Femmes en résistance

Avez-vous déjà entendu parler d’Irena Sendlerowa, Mila Racine, Colette de Jouvenel, Elisabeth Eidenbenz, Marinette Guy et Juliette Vidal ? Oui ? Non ? Âmes fortes et cœurs d’enfants, ces anges gardiennes ont élevé le flambeau de la vertu bien au-delà de l’horreur. Au milieu des hommes, des bons et des méchants, elles n’ont jamais dévié et sont restées justes, dignes. Peu importe l’époque, le temps, les modes, le livre de leur éternité reste ouvert à jamais. En pleine tourmente, elles ont osé sauver des milliers d’enfants au péril de leur vie, dans le plus grand silence et la plus grande humilité. Celles qui osent revient sur la vie et l’œuvre de ces femmes transcendantes au charisme bouleversant, à l’audace et la philanthropie indéfectibles.

Femmes en résistance, les grandes lacunes de l’histoire

8 mai 1945, l’Allemagne capitule, fin de la Seconde Guerre mondiale. 8 mai 1945,  date de la victoire de l’Europe et du souvenir de 50 millions de morts. Combien d’enfants ? 8 mai 1945,  décrété jour férié. Selon le calendrier de l’année, on peut même espérer quelques jours de repos supplémentaires,  un “pont”,  et on a bien raison. Ainsi va la vie ! Les bourreaux disparaissent, le printemps revient et la mémoire s’efface. L’histoire honorera ses héros et, sans le moindre égard, archivera ses héroïnes. Il faudra de nombreuses décennies pour que ces femmes irremplaçables trouvent leur place parmi les Justes. Aujourd’hui Celles qui osent retrace la vie et l’œuvre d’Irena Sendlerowa, résistante et sauveuse d’enfants.

Deux petites phrases prémonitoires pour Irena Sendler

Irena Sendler est née en Pologne, à Varsovie, en 1910. Une des premières leçons qu’elle retient de la vie est issue d’une intime conviction de son père : « ni les races, ni les religions, ni les nationalités n’ont la moindre importance. Il y a des bons et des méchants partout. »  Ce médecin catholique, réputé pour son engagement contre l’antisémitisme, quittera définitivement Irena à la veille de ses 7 ans, en ces termes : « Si tu vois quelqu’un se noyer, fais tout pour le sauver, même si tu ne sais pas nager ! » Ces deux petites phrases sonnent juste aux oreilles d’Irena. Elles trouvent asile dans son cœur et se nichent dans sa mémoire. Cette petite fille ignore encore à quel point ces quelques mots riches d’enseignement vont orienter sa vie et celles de milliers d’enfants.

À 26 ans, Irena s’insurge contre la séparation des bancs qui contraint les étudiants  juifs de l’université de Varsovie à s’asseoir à l’écart, sur des sièges assignés. Dès lors, elle subira les attaques des universitaires du camp national-radical et sera suspendue de ses études à la faculté des sciences humaines durant trois années. 

Irena et les femmes de Zegota

Zofia Kossak, écrivaine et Wanda Krahelska, activiste socialiste, sont toutes deux catholiques et polonaises. Ensemble, elles couvent le projet d’unifier les actions éparpillées de la résistance dans leur pays. Infiltrées auprès d’officiers du réseau, et proches de personnes déjà engagées, leur objectif se réalise. En 1942, le Conseil d’aide au Juifs est créé, Zegota, de son nom de code. L’organisation est clandestine. Elle est liée au gouvernement polonais qui, en exil à Londres, la finance.  L’objectif est de fédérer les efforts, coordonner les actions, entrer en contact avec la communauté juive et prêter assistance logistique et matérielle aux opérations d’aide et d’évasion. Irena Sendler fut l’une de ses premières recrues.

Les besoins sont clairement identifiés et des sections dédiées sont mises en place : législation, habitat, finances, enfance, vestimentaire, propagande, médicale et combat contre la délation. Irena prend à charge le Département enfance. Une fois ce maillage structuré, l’organisation Zegota fournit les moyens financiers d’évasion et des gîtes sûrs. Au total, les missions de Zegota épargneront 100 000 Juifs d’une mort innommable. 

