Seules, elles sont parties voyager

Se déplacer à sa guise et sans motifs, partir à l’autre bout du monde sans plan ou avec de grosses attentes sont autant d’audaces irrésistibles. Surtout pour une femme. Surtout quand on rêve d’air, d’espace et d’autonomie. Ce nouvel horizon du voyage au féminin explique le succès que connaissent les Blogs, les chaînes YouTube et les agences de voyage capables de faciliter l’aventure. Pour l’heure, nous partons nous pencher sur les récits des écrivaines qui ont eu le courage et l’envie du voyage en solo, à une époque ou/et dans des conditions pas toujours évidentes. La modestie et la sagesse à la clef, nous aurons quelques belles bases à méditer. Et peut-être qu’en nous inspirant de leurs traces, nous pourrons les prolonger sur nos propres chemins.

Alexandra David Néel, l’aventure sans carcan familial !

Alexandra David Néel ? Première européenne à accéder à la capitale tibétaine interdite à Lhassa, cantatrice, journaliste et écrivaine, mariée sur le tard (36 ans) avec son amant, elle est l’emblème de la liberté et du dépassement de soi. Connaissez-vous sa correspondance avec son mari ? Sacré caractère que ce petit bout d’exploratrice, qui, la plume toujours au bout des doigts a refusé obstinément enfants, routine et vie conjugale. Consciente d’être d’emblée désavantagée par son sexe, elle aura usé de tous les subterfuges pour fuir la vie à laquelle on la destinait. En théorie partie en excursion pour 18 mois, elle ne reviendra auprès de son conjoint que 14 ans plus tard ! Elle vivra à ses côtés une dizaine d’années avant qu’il meure en 1941. Alexandra s’éteindra 28 ans plus tard à l’âge de 101 ans, des milliers d’anecdotes à sa suite et une sagesse inégalée sur le bonheur au cœur de l’impermanence. Autant dire que sa position de femme marié aura occupé une part anecdotique de son temps et que c’est la boulimie de partance qui aura été l’épisode le plus marquant de la vie à deux. Le voyage aura constitué une vie parallèle, une identité et un exemple de liberté pour les femmes qui veulent choisir leur destin, même dans une société qui le réprouve.

Clara Arnaud, une toute jeune femme sur les chemins de Chine

Connaissez-vous la fondation Jellidja ? C’est un organisme qui, chaque année, finance une partie de voyage à des jeunes hommes ou femmes, à condition qu’ils rendent un journal de bord. À la suite d’une délibération faisant état de tous les travaux effectués, la fondation délivre un prix au meilleur. C’est avec cet espoir en poche que Clara Arnaud s’est aventurée en Chine pendant plus d’un an, avec 2 sacs à dos, 3 économies et un compagnon resté en France. Du haut de ses 21 ans et avec une maturité surprenante, elle nous emmène voyager de Pékin au confins du Tibet, en pays Ouïghours, à pied et à cheval, avec Éole et Toksun. Elle détaille les rencontres avec force empathie, un œil aiguisé, simple et sans une once d’inquiétude. Elle partage avec beaucoup de détachement ses mésaventures, comme la fois où, arrêtée par 2 automobilistes, elle se fait dépouiller de ce qu’elle possède et se retrouve sans moyens de joindre ses proches. Il est rare qu’elle mette ses difficultés sur le compte de son sexe, mais plutôt sur sa naîveté et son manque de prévoyance Que ce soit à la belle étoile, transie de froid dans sa tente ou devant un feu crépitant chez l’habitant, Clara tisse la toile de ses réflexions en convoquant des références philosophiques et littéraires instructives. Ce voyage, infiniment plus qu’un déplacement dans l’espace, se révèle être une quête pour parvenir à la sérénité et conquérir le talent de déposer une à une ses attentes devant l’autel de l’instant présent.

Je ne résiste pas à ce petit extrait d’une clairvoyance tout en humilité « Comment ais-je pu penser qu’en un voyage, une marche, âgée à peine de 21 ans, je pourrais accéder à un sentiment d’accomplissement ? Quelle vanité ! (…) Ce sont les bribes d’une histoire qui reste à écrire, les quelques coups de pinceau qui ne laissent rien deviner du motif de la toile ». Quelle belle sagesse tout au féminin !

Nastassja Martin, dans des yeux étrangers, trouver un peu de soi

Anthropologue chez les évènes au Kamtchatka, Nastassja Martin a écrit le saisissant, « Croire aux Fauves » ou elle raconte son combat avec un ours et comment elle s’en est tirée. Enfin, pas tout à fait. Il y a de fait l’attaque d’un ours au détour d’un sentier de forêt et le parcours d’hôpital en hôpital mais surtout, c’est l’occasion pour elle de redéfinir ce qu’est la rencontre et la construction de l’identité. Quoi ? Elle s’est faite défigurée par une bête sauvage et elle philosophe ? Oui, c’est même le centre de son propos. Ses recherches portent sur les zones liminaires de la confrontation à l’autre, les moments poreux où on n’est plus tout à fait chez soi et plus tout à fait chez l’autre. Et par ailleurs, elle constate en elle la résilience du vivant, qui ne s’équilibre jamais mieux que dans ce qui le menace, le bouleverse, l’abîme. N’est-ce pas la définition même du voyage ? Comment on devient soi tout au long du chemin, au fil des épreuves que l’on rencontre ?

Ce récit haletant et incisif est celui d’une reconstruction. Elle explique que tous les êtres étant interconnectés dans l’univers, il nous est impossible de définir notre identité d’un seul bloc, sans parler des influences incessantes qui nous marquent. La lecture occidentale de l’être, associée à une cosmogonie toute jeune dans l’histoire humaine, reste une vérité aléatoire. Pour sa famille évène, cette attaque était inévitable. L’ours étant son totem, il devait trouver dans les yeux bleus de la jeune femme la part hostile de sa propre âme. Tiré d’affaires avec une lance dans le ventre en guise de riposte, il aura tout de même déposé son baiser aiguisé sur le visage de Nastassja. Une façon de dire qu’en s’écorchant dans la rencontre, jamais neutre et parfois dangereuse, on ne fait que chercher de meilleures ressources pour être soi.

Whaou ! Ça déménage non ?! Si dans ce dernier paragraphe on donne dans le spectaculaire, ce n’est pas pour vous encourager à vous mettre en danger. C’est plutôt pour vous ouvrir de nouveaux horizons et montrer que l’aventure est possible, même dans des conditions extrêmes. Le voyage au féminin, ça touche souvent plus à la quête spirituelle qu’à la conquête. Dans certaines circonstances, la fragilité, l’humilité et le doute sont des voies royales vers le sens du voyage. C’est souvent quand on tombe les armes que l’autre se montre à nous dans son plus authentique appareil et qu’on fait les plus belles découvertes !

Charlotte Allinieu, pour Celles qui Osent

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