L’auteure qui a diffusé la culture noire aux États-Unis

Au début du XXsiècle, des générations de ségrégation ethnique fragmentent encore les États-Unis. Certains états profitent d’imprécisions dans le XIIIamendement qui a aboli l’esclavage en 1865. Ils continuent à diviser les habitants blancs et noirs. L’écrivaine-anthropologue Zora Neale Hurston va travailler toute sa vie pour émanciper sa culture de la vision raciste qui subsiste dans le pays. Elle va prendre part à la renaissance de l’image noire à travers ces voyages et ses récits. Qui est-elle ? Quel héritage a-t-elle laissé aux générations suivantes ? Découvrez le portrait de la mère de la littérature noire américaine.

La fille du sud des États-Unis

Zora Neale Hurston est née le 7 janvier 1891 à Notasulga, une petite ville de l’Alabama au sud des États-Unis. Elle est la cinquième enfant d’une fratrie de huit frères et sœurs. Les états du Sud restaient imprégnés de la ségrégation raciale qui y régnait depuis des siècles, malgré l’abolition de l’esclavage. Au cours de ses nombreux déplacements, son père entendit parler de l’une des premières villes autogérées par les noirs américains. Il souhaitait atteindre cet Eldorado et y installer son foyer pour y trouver une vie plus paisible.

La famille s’y rend avec la jeune Zora. Elle n’a donc que peu de souvenirs de leur histoire avant le déménagement à Eatonville, en Floride. Comme prévu, cette commune est un lieu de résidence parfait. Son père devient rapidement le maire de la petite cité, et sa mère peut reprendre ses activités d’enseignante et de couturière.

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« Une ville avec cinq lacs, trois cours de croquet, trois cents peaux foncées, trois cents bons nageurs, beaucoup de guavas, deux écoles, et aucune prison »

En 1904, sa mère meurt lorsque la fillette n’a que treize ans. C’est un véritable cataclysme dans sa vie. C’est elle qui l’avait encouragée dans sa curiosité pour les personnes et les choses qui l’entourent.

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À partir de cet instant, le quotidien de la jeune femme devient bien plus abrupt. Son père s’est remarié rapidement, mais sa nouvelle épouse ne souhaitait ni dépenser d’argent ni passer de temps avec ses enfants. Elle enchaîne les petits emplois avant de partir avec la troupe de théâtre itinérant Gilbert & Sullivan à seize ans. Elle vivra avec eux pendant près de dix ans.

La quête d’expression de Zora Neale Hurston

Zora a 26 ans au moment où elle choisit de quitter la troupe pour reprendre ses études. Elle décide alors d’effacer dix ans de sa vie, puisqu’elle n’avait pas les moyens de financer un parcours scolaire adulte. Depuis cette période et jusqu’à sa mort, elle va affirmer à toutes ses connaissances qu’elle est née en 1901.

La ruse fonctionne puisqu’elle va à l’Université d’État Morgan, où elle obtient son certificat en 1918. Brillante, elle va ensuite étudier à Howard de 1921 à 1924 pour valider un Associate Degree. Elle y cofonde le journal de l’université : The Hilltop. Encore publiée ce jour, cette revue universitaire est la première créée par la communauté afro-américaine.

En 1925, elle devient l’une des premières femmes noires à étudier l’anthropologie des arts au Barnard College, dans l’État de New York. Elle y travaille sous la tutelle de Franz Boas, l’un des plus éminents chercheurs dans cette discipline à l’époque.

Elle publie la revue littéraire Fire!! avec ses nouvelles connaissances lors de sa formation à New York. Bien que leurs sujets entraînent des controverses, les trois créateurs veulent aborder les problématiques de leur temps en profondeur, et notamment de celles liées à la communauté afro-américaine. Pour en refléter toute la complexité, ils et elles traitent de thèmes polémiques en libérant la parole sur l’homosexualité, ou encore l’adultère.

Sweat est l’un des manifestes les plus célèbres écrits par Zora dans Fire!! Il s’inscrit dans la volonté de rendre publics des propos considérés tabous. Très peu de femmes osent prendre la parole, ou disposent d’une tribune pour s’exprimer. Il décrit le parcours d’une femme dont les relations amoureuses sont jonchées de tromperie, d’abus et de trahison de la part de ses partenaires. Ces sujets féministes sont révolutionnaires pour l’époque.

La décennie 1920 voit le développement d’un mouvement global que l’on appelle la Renaissance de Harlem. Principalement littéraire, ce mouvement vise à repenser l’image du « Nègre ». Le but est de balayer les stéréotypes blancs qui avaient influencé le rapport que les noirs entretenaient avec leurs racines et entre eux. Le quartier deviendra la capitale symbolique de cet éveil culturel.

