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Anna Marly, la voix de la Résistance

Celles qui Osent raconte l’histoire d’Anna Marly

L’extraordinaire histoire d’Anna Marly témoigne que les arts et la culture ont une importance essentielle, parfois cruciale. Cette chanteuse et guitariste russe a joué un rôle majeur dans la Résistance, pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle a composé une chanson qui est devenue un symbole national : Le Chant des partisans. Ce chant a servi de code aux résistants dans leur combat contre les Nazis, et il leur a inspiré du courage. Son importance a été reconnue officiellement. 

Pourtant, peu de personnes savent qui est son auteur, et encore moins que c’était une émigrée russe ! Exilée, danseuse étoile, reine de beauté, musicienne, projectionniste, cantinière pour les Forces Françaises Libres, poétesse et grande voyageuse : découvrez avec Celles qui Osent le destin hors du commun d’Anna Marly. 

Née en pleine révolution russe

Anna Betulinsky de son vrai nom, est née le 30 octobre 1917 à Saint-Pétersbourg, alors que la révolution russe bat son plein. Son père, un aristocrate, est fusillé par les bolcheviks. Trois ans plus tard, sa mère doit s’exiler en France, avec ses deux filles et leur gouvernante. Elles s’installent à Menton, sur la Côte d’Azur, où vit une communauté d’intellectuels et d’artistes russes. Pour ses 13 ans, la gouvernante d’Anna lui offre une guitare, qu’elle ne quittera plus jamais. Elle apprend à en jouer avec Sergueï Prokofiev, le célèbre compositeur, qui est un proche de la famille. Anna est également douée pour la danse. Elle est ballerine au sein des Nouveaux Ballets de Monte-Carlo, puis danseuse étoile pour les Ballets Wronska. Sa beauté lui fait remporter la couronne de Miss Russie en 1937.

Benjamine de la SACEM à 17 ans

La famille Betulinsky déménage à Paris, et Anna intègre le Conservatoire de chant. Elle compose des chansons et se produit dans des cabarets, notamment le Shéhérazade, un lieu prisé par la jeunesse parisienne. Elle n’a que 17 ans lorsqu’elle devient la plus jeune membre de la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (SACEM). Pour la scène, elle adopte un nom de famille français, Marly, qu’elle a choisi au hasard dans l’annuaire téléphonique. Anna donne des concerts en Belgique et aux Pays-Bas, où elle rencontre son premier mari, un riche baron hollandais. 

Seconde guerre, second exil 

La Seconde Guerre mondiale éclate, Anna et son mari s’exilent à Londres en 1941. Ils s’éloignent l’un de l’autre, le baron courant un peu trop les jupons. Elle trouve un emploi de projectionniste, puis de cantinière au QG des Forces Françaises Libres. Le général de Gaulle et son état-major y prennent leurs repas. Anna raconte dans ses mémoires que le général était plutôt désagréable, car il ne trouvait jamais la soupe assez chaude. Il ne lui en tiendra pas rigueur en lui rendant hommage après la guerre, reconnaissant qu’elle “fit de son talent une arme pour la France”. 

Un chant de l’âme pour les partisans

Anna chante pour les soldats au sein d’une troupe de théâtre aux armées, en compagnie d’un pianiste, d’un magicien et d’un conférencier. Pendant l’entracte d’un concert, elle lit un article sur la bataille de Smolensk et la bravoure des partisans russes. Elle est bouleversée par ces civils qui ont participé à l’effort de guerre, souvent sans être armés, au prix de leur vie. Elle compose spontanément un chant, dont le rythme évoque la marche d’un groupe de résistants. De retour sur scène devant un parterre de marins, Anna décide de chanter ce morceau tout droit sorti de son cœur. Bien que les paroles soient en russe, le temps s’arrête dans la salle, les soldats sont happés par la chanson d’Anna. Sa performance est saluée par un tonnerre d’applaudissements.

