Simone Veil : 3 combats d’une immortelle

Immortelle ! Qualificatif honorifique donné aux grandes figures de l’histoire de France depuis la Révolution de 1789. Simone Veil, inhumée le 1er juillet 2018 au Panthéon, devient la cinquième femme « immortelle » parmi les 76 « grands hommes ». Elle rejoint Sophie Berthelot, Marie Curie, Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle-Anthonioz. Cette femme à l’allure bourgeoise, en tailleur haute couture et chignon, au regard bleu acier, est une icône du XXe siècle. Survivante de la Shoah, femme d’État, Européenne convaincue, elle marque par son courage et sa détermination, des générations de Françaises. La vie de combattante de cette femme d’exception incarne 3 engagements fondamentaux. Le premier est celui de la lutte pour la vie contre la persécution et l’obscurantisme. Le second est le combat pour l’émancipation du droit des femmes et l’interruption volontaire de grossesse (I.V.G.). Enfin, le troisième se représente par celui de l’Europe et de la réconciliation franco-allemande.

Simone Veil, la survivante, le combat de la vie sur l’extermination

Dernière enfant d’une fratrie de quatre, Simone Veil, née Jacob, voit le jour le 13 juillet 1927. Elle est issue d’une famille française, républicaine et de confession juive. Installée depuis plusieurs générations en France, la question juive aurait pu être simplement culturelle. Or, l’identification puis l’extermination massive des Juifs lors de la Seconde Guerre mondiale la confrontent à une tout autre réalité.

Raflée le 30 mars 1944, elle transite avec sa mère, Yvonne, et sa sœur, Madeleine, au camp de Drancy. Elles sont ensuite expédiées au camp d’extermination nazi d’Auschwitz-Birkenau. Son autre sœur, Denise, membre du réseau de résistance à Lyon, est arrêtée et déportée à Ravensbrück. Elle y survivra. En revanche, son père et son frère ne reviendront jamais.

Devenue le matricule 78651, numéro tatoué sur son bras gauche par les nazis, elle s’acharne à subsister malgré la faim, le froid et d’épuisants travaux de terrassement. En janvier 1945, au cours d’une « marche de la mort » de plus de 70 km, elles sont toutes les trois déplacées vers le camp de Bergen Belsen. Elle voit sa mère mourir du typhus en mars 1945. En revanche, Madeleine et elle survivent. Elles rentrent en France en mai 1945.

Toute sa vie durant, elle garde, gravé sur son bras, le matricule 78651. C’est le symbole de sa rage de vivre et également une plaie béante restée à vif. Aussi, elle consacre toute son énergie de survivante à se battre en faveur du devoir de mémoire. À partir de 2001, elle devient la Présidente puis la Présidente d’honneur de la Fondation pour la mémoire de la Shoah.
Serge Klarsfeld, Président de l’association des Fils et Filles de Déportés Juifs de France, dira à sa disparition le 30 juin 2017 :

« Après la guerre, les rescapés ont compris qu’ils avaient survécu à un événement exceptionnel : la tentative d’extermination de l’un des peuples les plus anciens de l’histoire. Certains ont été écrasés pour toujours par cette immense catastrophe. D’autres y ont puisé une incroyable énergie, comme si le fait d’avoir des enfants ou un métier constituait une victoire sur le nazisme, comme s’ils voulaient que leurs parents disparus soient fiers d’eux. Simone Veil faisait sans doute partie de ceux-là. »

Simone Veil, la féministe, son combat pour le droit des femmes

À l’automne 1945, Simone Veil décide de s’inscrire en droit et à l’Institut de sciences politiques de Paris. Elle rencontre son époux Antoine Veil et donne naissance à trois enfants. Après de longues discussions conjugales, elle obtient la possibilité de travailler si elle s’oriente dans le domaine de la magistrature.

Elle réussit le concours en 1956 et intègre la Direction des Affaires Pénitentiaires. Pendant sept années, elle visite les cellules et contrôle les modalités de détention en prison. Elle découvre, atterrée, des conditions de vie intenables : hygiène inexistante, humiliation répétée, viols… Ses objectifs : Faire respecter le droit, la dignité humaine et donner un accès à l’éducation.

Sa notoriété au sein du pouvoir grandit au fil de ses postes. Son caractère, son exigence, sa droiture et sa connaissance des dossiers la définissent.

Le 2 avril 1974, Valéry Giscard d’Estaing est élu président de la Ve République. Jacques Chirac, Premier ministre, l’appelle afin qu’elle dirige le ministère de la Santé. Un dossier l’attend : légiférer sur l’interruption volontaire de grossesse (I.V.G.). Cette question divise durement l’opinion publique.

