L’identité numérique va-t-elle nous réduire en esclavage ?

Avez-vous déjà vu le cyber film visionnaire des sœurs Wachowski, l’indépassable Matrix ? Une réalité sombre, bétonnée et chaotique, où la vie terrestre n’existe plus, dominée par les machines, les algorithmes et les robots. Dans ce décor hostile prospère un transhumanisme qui a évincé l’homo erectus pour en faire une énergie, un aliment et un outil. Arriver à ses fins sans révolte est évident pour cette entité artificielle : il suffit de proposer un bonheur virtuel à l’humanité, avec tous les attributs du réel et de noyer dans la masse ceux qui ont compris l’arnaque. Ça pique hein ? Car oui, il est difficile de ne pas faire le rapprochement avec la crise que nous vivons, bénédiction s’il en est pour accélérer la diffusion du numérique et du digital. La généralisation des technologies de pointe s’accélère exponentiellement à mesure que nos libertés se meurent. Y aurait-il un projet derrière ces manières ? Celles qui Osent pose la question : l’identité numérique va-t-elle nous réduire en esclavage ? C’est parti sur la pente glissante de la surveillance globale…

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Les technologies nous libèrent, quand elles sont au service des citoyens 

Le progrès technologique n’a eu de cesse de fasciner l’humain autant que de lui faciliter la vie. Dans les dystopies comme Passengers, l’intelligence des androïdes qui se confondent avec des humains a de quoi faire rêver. Enfin une solution pour alléger les tâches ingrates des travailleurs et se libérer du temps, sans exploiter ses semblables. Quelle aubaine ! À la maison, imaginez un robot doté d’une mémoire fine et d’humour, qui ne contrarie jamais son maître et peut faire office de faire-valoir en société. Cette histoire, c’est celle de L’homme bicentenaire joué par Robin Williams, qui raconte le destin d’un androïde de famille, voué à faciliter la vie quotidienne de ses propriétaires. Son système de mise à jour est tellement fin qu’il parvient à se forger une personnalité reconnaissable, attachante et unique. Si l’intelligence artificielle au cœur de la vie quotidienne tourne bien, c’est que Andrew le robot est fier d’être au service des humains et prend son rôle très à cœur. Les bonnes intentions qu’on doit trouver derrière l’usage du virtuel sont toujours le point de basculement entre une intégration technologique réussie ou un désastre. 

Donc, les technologies nous libèrent, quand elles sont au service de l’humain et des citoyens. Mais l’inverse peut être tout aussi valable. Par exemple ? Les cookies sur les sites que nous visitons servent à cibler les publicités, les informations ou les services qui nous sont utiles, dans le but de nous faciliter la vie. Bien. Mais ces méthodes issues du neuromarketing peuvent aussi diriger arbitrairement nos comportements d’achat, nos opinions et nos relations.  

Un autre exemple ? Des trackers GPS injectés dans la peau pourraient permettre de retrouver les enfants portés disparus, dont le nombre s’élève aujourd’hui à 116 000 en France. De même, la cyber surveillance a pour fonction de protéger les civils du terrorisme et des attaques organisées, qui plus est quand le public est en forte densité, comme aux JO de Tokyo. Bien. Mais qu’en est-il quand ce genre de moyens est maîtrisé par une mafia ultra violente ou un régime répressif légal, qui ne laisse aucune chance de s’en réchapper ? La légitimité de l’identité numérique au cœur de nos vies, c’est toujours pareil, ça dépend des enjeux et de ce qu’on en fait…

 

