aux stratégies politiques qu’elle n’a jamais véritablement cherché à comprendre. Cela ne l’empêche pas de s’engager ouvertement dans chacun de ses textes. Anne Sylvestre se dresse sur scène pour dénoncer le racisme, la discrimination, les atrocités de la guerre (Mon mari est parti), l’ordre moral, la misogynie (Une sorcière comme les autres) ou le viol (Douce maison).

En 1973, alors que l’avortement est interdit et que l’avocate Gisèle Halimi se bat pour sa libéralisation, Anne Sylvestre écrit Non, tu n’as pas de nom. Un hymne puissant célébrant le droit des femmes à disposer de leurs corps. Cette prise de position est radicale : Féministe, oui. C’est la seule étiquette que je ne décolle pas.

Pour aller plus loin, Celles Qui Osent vous propose de découvrir le portrait de Gisèle Halimi.

Jusqu’à ses derniers jours, Anne Sylvestre dédiera sa carrière à la reconnaissance des artistes féminines au même titre que leurs homologues masculins. Elle est d’ailleurs toujours entourée de musiciennes, jusqu’à ses ultimes représentations. En 2013, comme un ultime poing levé, elle écrit Juste une femme, un magnifique brûlot qui maudit ce petit monsieur, petit costard, petite bedaine, petite saleté dans le regard. Le portrait d’Anne Sylvestre met ainsi en relief la force de ses textes et la pertinence de sa poésie engagée qui font d’elle une immense parolière, une chanteuse intemporelle.

Benjamin Cuenin pour Celles Qui Osent

Vous souhaitez en savoir plus ? Découvrez Anne Sylvestre par elle-même grâce au podcast : https://www.franceculture.fr/emissions/a-voix-nue-anne-sylvestre

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