L’hymne de la Résistance

Anna Marly est souvent invitée à la BBC, la télévision britannique, pour chanter notamment sa Marche des partisans, traduite par Guerrilla song en anglais. Elle est repérée par Emmanuel d’Astier de la Vigerie, fondateur du mouvement de résistance Libération-Sud, et du journal Libération. Lors d’un dîner avec des membres de la France Libre, Anna entonne son chant. Joseph Kessel, résistant et romancier, est présent. De culture russe, il comprend les paroles et s’écrie : “C’est cela qu’il faut pour la France !” En effet, selon lui, “un peuple qui n’a pas de chanson est un peuple qui ne peut pas se battre”. 

Avec son neveu Maurice Druon, ils s’attellent à écrire des paroles françaises. De son côté, Anna rédige également une traduction. Elle explique dans ses mémoires, que les paroles de Kessel et Druon étaient merveilleuses, et qu’elle n’a pas osé proposer sa version. Il ne reste du texte original que les “corbeaux”, qui symbolisent les avions allemands. 

“Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines

Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne”

La marche d’Anna est rebaptisée Le Chant des partisans. Anna compose également la Complainte du partisan, dont les paroles sont écrites par Emmanuel d’Astier de la Vigerie. 

Un code et du courage pour les maquisards

Le Chant des partisans est diffusé deux fois par jour sur la BBC, en indicatif de l’émission Honneur et Patrie. Il est sifflé en préambule, afin d’être reconnaissable malgré le brouillage opéré par les Allemands. Kessel, Druon et Marly souhaitent rester des auteurs discrets, afin que les résistants s’approprient Le Chant des partisans, comme s’il venait d’eux. Cela fonctionne, car le célèbre sifflement devient un code entre les maquisards, pour se reconnaître et signifier que la voie est libre. Nombre d’entre eux ont témoigné que ce chant leur avait donné du courage pour mener leur dangereux combat contre l’envahisseur. 

La Troubadour de la Résistance

À la fin de la guerre, Anna rentre à Paris. C’est l’euphorie de la victoire. Elle est invitée à chanter lors des nombreuses fêtes de la Libération. Devant le général de Gaulle, elle se produit au Palais de Chaillot, le 17 juin 1945. Elle est surnommée “la Troubadour de la Résistance”, tant son Chant des partisans a été décisif pour le moral des troupes. Il fera d’ailleurs partie du programme scolaire, avec La Marseillaise, dans les années qui suivront. Anna a exprimé avoir écrit ces œuvres, notamment La Complainte des partisans, pour que l’on se souvienne de l’immense courage et du sacrifice des résistants pour la patrie et la liberté.

Une artiste voyageuse

Bien que célèbre en France (elle compose même une chanson pour Edith Piaf), Anna décide de repartir en voyage. Elle sillonne l’Afrique, l’Amérique du sud, et finit par s’installer aux États-Unis. Elle n’y rencontre pas le même succès qu’en France, mais elle continue de composer plusieurs centaines de chansons. Elle écrit également de nombreux poèmes. Sa Complainte du partisan est reprise par Léonard Cohen en 1969, et Joan Baez en 1972. 

Anna revient régulièrement en France pour chanter à l’occasion de cérémonies de mémoire. En 1965, elle reçoit l’Ordre National du Mérite. En 1985, le président de la République François Mitterrand la décore de la plus haute distinction française, la Légion d’honneur, “en reconnaissance de l’importance du Chant des partisans”. En juin 2000, pour célébrer le 60è anniversaire de l’appel du 18 juin, elle interprète son illustre chant au Panthéon, avec les Chœurs de l’Armée rouge. Anna passe les dernières années de sa vie en Alaska et s’éteint en 2006, à l’âge de 88 ans. 

Par sa sensibilité, son talent et son dévouement à la cause, Anna Marly a joué un rôle considérable dans le combat pour la liberté, pendant l’une des plus sombres périodes de l’Histoire. Elle a démontré qu’une personne – femme et émigrée de surcroît – pouvait faire une immense différence, en exprimant simplement sa créativité, avec le coeur.

Solenn Araïc, pour Celles qui Osent 

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