La dépendance à la réalité augmentée, une forme de servitude volontaire 

Connaissez-vous Love death and robots, la nouvelle série dystopique Netflix spécialisée dans le transhumanisme ? L’idée de réalité augmentée est traitée avec brio dans l’épisode intitulé « Ice », où un adolescent « normal » veut s’intégrer à un groupe de jeunes dont les capacités physiques sont décuplées par la robotique. Si on transpose à notre expérience immédiate, notre téléphone n’est-il pas déjà une réalité augmentée, qui semble greffée à nos mains et à notre cerveau ? Sans smartphone, n’avons-nous pas moins de connaissances, moins de liens, moins d’orientation dans l’espace, moins de moyens et de possibilités ? L’identité numérique et la surveillance qui en découle vont de pair avec les commodités que nous proposent les nouvelles technologies. Quand on tape identité numérique sur le net, on tombe toujours sur les mêmes slogans : « Simplifiez, facilitez et sécurisez vos démarches ! » Comme si jamais le confort n’avait de bornes, on nous propose sans cesse d’aliéner de la liberté et de la spontanéité à de la praticité, de l’efficacité et de la sécurité. Nous en redemandons ! C’est ce que La Boétie appelait déjà au XVI° S « La servitude volontaire », c’est-à-dire le zèle que nous mettons à aller dans le sens de l’autorité par confort. Ces petits suppléments d’existence qui créent des besoins auxquels nous nous soumettons de bonne grâce, c’est notre servitude volontaire moderne. Sans notre drogue quotidienne, nous ne retrouvons plus un plaisir d’exister aussi intense. 

Les géants du virtuel ont bien compris cela. Non seulement les écrans affaiblissent nos potentialités, mais ils déforment la réalité à souhait et nous rendent malléables. La belle aubaine ! Avoir une armée de consommateurs et de citoyens conciliants à portée de main ! C’est le constat que fait Michel Desmurget dans son brillant ouvrage, La fabrique du crétin digital. Il explique que dès tout petits, les enfants sont coupés des interactions sociales par leurs écrans, ce qui freine leur développement naturel au sein d’une société, leurs réflexions et leurs choix. En effet, nombre de pédiatres ont pu constater des retards graves chez les jeunes collés à l’ordinateur plusieurs heures par jour, incapables de maîtriser les codes sociaux et relationnels. Pour se construire une identité saine, tout individu aurait en effet besoin d’interagir avec de vraies personnes, de voir les expressions du visage, de toucher les matières et d’échanger un même microbiote avec ses semblables. Pas tout à fait le projet de 2021, n’est-ce pas ?

Avant d’aller jusque là, on peut déjà dire que les nouvelles technologies nous enferment dans un engrenage économique aliénant. L’obsolescence programmée nous oblige à acheter un nouveau téléphone tous les ans ou à changer l’ensemble d’un produit électronique plutôt que d’intervenir sur une pièce. « C’est pour mon métier, je suis obligé de me tenir à la page », nous disons-nous. Un service en engendre un autre, puis un autre et ainsi de suite. Les produits d’appel gratuits deviennent payants une fois qu’on ne peut plus s’en passer, comme Window actuellement qui change sa politique de protection des données et propose gentiment d’acheter un nouvel ordinateur si on souhaite continuer d’être protégés. On n’est pas obligé, mais si on ne le fait pas, on se coupe du reste du monde, on prend un risque pour sa sécurité et on ne peut plus vivre normalement. Ça rappelle quelque chose, non ?  

Être surveillé n’est que la continuité logique de ce monde artificiel qui nous est profitable instantanément.

 

Un trackage globalisé qui pourrait faire de nous des esclaves ?

« Si on n’a rien à se reprocher, on se moque d’être trackés ! », vous avez sûrement déjà entendu cette phrase ou vous l’avez peut-être déjà prononcée ?

Voyez-vous l’image de la souris qui s’achemine vers son morceau de fromage ? Après tout, pourquoi ne serait-il pas possible que ce délicieux bout de gruyère ait été déposé là par une âme charitable ? De quoi avoir confiance et accepter d’entrer. Mais une fois dedans, à peine le précieux encas en bouche, paf ! La porte se referme derrière l’animal, qui est pris au piège. Un peu simplet comme métaphore, certes, mais si la prison virtuelle qu’on nous propose se démarque de cet exemple par sa subtilité, le mécanisme n’en reste pas moins le même. Tout dépend de l’intention de ceux qui tiennent les manettes. 