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L’ascension d’une écrivaine-anthropologue

Dans les années 1930, elle sera rattachée à la division des Écrivains fédéraux de Floride à l’institution du New Deal. Elle va profiter de ses études en anthropologie pour documenter la vie des communautés noires américaines qui vivent sur place. Elle va enregistrer les chansons, les histoires et les traditions de ces habitants pour les répertorier et faire en sorte qu’elles ne tombent pas dans l’oubli.

Elle décroche la bourse de recherche de Guggenheim en 1936. Cet argent lui permettra de poursuivre ses enquêtes à Haïti, où elle écrira son roman le plus connu : Une femme noire, publié en 1937. Elle raconte l’histoire d’une femme en quête d’amour, de passion et de paix dans un monde qui ne lui offre pas cette liberté.

Les critiques ont été très virulentes sur ce nouvel ouvrage. On lui reproche de ne pas prendre position pour dénoncer et montrer l’impact du racisme et du suprémacisme blanc sur la vie de leur communauté. Zora Neale Hurston s’est exprimée sur le sujet. Elle souhaitait mettre en valeur ses personnages, et non ses idées politiques.

« J’ai le courage de suivre mon propre chemin, aussi difficile soit-il, dans ma recherche de réalité, plutôt que de grimper sur le chariot cliquetant de la bien-pensance ».

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L’héritage de la mère de la littérature noire

Malgré cette notoriété, elle ne touchera que très peu des revenus de ces nombreux livres. Elle passera la fin de sa vie à faire des petits travaux pour subsister. En 1956, sa santé se dégrade au point de ne pas pouvoir vivre en autonomie. Elle décède dans une maison de retraite à Fort Pierce, le 28 janvier 1960.

Honteuse d’être tombée dans la pauvreté, elle ne souhaitait prévenir personne de sa mort. C’est la commune qui va financer son inhumation dans une tombe anonyme. Alors, son travail qui allie recherche et folklore sur les communautés afro-américaines sera oublié pendant plusieurs années.

En 1973, Alice Walker met la main sur les romans de Zora Neale Hurston. Walker est une écrivaine noire américaine récompensée par le prix Pulitzer pour son Best-Seller La Couleur Pourpre. Elle dira que sa connexion avec les textes de Zora est telle, qu’elle la considère comme la mère de la littérature noire. C’est elle qui a ouvert la voie aux auteures afro-américaines des décennies suivantes.

La jeune femme de lettres voyage alors jusqu’à Fort Pierce. Elle part à la recherche de la tombe qu’elle trouve au Jardin Du Repos Céleste, un cimetière réservé à la minorité noire. Elle y élèvera une pierre où seront inscrits les mots d’un poème de Jean Toomer : « Zora Neal Hurston, un génie du Sud ».

Alice Walker écrit l’article À la recherche de Zora Neale Hurston, imprimé en 1975 dans le magazine féministe Ms. Ce texte dévoile Zora aux yeux du grand public. Les années suivantes, elle devient l’une des écrivaines les plus publiées de la Renaissance de Harlem.

Cet intérêt pour les œuvres de Zora continue de nos jours. Barracoon : L’histoire du dernier esclave américain est éditée à titre posthume en 2018. Écrit à la fin des années 1920, personne ne souhaitait publier ce livre à cause de l’utilisation de jargon. Il décrit le point de vue de l’auteure après l’interview de Cudjo Lewis, l’un des derniers esclaves du passage du milieu.

Zora Neale Hurston a travaillé toute sa vie pour mettre en avant une communauté cachée. S’inscrivant dans la Renaissance de Harlem, elle fut la première femme à collecter les anecdotes et le quotidien des habitants du Sud. Elle souhaitait leur donner une voix, que leurs traditions ne sombrent pas dans l’oubli. Grâce à ses connaissances en anthropologie, elle a su retranscrire ces témoignages pour ses études et s’en inspirer pour ses récits. Sa redécouverte et la mise en lumière de ses textes prouvent une chose : les destins et histoires des minorités du Sud méritent d’être racontés.

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Alex RÉAULT, pour Celles Qui Osent

 

Sources :

Valerie Boyd, About Zora Neale Hurston

Britannica, Zora Neale Hurston

Florida Memory, ZORA NEALE HURSTON AND THE WPA IN FLORIDA

Ms. Magazine, Still Searching Out Zora Neale Hurston

CrashCourse, Zora Neale Hurston: Crash Course Black American History #30

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