Know my Name, le livre qui raconte le combat de Chanel Miller après son viol, enfin traduit en français

Dans J’ai un nom, sorti en France le 14 octobre 2021, Chanel Miller raconte son agression sexuelle commise par Brock Turner, surnommé depuis le violeur de Stanford. Lors d’une fête étudiante sur le campus universitaire, Chanel est retrouvée inconsciente derrière des bennes à ordures par deux Suédois qui passaient par là. Turner prend la fuite quand il voit les deux étrangers, mais il est stoppé par l’un d’entre eux, qui le maintient au sol jusqu’à l’arrivée de la police. S’en suivent quatre ans de la vie de Chanel consacrés à cet événement désastreux. Connue alors sous le nom d’Emily Doe, le 3 juin 2016, elle publie le témoignage qu’elle a lu devant la cour. En 2019, elle révèle son identité et signe Know my name, J’ai un nom en français. Ce mémoire retrace l’agression, le procès, son expérience de victime et son parcours pour se reconstruire après un viol.

L’état de stress post-traumatique : les symptômes d’une détresse

Les symptômes de son stress post-traumatique étaient nombreux et envahissants au quotidien. Chanel devait continuer à travailler tout en recevant des appels pour l’affaire. Elle arrivait en retard, disparaissait pour pleurer dans des endroits cachés du bâtiment et manquait des jours dus aux rendez-vous médicaux et aux procédures qu’imposait le procès. Assez vite, elle a été contrainte de démissionner. L’impossibilité de parler de l’événement l’isolait : pendant longtemps, elle n’a rien dit à ses parents et ses ami(e)s. Lorsqu’elle a pu enfin se confier à son entourage, elle a vu son monde rétrécir : les limites de sa liberté d’adulte diminuer. Ses parents, inquiets, voulaient savoir où elle allait et avec qui. Elle ne pouvait plus dormir seule ou sans une lumière. Chanel, inconsciente au moment des faits, ne parvenait plus à se laisser aller dans cet état de vulnérabilité qu’est le sommeil. Elle expérimentait des sautes d’humeur, une émotivité exacerbée, ainsi que des explosions de colère et d’agressivité dès que l’affaire était évoquée. Elle souffrait d’anxiété, vivant dans la peur constante de scénarios catastrophes. Elle se sentait humiliée, sans défense et coupable de son traumatisme. La solitude et l’incompréhension faisaient partie intégrante de son quotidien et la relation avec son propre corps se désagrégeait. Elle confie qu’elle avait envie que ce corps devienne du bois, dur et impénétrable. Le nettoyer ne faisait pas disparaître ce qu’il s’était passé, alors elle s’est mise à le négliger : elle mangeait peu et n’arrivait plus à le regarder. Le sexe était désormais douloureux et l’intimité avec son partenaire en pâtissait. Elle vivait avec les croyances limitantes qu’elle était devenue une personne endommagée qui ne valait rien et qu’être une victime signifiait l’être à vie.

L’affaire Turner : l’épreuve d’Emily Doe à la cour et face à l’exposition dans les médias

Le procès a été une épreuve pour Chanel Miller (Emily Doe). Elle devait faire face à son agresseur et à l’exposition de l’affaire dans les médias. Elle n’était reconnue qu’en tant que victime, dépeinte comme la femme en état d’ébriété qui avait perdu connaissance. On racontait son comportement désinhibé parce qu’elle avait dansé pendant la soirée. À la cour, elle était souvent seule dans un environnement hostile. Elle s’y sentait disséquée dans les moindres détails : le choix de ses habits et le maquillage qui devait la rendre jolie, mais pas trop. Sa propre histoire lui échappait. Elle ne pouvait parler que si on lui posait une question sans pouvoir développer son propos. Elle se faisait interrompre, manipuler et agresser par l’avocat de la défense qui souhaitait la pousser dans l’émotion et l’incohérence afin d’obtenir les réponses dont il avait besoin. À l’approche du verdict, une conseillère de probation a interrogé Chanel au téléphone afin de connaître son ressenti sur la possible incarcération de Turner. À la suite de cette discussion qui a duré 15 minutes, la conseillère a transformé ses mots. Elle a déclaré que l’affaire était moins sérieuse par rapport à d’autres agressions sexuelles et a complètement ignoré l’ethnicité de Chanel, qui est sino-américaine. De plus, Turner, selon le juge, montrait des remords pour ce qu’il avait commis, ce qui lui a valu une sentence de six mois de prison, réduite à trois mois avec sursis. Lorsque Chanel publie son témoignage en ligne, on accuse l’écrit d’avoir été rédigé par un membre du bureau de la procureure. Toutes ces tentatives d’effacement furent une forme d’oppression après laquelle Chanel a dû réapprendre son identité et se réapproprier son histoire.

