Celles qui Osent enquêter sur Tinder : Judith Duportail

Pourquoi est-ce si difficile de trouver l’amour ? Comment en arrive-t-on à s’inscrire sur des sites de rencontres à une époque où les interactions sociales sont censées être simplifiées et mondialisées ? Celles qui Osent a tenté de trouvé les réponses grâce au livre L’amour sous algorithme, une enquête journalistique percutante et une aventure personnelle passionnante écrite par Judith Duportail, journaliste indépendante et cofondatrice du collectif les Journalopes. Considérée par The Times comme « la Française qui défie Tinder », Judith a effectivement enquêté sur l’influence des réseaux sociaux sur l’amour, et plus particulièrement sur l’application Tinder. L’autrice du podcast Qui est Miss Paddle, témoignages audio bouleversant sur l’engrenage de l’emprise, livre ici un récit courageux sur sa quête amoureuse, mais aussi sur son indignation vis-à-vis des applications qui profitent de ce marché…

L’inscription sur Tinder : des débuts euphoriques

Après une rupture amoureuse, Judith Duportail s’inscrit sur l’application de rencontre Tinder, la plus rentable de l’Apple Store : la maison-mère de Tinder dépasse les 2 milliards de revenus, et totalise plus de 60 millions d’inscrits. Créée en 2012, elle débarque en France en 2013. Très vite populaire grâce à son design efficace et sa simplicité de mode d’emploi : si la personne vous plaît, il suffit de swiper vers la droite pour la sélectionner, ou vers la gauche pour la rejeter. Si celle que vous avez likée vous like aussi, c’est le match et vous pouvez parler. Sinon, il ne se passe rien. » Le concept de Tinder est alléchant : draguer sans se prendre de râteau. » 

Judith a bien conscience d’être « au supermarché de la chope », mais feint de paraître cool et détachée. De toute façon, elle ne cherche rien de sérieux. Quelques heures seulement après son inscription, « tout le monde me like. » Shoot de narcissisme. Ego boosté. « Je plais à autant de mecs en même temps ?! Je suis bonne bonne bonne ». Elle jubile. C’est le frisson à chaque Match. L’étude de 2017 Love at first Swipe ? Explaining Tinder Self-Presentation and Motives, de Giulia Ranzini, explique cette euphorie : les femmes utilisent davantage Tinder pour améliorer leur image d’elles-mêmes quand les hommes cherchent des rencontres ou des histoires d’un soir. Les dates se suivent, avec la désagréable impression « d’enchaîner les entretiens d’embauches. Je m’en moque, car je ne fais que tester mon pouvoir de séduction. » Son Ego High ne tarde pas à descendre. L’euphorie est de courte durée, car Judith va faire la découverte d’une information scandaleuse. 

Judith Duportail à la recherche de sa note de désirabilité

Un article d’Austin Carr dans le magazine Fast Company interpelle la journaliste. Il s’intitule « J’ai découvert ma note secrète de désirabilité sur Tinder et je le regrette ».

Quoi ? Il existe un système de classement interne des utilisateurs Tinder ? En effet, l’application délivre, sans les prévenir, une note de « désirabilité » et les hiérarchisent en exploitant leurs données personnelles. Donc Tinder décide de qui va rencontrer qui, grâce à un algorithme….Et à notre insu ! Pourquoi les utilisateurs n’ont pas accès à cette note ? 

Judith cherche alors à en savoir plus sur cette fameuse note secrète… 

Elo score : le classement qui fait mal à l’égo 

Elle découvre que chaque inscrit sur Tinder possède un Elo score. C’est initialement un système mondial de classement des joueurs d’échecs, qui étudie et modélise les choix des individus en interaction. Il a été détourné pour l’application afin de mettre en place, entre autres, un système qui attribue des notes en fonction de votre physique. Par exemple, « certaines photos d’utilisateurs possèdent un “success rate”, un taux de succès. » 

Tinder vire à la compétition ! « Les utilisateurs sont en rivalité les uns contre les autres pour obtenir des rendez-vous. Ils se transforment eux-mêmes en marchandises. » 

Les femmes sont relativement habituées à être évaluées sur leur physique. 