Un laissez-passer en plein ghetto

Dès le début de la guerre (en 1939), lorsque les troupes allemandes occupent Varsovie, Irena pressent le drame, à juste titre. Un an après, 400 000 juifs sont entassés dans un ghetto aux murs de 3 mètres de haut. 40 % de la population de Varsovie est concentrée sur une superficie qui n’excède pas 8 % de la ville. Irena profite de sa fonction au Département d’aide sociale de la mairie de Varsovie pour obtenir un exceptionnel laissez-passer dans cet effroyable mouroir. Immergée dans le ghetto, elle allie son métier d’infirmière à sa fonction sociale.  Au prétexte d’un risque d’épidémie de typhus, redoutée par les Allemands, Irena évacue des centaines d’enfants. Parallèlement, elle distribue vêtements, médicaments, nourriture, vaccins, etc.

Dès 1942, 5 000 personnes par jour sont déportées vers le camp d’extermination de Treblinka. Dans ce contexte, Irena assiste, impuissante, à la déportation des enfants de l’orphelinat où elle travaillait avec le médecin Janusz Korczak. Elle n’abdique pas. L’étau se resserre et les Allemands s’intéressent de plus en plus à la gestion de l’aide sociale de la mairie. Dès son admission au Conseil pour l’aide aux Juifs (Zegota), et sa prise de fonction à la direction de la section enfance, elle réussit à impliquer une personne dans chacun des 10 centres transverses au Département d’aide sociale. Elle obtient ainsi des centaines de fausses pièces d’identité et de faux actes de naissance aux prénoms chrétiens.

Des stratagèmes hautement risqués et des scènes insoutenables

Zegota lui prête complicité et support logistique. Ensemble, ils ne reculent devant rien et organisent des évasions risquées, particulièrement inventives, des plus discrètes au plus sophistiquées : camions de pompier, bennes à ordures, ambulances, cercueils, panières à linge, valises, sacs, berceaux, caves, égouts, brèches dans le mur, etc.  Peu importe, du moment que les enfants rejoignent la partie « aryenne » de la ville.

Irena ne perd jamais une seconde et opère seule également. Dotée d’une formation en plomberie et serrurerie, elle prétexte des interventions de salubrité pour pénétrer en véhicule dans le ghetto. Les bébés sont logés dans sa caisse à outils, les plus grands dans son sac à gravats. Son chien, lui, est dressé pour aboyer intempestivement à la demande. Ce faisant, il dissuade les Allemands lors des contrôles et couvre les pleurs des tout petits. Le scénario fonctionne. On prête à Irena 500 évasions de ce type.

Au total, 2 500 enfants échappent ainsi à l’holocauste. Sous une fausse identité, ils sont placés dans des couvents, des orphelinats, des institutions ou des familles d’accueil, sympathisantes et compatissantes. 

Encore faut-il convaincre les familles de confier leurs enfants. Irena n’arrive pas toujours à les dissuader. Elle ne veut pas mentir. « Non, je ne peux pas vous garantir de sauver votre enfant. Le risque est partout ! » Face à l’incertitude, les familles sont enfiévrées : y croire encore ou confier le ou les enfants ? Pour combien de temps ? Où iront-ils ? Les reverront-ils ? Mon Dieu ! Irena fond et laisse quelquefois un délai de réflexion, souvent fatal. Les prises en charge et les séparations sont les moments les plus effroyables de sa vie.

Au-delà de la souffrance, silence et résistance

Le 23 octobre 1943, Irena est arrêtée par la Gestapo puis transférée dans la terrible prison de Pawiak. Sous la torture, elle ne trahit ni ses collaborateurs, ni les familles d’accueil, ni les enfants. Sa résistance et son obstination au silence la condamnent à mort. In extremis, sur le chemin de l’exécution, l’organisation Zegota l’arrache, en miettes, à la Gestapo. 

Entre autres abominables sévices, dont elle conservera des cicatrices indélébiles, ses jambes et ses bras sont brisés par ses tortionnaires. Irena doit survivre. Elle est la seule à connaître l’identité des familles d’accueil des enfants déplacés. Ses amis la soignent, la cachent et lui fournissent une fausse identité. Dès qu’elle le peut, Irena reprend ses activités.