Le duel judiciaire : le mythe de la victime parfaite VS le violeur de Stanford, un jeune homme au futur prometteur

Chanel invite à réfléchir sur le traitement des victimes de viol et leurs agresseurs. Pendant le procès, Turner est dépeint comme un individu à part entière. Son enfance et son éducation sont exposées, présentant un garçon sympathique qui aide les personnes âgées. On trace le portrait d’un grand athlète (natation), intelligent et beau en plus d’être un excellent étudiant admis à Stanford et qui peut donc avoir toutes les filles qu’il veut. Il est présenté comme un potentiel gâché, non pas de son fait, mais à cause de Chanel. Emily Doe, elle, ne vit que dans l’espace-temps de cette soirée. Elle est décrite par sa désinhibition, la dose d’alcool qu’elle avait dans le sang et son black-out. Elle n’a pas de passé et n’arrive plus à envisager de futur. Au cours du procès, elle doit se poser la question de quel comportement est acceptable pour interpréter le rôle de la victime parfaite. Si elle est en colère, on la juge sur la défensive. Si elle fond en larmes, elle paraît hystérique. Enfin, si elle montre trop d’émotions, elle n’est pas fiable, mais si elle n’en exprime pas assez, son témoignage perd en efficacité. Pendant ce temps, l’avocat de la défense déclare, en parlant de Turner, qu’il est normal de ne pas se rappeler des détails d’un incident bouleversant. L’agresseur, lui, a droit à l’erreur. De plus, Chanel est souvent discréditée, car elle est plus âgée que Turner. Elle a aussi un copain, alors où est-il pendant la soirée ? Et quel genre de mère dépose sa fille à une fête universitaire ? Tout blâme Chanel et ses proches, non celui qui a commis l’acte. Tout indique que les (jeunes) femmes doivent faire attention : ne pas s’habiller de façon provocatrice, ne pas attiser l’homme, etc. On n’éduque cependant pas les garçons à ne pas violer.

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Le processus de guérison et la réappropriation de son histoire : l’écriture de J’ai un nom

L’enjeu pour Chanel était de guérir du traumatisme subi. L’agression et le processus pénal long et fastidieux l’ont blessée et l’ont dérobée de son histoire et de son identité. Emily Doe vivait dans un petit monde empli de solitude, dans un corps meurtri. Se réapproprier ce corps signifiait se sentir à nouveau belle et puissante dans une intimité avec son partenaire qu’ils se devaient de retrouver ensemble. Elle se met ainsi au yoga. Elle confie que lorsque l’on donne à son corps de l’amour, du contact délicat, du soleil, de la force et du sexe, ce qui a été perdu revient de nouveau. La sexualité est restituée en commençant par simplement dormir l’un à côté de l’autre et en redécouvrant le plaisir petit à petit. Chanel parle aussi de sa thérapie et du fait qu’elle met des mois à évoquer son agression avec sa psychologue. Elle raconte comment héberger des chiens en tant que famille d’accueil et leur apporter ce qu’il faut, pour qu’eux aillent mieux, contribue à son rétablissement. Ces chiens l’aident à comprendre que d’avoir des besoins spécifiques à la suite d’un traumatisme ne fait pas d’elle une personne indigne de compassion et d’amour. Elle relate comment elle a participé à des ateliers d’art-thérapie pour survivants·tes d’agression sexuelle. Enfin, elle montre qu’elle s’est réapproprié son histoire par le biais de sa plume : dans un premier temps, par la déclaration de victime lue au procès et publiée sur Internet et, dans un deuxième temps, grâce à l’écriture de ce livre. Elle a trouvé la catharsis en exposant ce qu’il s’est passé, puis en le réécrivant encore et encore. Elle se retrouve à la fin avec, devant elle, un ouvrage qui enseigne plus qu’il n’offense.

Dans J’ai un nom, Chanel Miller nous montre une guérison et une vie qui se construit autour du traumatisme. Elle confie les obstacles traversés, ses peurs et ses tourmentes. La question du consentement est appréhendée à l’envers selon elle : la réponse n’est pas « oui » jusqu’à ce que la personne dise « non », mais plutôt, « non » jusqu’à ce que la personne donne un « oui » enthousiaste ! Chanel montre aussi que se reconstruire après un viol est possible et que de ces souffrances peuvent naître des choses magnifiques, comme cet ouvrage.

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Aurore Florenceau, pour Celles Qui Osent

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