Histoire de Caroline Rémy, dite Séverine, première journaliste française féministe

L’histoire du féminisme se souvient parfois plus de Marguerite Durand que de Caroline Rémy. Figure peu connue du féminisme contemporain, elle fut pourtant l’une des premières femmes européennes à défendre ses droits et à devenir journaliste pour faire valoir ses idées. Dans cette biographie de Caroline Rémy, nous verrons comment cette femme a su s’affirmer dans un monde masculin, pour devenir la première journaliste française, féministe et libertaire, à vivre de sa plume.

De la bourgeoisie conformiste à l’esprit libertaire

Caroline Rémy, née en 1855 à Paris, est issue d’une petite famille bourgeoise. Son père, ancien membre de l’Université, lui donne une éducation classique et conformiste. Alors qu’elle rêve d’être actrice, sa famille s’y oppose lui laissant le choix de l’enseignement ou du mariage. La voilà donc quittant le domicile familial pour épouser, à presque 17 ans, un homme bien plus âgé qu’elle. Les déconvenues s’enchaînent puisqu’elle découvre un homme violent. En 1873, après avoir donné naissance à un garçon non désiré, elle retourne vivre chez ses parents, faisant une croix sur son indépendance. Elle joue quelques petits rôles au théâtre, donne des leçons de piano. Elle devient lectrice au service d’une riche veuve suisse, Mme Guebhardt et fait la connaissance de son fils, Adrien, qui tombe fou amoureux d’elle. Elle s’installe avec lui, mais ne pourra régulariser son union qu’en 1885, à la faveur de la loi sur le divorce. En 1879, alors qu’elle accouche en secret à Bruxelles de son second fils, non voulu lui aussi, elle rencontre Jules Vallès, communard en exil. Une rencontre décisive…

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Génèse d’une biographie de Caroline Rémy : sa rencontre avec Jules Vallès

Jules Vallès et Caroline Rémy se lient d’amitié. Revenu à Paris, le grand écrivain la forme à l’édition et au journalisme. Dans un premier temps, elle le seconde dans son travail journalistique et littéraire en tant que secrétaire particulière. Elle corrige ses chroniques. Il l’initie aux idées libertaires et à l’écriture journalistique. Grâce au soutien financier de Guébhard, ils réussissent à faire reparaître le quotidien, Le Cri du peuple. Caroline y publie sa première chronique qu’elle signe Séverin et dessine les débuts de sa mémorable biographie professionnelle. Mais en 1885, son ami et mentor, Vallès, meurt chez elle. Voici ce qu’elle écrivit sur lui lors de son décès dans Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques.

« Il fut bien, en effet, le tuteur de mon esprit, le créateur de ma conviction. Il me tira du limon de la bourgeoisie ; il prit la peine de façonner et de pétrir mon âge à l’image de la sienne ; il fit, de l’espèce de poupée que j’étais alors, une créature simple et sincère ; il me donne une cœur de citoyenne et un cerveau de citoyen. »

Première femme française directrice d’un quotidien et journaliste d’investigation

Prenant la suite de Vallès à la direction du journal Le Cri du peuple, elle devient la première femme directrice d’un quotidien en France. En désaccord avec les autres rédacteurs, elle quitte finalement assez rapidement son poste. Elle collabore alors avec tous les grands journaux de l’époque, du moment qu’elle ne subit pas de censure. Elle signe de son pseudo devenu Séverine, des articles dans Les Temps nouveaux, Gil-Blas, Le Gaulois, L’Intransigeant, Le Matin, L’Excelsior, L’Éclair, Je sais tout. Elle se fait le relais de toutes les causes sociales de l’époque, n’hésitant pas à descendre dans une mine à Saint-Étienne après un coup de grisou responsable de la mort d’une centaine de mineurs. Elle s’affirme comme une journaliste de terrain et d’investigation. À l’instar d’une Marie-Monique Robin, journaliste contemporaine engagée pour les droits humains, elle prend sa plume pour défendre des militants anarchistes comme Clément Duval, condamné à mort pour… vol.

