Jeanne d’Arc, entre mythes et réalités

La vie de Jeanne d’Arc (vers 1412 – 1431), Française la plus célèbre de notre histoire, reste jalonnée d’incertitudes. Était-elle bergère, cheffe de guerre ou sorcière ? Était-elle messagère de Dieu, du diable ou le pion d’un esprit humain ? Charles VII l’aurait-il trahi ? Son procès était-il équitable ? Revenons sur le parcours de la Pucelle d’Orléans, la plus célèbre hérétique béatifiée, et mettons en évidence quelques doutes persistants.

Jeanne d’Arc, dernier espoir de Charles VII face aux Anglais 

Une enfance mystique 

À Domrémy, Jeanne d’Arc était-elle bergère ? Occasionnellement. Mais au XV siècle, une « bergerie » était une bêtise. Par déduction un berger était un sot. Il s’est avéré plus facile pour l’histoire d’associer une prophétesse à une personne simple d’esprit plutôt qu’à une lettrée. Ainsi donc naît une légende.

À 13 ans, la jeune paysanne entend ses « Conseils » pour la première fois. L’archange Saint-Michel, Sainte-Catherine et Sainte-Marguerite la missionnent pour libérer Orléans, faire sacrer Charles VII à Reims et bouter les Anglais hors de France. Elle garde le secret puis, déterminée et obstinée, après quelques tentatives infructueuses, elle convainc Robert de Baudricourt, fidèle du pouvoir, de lui fournir escorte et laissez-passer pour rencontrer le monarque. 

Quel rôle joue Yolande d’Aragon dans ce revirement ? Belle-mère du souverain, soucieuse de le voir accéder au trône, cachée dans l’ombre, elle est omniprésente. En 1429, alors que la guerre de Cent Ans bascule en faveur de l’adversaire, la bergère est une bénédiction : elle assurerait la légitimité du roi. La Pucelle, femme providentielle, est sa dernière chance.

Une prophétesse en mission

Après onze jours de chevauchée, la messagère divine parvient à Chinon. Au premier coup d’œil, elle aurait reconnu le monarque, pourtant simplement vêtu et caché parmi ses partisans. Beaucoup qualifient cette « scène de la reconnaissance » de miraculeuse. D’autres sont plus réservés : une première entrevue aurait été organisée en comité restreint. Considérée comme prophétesse, Jeanne d’Arc part libérer Orléans. Fut-elle cheffe de guerre ? Non, mais son charisme, sa force de conviction et sa vaillance la font meneuse d’hommes. Les soudards la suivent au combat et la mènent à la victoire. Orléans libérée, première prédiction réalisée !

Plutôt qu’envoyée divine, les bourguignons alliés des Anglais la pensent dirigée par des êtres de chair et de sang. Puis un jour, alors qu’ils la croient morte au combat, elle réapparaît le soir même les armes à la main. Ne serait-elle pas missionnée par le diable ? Le doute persiste.

Une capture embarrassante

Les annonces de La Pucelle s’accomplissent. N’a-t-elle pas libéré Orléans ? N’a-t-elle pas fait sacrer Charles VII à Reims ? Pourtant, le nouveau souverain préfère l’écarter des premières lignes et l’envoie à Chinon. Elle mène quelques batailles sans grande importance. Ses voix l’incitent à poursuivre le combat, à libérer Paris. C’est sans prendre congé qu’elle quitte le château.

À Compiègne en 1430, elle tombe dans une embuscade et est faite prisonnière par les Bourguignons. Les Français sont dans l’embarras : avant son départ pour Paris, le roi aurait déjà signé une trêve avec l’ennemi. Et puis, que faire de cet ange déchu ? Abandon ou trahison de Charles VII, Jeanne est vendue aux Anglais. Elle tente d’échapper à ses geôliers en sautant par une fenêtre. Tentative de suicide ou d’évasion ?

La Pucelle d’Orléans jugée pour hérésie

Les chefs d’accusation

On accuse Jeanne de sorcellerie. La société du XV siècle croit en ces personnages maléfiques. À cette époque naît le mythe de la sorcière se déplaçant sur un balai. Elle consommerait des plantes hallucinogènes, se souviendrait de ses visions et pourrait les raconter. C’est ce qui renforce l’image d’un être pouvant communiquer avec l’au-delà. Une chose est sûre pourtant : si tous ses contemporains s’accordent à dire qu’elle se déplaçait à cheval, aucun ne témoigne l’avoir vu monter à balai !

À cette accusation s’ajoute l’hérésie. La Pucelle aurait-elle eu des pratiques sataniques ? Le débat relève surtout des croyances de chacun. Aucune preuve tangible ne peut en confirmer la véracité. Ses voix sont-elles divines ou diaboliques ? Suit-elle la foi chrétienne ou assouvit-elle des désirs démoniaques ? Dieu seul le sait !

Enfin, elle a péché en portant l’habit masculin. N’est-ce pas plus facile de mener le combat en armure plutôt qu’en jupons ? Dans un milieu guerrier, n’est-ce pas plus prudent de se vêtir en homme pour éviter toutes tentations ? Rappelons que la loi française autorise la femme à porter un pantalon depuis 2013. Dire si Jeanne d’Arc était avant-gardiste !

