Tove Jansson, artiste anticonformiste et icône de la culture finlandaise

Sans doute avez-vous déjà croisé les Moomins (en français Moumines), ces adorables petits trolls à la bouille d’hippopotame. Mais, connaissez-vous leur créatrice, l’artiste finlandaise Tove Jansson ? La fibre artistique était largement partagée et encouragée chez les Jansson. Ce qui a contribué à forger le caractère libre et indépendant de la jeune Tove. Peintre, écrivaine et illustratrice, la Moominmamma a créé un monde onirique, à son image, en phase avec la nature et les éléments. Découvrez le portrait de cette femme inspirante, véritable icône lesbienne, féministe et représentante du folklore finlandais.

Tove Jansson, artiste complète

L’enfance bohème de Tove

Tove naît en 1914 à Helsinki, elle est l’aînée d’une famille d’artistes. Victor Jansson, son père, est sculpteur et sa femme, Signe Hammarsten, est une illustratrice renommée. Au foyer Jansson, aucune réelle frontière n’existe entre la maison et l’atelier. Les enfants grandissent parmi les sculptures et les dessins des parents dans une joyeuse atmosphère bohème.

Leur demeure se situe dans le quartier de Katajanokka. Les bâtiments, construits dans les années 1910, sont dans un style mêlant Art nouveau et culture finlandaise. Des immeubles aux toits pointus sont décorés de fleurs et d’animaux, et arborent parfois des visages de trolls grimaçants, que l’on retrouvera dans l’univers artistique de Tove. À Katajanokka, arrondissement proche du port, la petite fille croise des marins et une foule de marginaux. Ces rencontres façonneront Tove et son ouverture d’esprit.

Tous les étés, les Jansson vont en villégiature dans l’archipel de Pelinki. Tove y passe des vacances merveilleuses, à se baigner, faire du bateau et découvrir les îles. Glosholm, en particulier, la fascine. La nature y est luxuriante et féérique. Il est aisé d’y imaginer de petites créatures peuplant les sous-bois, cachées sous la mousse. Le phare de cette île lui inspirera la maison des Moomins.

Peintre et illustratrice renommée

Tove s’oriente tout naturellement vers la peinture. Elle fait des études à l’université Konstfack à Stockholm en 1930, puis à la Graphic School d’Helsinki en 1933. En 1937, la jeune fille part pour Paris étudier chez Adrien Holy, puis intègre l’école des Beaux-Arts en 1938.

Déçue par le conformisme de l’enseignement qu’elle y reçoit, Tove se réfugie chez une amie. Puis, elle revient s’installer en Finlande. Elle met de côté la peinture et se consacre à l’illustration. Néanmoins, reconnue pour son talent de peintre, elle réalise des fresques pour des bâtiments officiels et des sièges sociaux d’entreprises à Helsinki.

En parallèle, la jeune femme écrit. Suédophone, elle rédige la plupart de ses livres en suédois plutôt qu’en finnois. Artiste complète, elle publie plusieurs essais et recueils de nouvelles, souvent autobiographiques et inspirés de son enfance. L’art de voyager léger et Le livre d’un été évoquent avec une douce nostalgie ses vacances passées au bord de la Baltique.

Une illustratrice et une écrivaine engagée

Des caricatures dans un journal satirique

En 1939, l’horizon s’assombrit avec la montée du fascisme. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Finlande connaîtra des offensives de l’URSS et de l’Allemagne nazie. Tove Jansson résiste à sa manière et participe au journal satirique finlandais Garm, dont elle réalise plusieurs couvertures. Elle dessine plus de 500 caricatures anti-fascistes, jusqu’à la disparition du magazine en 1953. Sa caricature de Staline est censurée. Elle représente Hitler pillant la Finlande jusqu’au dernier renne. Tove le dessine même en bébé pleurnicheur, que des hommes politiques tentent de calmer en lui proposant des tranches de gâteaux « Alsace-Lorraine » et « Pologne ».

C’est sur une de ses caricatures, à côté de sa signature, qu’apparait le premier de ses petits trolls. Comme une lueur d’espoir, dans un Helsinki bien sombre. Tove se réfugie dans son atelier, glacial pendant l’hiver, ébranlé par les bombardements.

Vivre son homosexualité sans se cacher

Jeune femme indépendante et anticonformiste, Jansson a quelques liaisons avec des femmes. Puis, elle s’installe en couple avec un homme sans être mariée. Quel scandale pour la société finnoise, profondément conservatrice ! En Finlande, comme dans d’autres pays d’Europe, l’homosexualité est punie par la loi dans les années 1950. Mais Tove assume ses choix.

En 1955, elle rencontre son âme sœur, la graphiste Tuulikki Pietilä. Les deux femmes forment un couple. Elles vivent ensemble et collaborent à de nombreux projets de vie, d’art et de littérature. Elles se soutiennent dans leurs carrières respectives.

Tove n’a plus peur et revendique son homosexualité. Elle est toujours accompagnée de Tuulikki lors d’événements importants. Elle évoquera leur relation dans son livre Fair-Play, qui décrit la vie d’un couple de femmes artistes.