Si pour l’heure, on doute du fait que cette réalité augmentée pourrait virer au cauchemar, c’est parce qu’on a foi en une classe dirigeante bienveillante, « qui fait du mieux qu’elle peut étant donné le contexte ». Nous préférons fermer les yeux quand un nouveau scandale d’espionnage numérique se déclare, comme celui du célèbre lanceur d’alerte Snowden ou très récemment, le logiciel espion Pégasus. Nous célébrons les combats des révolutionnaires d’un autre temps et d’une autre époque. On se dit que la liberté acquise durera indéfiniment. « Car mince, nous avons la liberté d’expression et pouvoir dire ce qu’on pense en public est un luxe qu’on n’a pas dans une dictature ! » Pourtant, qui peut affirmer que ceux qui ont le pouvoir de s’infiltrer dans nos pensées et de fabriquer notre consentement grâce aux algorithmes, n’en abuseront pas ? Qu’est-ce qui garantit qu’avec des armes idéologiques et psychologiques d’une ampleur inégalées, infiltrées au sein d’une population qui a baissé la garde, les géants aux manettes puissent s’autolimiter ? Il semblerait qu’affirmer « Je m’en moque d’être tracké, je n’ai rien à me reprocher », ce soit tendre un bâton enflammé pour se faire battre. Car oui, la légalité n’est pas la mesure de la justice. Fût un temps, il était légal et normal qu’une femme verse son salaire en intégralité sur le compte de son mari. Légal aussi qu’un maître dispose de ses esclaves comme il l’entendait. Était-ce pour autant juste ? Au XX°S, les exemples d’injustices légales ne manquent pas et l’état d’urgence comme la frénésie sécuritaire qui l’accompagne restent une grande constante de la montée des extrêmes. Aussi, avec l’identité numérique en prime, si les choses devaient tourner au vinaigre, nous n’aurions plus aucun moyen d’échapper à la répression.

Personne n’est en mesure de connaître l’histoire par avance et nous n’avons à notre portée qu’une interprétation vis-à-vis des faits qui ont eu lieu, pas la vérité. Il se pourrait en effet que la classe dirigeante soit pour la paix mondiale et que le progrès technologique aille de pair avec un progrès éthique. Bien. Mais il se pourrait aussi que les technologies de surveillance soient un impérialisme déguisé, qui par définition servirait le pouvoir et pas notre intérêt. Dans le doute, il est risqué de laisser son destin à un hasard aussi fragile qu’une volonté extérieure et occulte. Chaque époque ayant eu son lot d’horreurs, il est difficile de jurer que la recherche du bien-être collectif puisse se substituer un jour à la course au PIB. Surtout si on détruit un à un les contre-pouvoirs et les volontés, même maladroites, d’éclaircissement. Qu’en dites-vous ?

 

Vous arrivez à la fin de cet article qui pose une question loin d’être unanimement consensuelle, celle de notre liberté dans un monde où on ne peut plus échapper à la surveillance numérique. « Mais quelle solution tu proposes ? » Quelques pistes tout au plus qui seront l’objet d’un prochain article. Pour l’heure, je dirais qu’avec ces lignes, il y a déjà une belle matière à discussions constructives 😉 Embarqués sur le même bateau, nous voulons tous être heureux, libre et en sécurité. C’est la raison pour laquelle votre avis face à ces questions d’actualité compte plus que jamais !

 

Charlotte Allinieu, web journaliste pour Celles qui Osent   

Sources : 

Michel Desmurget, La fabrique de crétin digital, Paris, Points, 2020 

Edward Snowden, Mémoires vives, Paris, Points, 2020

Noam Chomsky, La fabrication du consentement, Marseille, Agone, 2008

Edward Bernays, Propaganda, Paris, Zones, 2007

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