Un procès inique

La devenue célèbre Pucelle d’Orléans est donc aux mains des Anglais. Ils la confient à l’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, pour quatre mois de procès, dès février 1431. Elle se présente seule devant une assemblée masculine. Sans avocat, elle assure sa défense. Elle refuse de parler de ses Conseils et du roi. Elle s’adresse à Dieu sans passer par la hiérarchie ecclésiastique. Elle fait preuve de sang-froid, d’intelligence, d’audace, parfois d’humour. Avec un esprit simple et pragmatique, ses  réponses sont pertinentes, d’aucuns diront même insolentes. Pour exemple, cet échange resté dans l’histoire :

  • Les juges : « Savez-vous si vous êtes en la grâce de Dieu ? »
  • Jeanne : « Si je n’y suis, Dieu m’y met ; et si j’y suis, Dieu m’y tient. »

Au terme de ce procès inique, seul le chef d’accusation relevant de ses habitudes vestimentaires est retenu. Les Anglais en veulent plus. 

Une condamnation programmée

On menace alors l’accusée. Elle ne cède pas. Elle reniera une confession extorquée sous la torture. On la conduit en place publique, dans un cimetière où s’élèvent échafaud et bûcher. Après quelques heures d’intimidation, elle capitule pour la première fois. D’une croix, elle signe des aveux qu’elle ne sait pas lire. Elle est condamnée à la prison à vie. 

Mais il semblerait que certains en attendent plus…

Comme par enchantement, Jeanne d’Arc est un jour retrouvée vêtue en homme. Par quelle diablerie cette tenue lui parvient-elle ? Nul ne le sait. Mais elle est considérée relapse puisqu’elle est revenue sur ses déclarations. Elle n’échappera pas à la mort. Elle est brûlée vive à Rouen le 30 mai 1431. 

Jeanne d’Arc, l’hérétique béatifiée

La revanche de La Pucelle

Malgré l’application de Pierre Cauchon, certains points restent critiquables. D’abord, la Pucelle d’Orléans est incarcérée au château de Rouen, en prison anglaise et civile. Or, puisqu’un tribunal d’Église la juge, elle devrait être retenue à l’archevêché. De plus, ses réclamations répétées pour l’intervention du Pape demeurent sans suite.

À la demande des parents de la suppliciée, un nouveau procès débute en décembre 1455. Plus d’une centaine de témoins sont interrogés. Six des sept juges changent de version, suivant la mouvance politique. La sentence de réhabilitation est prononcée par l’archevêque de Reims, Jean Juvénal des ursins, le 7 juillet 1456. Là encore une incertitude : Charles VII aurait-il encouragé la famille dans cette démarche afin de laver sa propre réputation ? 

Puis, Jeanne tombe dans l’oubli.

La naissance d’un mythe

La condamnée serait montée sur l’échafaud le visage voilé. Certains prétendent qu’une autre jeune fille aurait pris sa place. Ainsi plusieurs années après l’exécution, Claude (ou Jeanne) des Armoises se présentent comme Jeanne. Mais la plupart des spécialistes s’accordent à dire que l’usurpation d’identité est courante au Moyen-Âge. Quelle crédibilité donner à cette nouvelle apparition ? 

Les Anglais ont pris soin de ne laisser aucune trace de leur coupable. Les restes du corps sont dispersés dans la Seine pour qu’aucune relique ne puisse être récupérée. Pourtant, en 1867, des étudiants en pharmacie présentent deux bocaux avec des restes humains qu’ils prétendent appartenir à La Pucelle. La science les désavoue : la datation au carbone 14 les attribue à une momie égyptienne morte entre 600 et 300 avant Jésus Christ. Gare aux illuminés qui rendraient Jeanne d’Arc presque contemporaine de Cléopâtre ! 

La Pucelle d’Orléans sur le devant de la scène

Depuis six siècles, toutes les tendances s’associent à la gloire de la paysanne devenue guerrière, jugée hérétique puis réhabilitée : elle devient symbole républicain pour les uns, emblème laïc pour les autres ; en 1909 Pie X la béatifie ; en 1914, elle est sainte patronne des combattants ; en 1920, le Pape la canonise.

Dans les arts, elle trouve également sa place. De nombreux monuments portent son nom ou lui sont dédiés. Représentée en bergère, guerrière, lors du sacre de Charles VII ou au combat, elle figure sur de célèbres peintures, des tapisseries et des vitraux. En littérature, elle apparaît dans des œuvres plus ou moins romancées. En 1461 déjà, François Villon l’évoque dans son poème Ballade des dames du temps jadis

Quant au cinéma… En 1899, les frères Lumière la mettent en scène dans un film muet. En 1994, Sandrine Bonnaire endosse son rôle. En 1999, Milla Jovovich prend la relève. Et tellement encore de par le monde.

Les doutes qui persistent à son sujet permettent une libre interprétation de son épopée. Ainsi donc, nous pouvons, en fonction de nos convictions, nous approprier ses exploits. Plutôt que de se la disputer, ne pourrions-nous pas convenir que Jeanne d’Arc, Pucelle d’Orléans, l’une des rares héroïnes féminines de notre histoire, modèle de courage et de loyauté, nous appartient à tous ?

Laurence F.

Sources :

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