« Je t’aime comme ensorcelée, mais en même temps avec un calme profond, et je ne crains plus ce que la vie nous réserve. » Tove Jansson

Lisez le portrait de Rosa Bonheur, une artiste libre, refusant de vivre selon les normes sociales.

Icône de la culture finlandaise et Moominmania

Naissance des Moomins

Comme un refuge à l’atmosphère sombre de la guerre et du fascisme, Tove Jansson crée de petits personnages hybrides, mi-trolls mi-hippopotames : les Moomins. Nés du folklore finlandais et des paysages de son enfance, ces créatures vivent dans une vallée onirique, verte et fleurie : une Finlande rêvée. Papa, Maman et leur fils Moomin le troll évoluent dans un monde paisible, où la nature et les éléments prennent une place centrale. Le premier livre Moomin et les brigands rencontre un grand succès.

Tove écrira 9 livres sur les aventures de ses adorables petits trolls. Le journal London Evening News publiera les comics strips des Moomins tous les soirs. Ses petites créatures gagnent en notoriété et une véritable Moominmania s’empare du monde entier. Les Moomins seront adaptés en dessins animés, au cinéma, au théâtre et même à l’opéra. Au Japon et en Corée du Sud, ils deviennent des icônes de la culture populaire. Lassée, Tove délègue son empire à son frère Lars, mais refuse d’en vendre les droits à Disney !

Retrouvez Tove Jansson et d’autres Culottées dans notre article sur cette série de livres dessinées par l’illustratrice Pénélope Bagieu.

Entre histoires de trolls et contes philosophiques

Si les Moomins ont rencontré un tel succès, c’est grâce à l’humour que Tove Jansson y a distillé. Avec une double lecture pour les enfants et les adultes, ses histoires ne sont jamais moralisatrices. Elles oscillent entre conte pour enfant et essai philosophique. Tove délivre des messages poétiques et pertinents, parfois politiques, afin de faire réfléchir.

Avec ses Moomins, elle questionne la place de l’amour, de la solidarité, de la transmission entre générations. Les personnages explorent de nouvelles contrées, souvent à leurs risques et périls. Rien n’est jamais blanc ni noir, l’humour et le trait résolument moderne de Tove sont tout en nuance, entre légèreté et gravité.

Dans l’ouvrage Un hiver dans la vallée des Moomins, en 1957, un nouveau personnage est introduit. Tuutikki apprend au troll Moomin à ne pas avoir peur. La ressemblance avec la compagne de l’autrice est sans équivoque. Un autre livre des Moomins sera d’ailleurs dédicacé à Tuulikki Pietilä.

Une artiste en marge

Tove, l’anticonformiste

Dès son enfance, la jeune Tove revendique son indépendance et ses idées. Elle est connue pour ses positions avant-gardistes. Indifférente aux critiques et dévoilant son homosexualité, la jeune femme devient une icône féministe, presque malgré elle.

Tove Jansson a, en effet, mené une carrière d’artiste et conduit ses petits trolls vers le succès. Une véritable self-made woman au caractère bien trempé.

En 1966, elle reçoit le prix Hans-Christian-Anderson pour sa contribution à la littérature pour enfants. Mais, elle ne perdra pas pour autant sa liberté de ton et sa créativité.

« Seules la passion et la joie peuvent être honnêtes. Rien de ce qu’on m’a forcé à faire n’a jamais apporté de joie. Ni à moi, ni à ceux qui m’entourent. » Tove Jansson

Tove et son île déserte

Depuis toujours, la maman des Moomins possède un lien particulier avec la nature et les îles de l’archipel de Pelinki. Tove et Tuulikki font l’acquisition d’un îlot rocheux, un véritable refuge, où elles ne reçoivent que leurs proches. Elles y construisent une petite maison d’une seule pièce, avec 4 fenêtres, d’où elles surveillent la mer et les embruns. Ayant de plus en plus de difficultés à maintenir des frontières entre vie publique et privée, cette île deviendra le havre de paix de Tove et sa compagne.

L’île de Klovharu est leur paradis. Tove y passe tous ses étés. Ne craignant pas de vivre éloignée de tout, au milieu de la mer, parfois déchaînée. De nombreuses photos documentent la vie des deux femmes, en harmonie avec la nature. Une existence consacrée aux promenades en bateau et aux baignades.

Découvrez le portrait de Georgia O’Keeffe, une autre artiste qui s’est isolée dans le désert du Nouveau-Mexique pour peindre.

Le 27 juin 2001, à 86 ans, Tove Jansson s’éteint à Helsinki. Son talent de peintre est incontesté. En menant une vie libre, sans se soucier des remarques homophobes, elle délivre un message de tolérance et d’ouverture aux générations futures. Elle laisse derrière elle l’univers poétique et bucolique des Moomins, qui continue de faire rêver les lecteurs de tous âges.

Isabelle Maguin, pour Celles Qui Osent

Sources :

Site officiel de Tove Jansson

Site officiel des Moomins

Portrait de Tove Jansson pour L’instant nordique

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