Tout au long de son analyse et jusqu’à sa présentation devant l’Assemblée nationale, cette femme d’État, au parcours hors du commun, va être insultée, intimidée, menacée de mort… Mais cette survivante de la Shoah ne lâche rien. Ayant le soutien indéfectible du président de la République, elle poursuit son travail et son combat pour le droit des femmes.

Le texte de loi est exposé devant l’Assemblée nationale le 26 novembre 1974. Elle débute son discours ainsi :

« […] c’est avec un profond sentiment d’humilité devant la difficulté du problème, comme devant l’ampleur des résonances qu’il suscite au plus intime de chacune des Françaises, et en pleine conscience de la gravité des responsabilités que nous allons assumer ensemble […] »

Tout au long de son allocution, choisissant chacun de ses mots avec pertinence et intelligence, elle argumente, interroge, mentionne les travaux menés pour l’élaboration du texte présenté. Elle interpelle aussi :

« Je voudrais tout d’abord vous faire partager une conviction de femme — je m’excuse de le faire devant cette assemblée presque exclusivement composée d’hommes : aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes. C’est toujours un drame et cela restera toujours un drame […] »

Soixante-quatorze orateurs se succèdent pendant plus de vingt-cinq heures dans un climat tendu, houleux et ponctué d’insultes antisémites et sexistes. À 4 h du matin, grâce au soutien des parlementaires de gauche, le projet de loi est adopté par 284 voix contre 189.

Sept ans après la loi légalisant la contraception (1967), la loi autorisant l’I.V.G. entre en vigueur le 17 janvier 1975. Connue aujourd’hui sous le nom de la loi Veil, elle a bouleversé les mœurs sociales du pays. Ainsi, de la même manière que la parution de l’essai existentialiste « Le Deuxième Sexe » (1949) de Simone de Beauvoir, pour nombre de Françaises, cette loi symbolise un des actes fondateurs du droit des femmes et de leur liberté à choisir.

Simone Veil, l’Européenne, son combat pour la réconciliation des peuples

Depuis qu’elle a été raflée à l’âge de 16 ans, une conviction forte s’impose à elle :

« Si nos parents s’étaient efforcés de construire l’Europe, nous n’aurions pas vécu ce que nous avons vécu ».

Pour Simone Veil, l’union des peuples est fondamentale afin de garantir la paix.

Aussi, après cinq années au ministère de la Santé, son ambition est maintenant de construire l’Europe. À l’occasion des premières élections européennes en 1979, elle accepte de conduire la liste du parti de Valéry Giscard d’Estaing, l’UDF.

Elle est élue au troisième tour du scrutin et devient la première femme Présidente du Parlement européen. Lors de son discours d’intronisation, elle partage sa vision :

« Pour relever les défis auxquels l’Europe est confrontée, c’est dans trois directions qu’il nous faudra l’orienter : l’Europe de la solidarité, l’Europe de l’indépendance, l’Europe de la coopération ».

Pendant trois ans, elle mettra tout en œuvre afin d’accroître la visibilité du Parlement européen et lui donner un rôle politique. Elle quitte sa fonction de Présidente en 1982, mais poursuivra jusqu’en 1993 son travail pour sa construction, son développement et son rayonnement en tant qu’Eurodéputée.

Cette terre unie représentant l’espoir et le progrès, elle la défendra tout au long de sa vie. Partisane du « Oui », elle sera d’ailleurs très troublée lorsque la France votera « Non », en 2005, au référendum sur le traité constitutionnel européen.

Cette femme au destin et à la force incroyable nous rend humbles. Ses combats et distinctions parlent pour elle : membre de l’Académie française, Grand-croix de la Légion d’honneur, Chevalier de l’ordre national du Mérite, Dame commandeur de l’ordre de l’Empire britannique, Médaille d’honneur de la Santé et des Affaires sociales, cinquième femme à entrer au Panthéon.

Quelles que soient les épreuves traversées, elle a su trouver la détermination pour combattre et oser. Elle a ouvert des portes en grand afin que l’on n’oublie jamais les horreurs de la Shoah, mais aussi pour que les femmes jouissent d’une liberté pleine et entière. Son engagement européen nous trace le chemin aussi sur l’importance de la solidarité, de l’ouverture et de la diversité.

Cependant, toutes ces avancées, fragiles, ne sont pas acquises. C’est à nous maintenant d’être acteurs et attentifs au quotidien afin de ne pas être, un jour, privés de nos libertés, de nos droits et de la chance de pouvoir choisir.

Zoé Delisle pour Celles qui osent

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