Une étude du nord du Texas révèle que « les applications de dating comme tinder affectent l’ego des hommes en les mettant en position féminine. Celle d’être évalués et jugés sur leur apparence uniquement. De leur côté, les femmes ont intériorisé des canons de beauté inatteignables, donc elles souffrent depuis des années de problèmes de confiance en elles et ont tendance à se self-objectiver. » 

Le capitalisme de surveillance

Pour mieux comprendre et analyser le fonctionnement interne de Tinder, la journaliste leur demande l’accès à ses données personnelles. Elle reçoit alors 800 pages de ses secrets les plus sombres et les plus enfouis.

En étudiant à la fois ses propres données et les brevets déposés par la célèbre application, la journaliste découvre que le système scanne les descriptions de profils et collecte les informations personnelles de ses utilisateurs. À qui appartiennent ces données ? Sont-elles vendues à des publicitaires ? Nul doute que Tinder monnaie l’accès à nos informations qui vont ensuite être exploitées pour nous adresser de la publicité ciblée.  

Pour Paul-Olivier Dehay, mathématicien suisse, « nous nous dirigeons vers une société de plus en plus opaque, un monde de plus en plus abstrait où des données collectées sur vous sans même que vous le sachiez, auront des conséquences immenses sur votre vie. »

Les algorithmes Tinder : des cupidons modernes ?

Addict aux « matchs » 

En parallèle de son enquête, Judith peine à décrocher de ses matchs Tinder, comme une vraie addiction. Tinder titille notre cerveau et nous donne envie d’y revenir sans cesse, un processus semblable à ceux des addictions. 

Thorsten Peetz, « un sociologue du Swipe », explique également que Tinder « nous tient par notre besoin viscéral de validation. Celui qui me prouve que j’existe et que je plais. » 

La journaliste découvre alors sa nécessité pathologique de réassurance, de volonté de plaire : « je me suis servie de dizaines, de centaines de fois de Tinder pour essayer de remplir ce vide… ». Elle se surprend à avoir de mauvais comportements en ligne. Le sociologue Eric Klinenberg n’est pas surpris : « Internet est de plus en plus un exutoire où chacun vient se défouler sur les autres. » 

Il a coécrit en 2015 avec le comédien et scénariste Aziz Ansari Modern Romance : an investigation, un ouvrage qui tente de mesurer l’ampleur des bouleversements apportés par la technologie dans nos rapports amoureux. « Les applications de dating conduisent à une marchandisation des rencontres et de l’intime. Notre société capitaliste a fait de l’amour un marché, avec des gagnants et des perdants. »  Parmi les détracteurs de l’appli, Tinder serait responsable de promouvoir un rapport consumériste aux autres. « Même si cela se passe bien avec une fille, tu as toujours la tentation de retourner sur le site pour voir s’il n’y a pas mieux en rayon », raconte un utilisateur. 

Des critères patriarcaux et conservateurs

Tinder entretient une image publique d’entreprise progressiste. Pourtant, d’après la chercheuse Jessica Pidoux, cette application semble ne pas s’affranchir du modèle patriarcal et conservateur : les critères de son brevet Matching Process System and Method partent du postulat traditionnel que les femmes veulent des hommes plus riches ainsi que plus âgés et les hommes des petites jeunes. « Un homme riche avec une jeunette oui ; une femme riche avec un jeunot, non ? » Les algorithmes de Tinder sont des cupidons modernes mais étrangement pas si contemporains… 

Il est vrai que les statistiques récentes de l’Insee ne les contredisent pas : l’homme est plus âgé que sa conjointe dans six couples sur dix et trois femmes sur quatre gagnent moins que leur conjoint. « Cependant, un peu de transparence serait la bienvenue. » 

 

Désormais, Judith ne croit plus au coup de foudre par message. « En tant que Millennial typique constamment vissée à mon téléphone, ma vie virtuelle est devenue ma vraie vie. Il n’y a plus de différence. Tinder est l’outil avec lequel je rencontre des gens, c’est ma réalité. » Ce qu’elle déplore, c’est que « l’amour sous algorithme est un jeu dont nous ne connaissons pas les règles. » D’après Sean Rad, l’ancien PDG de l’application de rencontre. « aucun profil ne vous est caché sur Tinder, vous pouvez voir tout le monde. C’est une simple question de hiérarchisation… » Une hiérarchisation, certes, mais qui permet aux ingénieurs de Tinder d’avoir entre leurs mains un pouvoir extraordinaire : celui d’influencer la manière dont peuvent se rencontrer des millions de personnes.  

Violaine B — Celles qui Osent 

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