Notes d’une frondeuse

Arrive alors la deuxième rencontre importante dans la vie de Caroline Rémy. Elle se rapproche des féministes et se lie d’amitié avec Marguerite Durand. Ensemble, elles fondent, le 9 décembre 1897, La Fronde, le premier quotidien destiné aux femmes. Ce journal est aussi entièrement conçu et piloté par des femmes, des typographes aux imprimeuses et colportrices, en passant par les journalistes et collaboratrices.

Les sujets traités abordent :

  • l’éducation mixte ;
  • l’avortement – qui devra attendre les années 70 et le manifeste des 343 pour cheminer vers sa légalisation – ;
  • l’égal accès à toutes les professions ;
  • et plus largement le progrès social.

Avec La Fronde, Marguerite et Séverine apportent la preuve que le monde du journalisme n’est pas chasse gardée des hommes et qu’une entreprise de presse peut se passer de leur assistance pour fonctionner et réussir.
Séverine tient la rubrique Notes d’une frondeuse, du nom de l’ouvrage qu’elle a publié en 1894. Dans cette tribune libre, elle peut exprimer ses convictions avec un ton parfois ironique, tantôt virulent, notamment quand elle réagit aux propos misogynes. Pourrait-on la qualifier d’agitatrice engagée comme Oriana Fallaci ?
En 1899, elle couvre le procès en révision de Dreyfuss, qu’elle a fortement soutenu. Elle est aux côtés de Victor Bash, Jean Jaurès, Bernard Lazare.
Malheureusement, en 1905, faute de financement, La Fronde met la clé sous la porte.

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L’histoire de Caroline Rémy, une journaliste engagée

Une journaliste féministe, suffragiste, pacifiste

Dès fin 1899, Séverine commence une activité de conférencière. Fervente défenseuse de l’égalité des sexes et du droit à l’avortement, elle est partagée entre son antiparlementarisme et ses idées libertaires concernant le droit de vote des femmes. Finalement, en 1914, elle soutient le mouvement des suffragettes, en participant à une manifestation mémorable qui rassemble plus de 6 000 femmes. La guerre stoppe ce type d’actions. Séverine s’investit alors dans le pacifisme, fidèle aux idées de Jules Vallès. Tout comme lorsqu’elle prit parti pour Dreyfus, certains quotidiens lui ferment leurs colonnes la jugeant antipatriotique.

Une militante des droits humains

À l’issue de la guerre, elle prend sa carte au parti socialiste, avant de rejoindre le parti communiste en 1921. En 1923, elle s’en fait exclure, car elle refuse de démissionner de la Ligue des droits de l’homme, née suite à l’affaire Dreyfus. Entre-temps, en 1920, elle retrouve le docteur Guebhardt dont elle s’était séparée des années plus tôt en toute amitié.

En 1926, elle se retire à Pierrefonds, à côté de Compiègne. Elle fait une dernière apparition publique en 1927 pour tenter d’éviter la chaise électrique à Sacco et Vanzetti, deux militants anarchistes poursuivis pour meurtre aux États-Unis.
À sa mort, en 1929, sa comparse Marguerite Durand fait l’acquisition de sa demeure de Pierrefonds et la transforme en résidence d’été pour les femmes journalistes.

Caroline Rémy, dite Séverine, est une double pionnière :

  • une des pionnières du journalisme libertaire au féminin et notamment du journalisme d’investigation ;
  • une des pionnières, enfin reconnue, du féminisme français.

Elsa Boulet pour Celles qui Osent

Sources :

Podcast France Culture «  Toute une vie », Séverine, une journaliste debout, avril 2019
Podcast France Inter «  Il était une femme », Séverine, première grande journaliste, écrivaine et féministe française, février 2019

Gallica, blog de la Bibliothèque Nationale de France, Pionnières ! Épisode 2 : Séverine, avril 2019

Le Maitron, Séverine [Caroline RÉMY, dite] [Dictionnaire des anarchistes], janvier 2019

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