Jusqu’au 17 janvier 1945, date d’entrée dans la ville de l’Armée rouge, elle travaille comme infirmière dans un hôpital clandestin et visite les enfants accueillis. Après la guerre, c’est sans amertume ni regrets qu’elle subira toute sa vie les séquelles de la torture, estimant qu’elle aurait pu et dû faire encore beaucoup plus. 

Une jarre, un pommier, des petits bouts de papier et un puzzle

Irena, cette femme hors du commun, anticipe tout. À chaque sauvetage, elle prend soin de noter sur des petits bouts de papier l’identité d’origine des enfants transférés, leurs noms et prénoms d’emprunt ainsi que le lieu de leur cachette. Cet arbre de vie est précautionneusement conservé dans une jarre en verre, elle-même enterrée sous le pommier du jardin. Il s’agit de préserver la vraie identité des enfants afin de remonter, le jour venu, à la racine des liens filiaux. C’est chose faite, en proportion des familles rescapées. Irena prend bien soin de déterrer elle-même la précieuse ressource qu’elle remettra directement au président du Comité central des Juifs de Pologne, Adolf Berman. Elle participe à la reconstitution du puzzle, entité par entité, vient en aide aux orphelins en créant des maisons d’enfants et aux personnes âgées en créant des maisons de retraite.

L’héroïsme emprisonné, le comble !

Irena n’en a malheureusement pas fini avec les injustices et la brutalité de la vie. Elle subira un interrogatoire musclé de la police secrète communiste, au chef d’accusation suivant :  fidélité au gouvernement polonais en exil durant la Seconde guerre mondiale et liens avec l’Armia Krajowa (le plus important mouvement de résistance polonaise). Irena est emprisonnée de 1948 à 1949. Les mauvais traitements consécutifs lui valent de perdre son enfant, Andrzej, né prématurément. Son combat et son héroïsme restent sous-estimés, voire enfouis, jusqu’à la chute du régime communiste. 

Hasard, hommages et distinctions

C’est ainsi que Irena Sendler reste longtemps totalement inconnue hors de la Pologne et à peine évoquée par une demi-poignée d’historiens dans son propre pays. C’est sans compter sur le hasard qui lui envoie quatre étudiantes de la ville d’Uniontown au Kansas et leur professeur. Megan Stewart, Elisabeth Chambers, Jessica Shelton et Sabrina Coons étudient, en 1999,  la Shoah et ses héros. Elles repèrent des notes à propos du rôle d’Irena. On évoque 2 500 enfants épargnés. Surprises par le manque d’informations qui la concernent, elles décident de la rencontrer, en Pologne. Irena est alors âgée de 89 ans.

Les étudiantes lui rendent hommage par le biais d’une pièce de théâtre, « Life in a jar », qui est présentée 200 fois aux Etats-Unis, au Canada et en Pologne et donne naissance à une fondation au nom d’Irena. 

Dès lors, notoriété, hommages et distinctions se succèdent, un demi siècle après les évènements :

  • 1965, Juste parmi les nations – Médaille de Yad Vashem (le gouvernement polonais refuse son voyage en Israël) ;
  • 1983, arbre planté en son honneur et en sa présence, en Israël ;
  • 1999, enquête d’un groupe d’étudiantes du Kansas – pièce de théâtre « Life in a jar » ;
  • 2003, héroïne nationale – remise de l’Aigle blanc, en Pologne ;
  • 2004, « Irena Sendlerowa, La mère des enfants de l’holocauste » , livre écrit par Anna Mieszkowska ;
  • 2006, proposée pour le Prix Nobel de la Paix ;
  • 2009, Etats-Unis, sortie du film « The courageous heart of Irena Sendler », réalisé par John Kent Harrison ;
  • 2011, hommage de Bernard Dan dans son roman « Le Livre de Joseph »
  • 2018, création d’une Année Irena Sendler, Parlement polonais
  • 2018, inauguration d’une école de Varsovie à son nom
  • Prix Irena Sendler « Pour la réparation du monde »  – Comité central des Juifs de Pologne avec l’association polonaise « Enfants de l’Holocauste »

Postérité

Jusqu’à sa mort, Irena a été soutenue et visitée par les enfants rescapés du ghetto qui ne la connaissaient que sous son nom de code : « Jolanta ».

Voici l’arbre planté en mai 1983 par Irena Sendler dans le jardin des Justes parmi les nations, à Yad Vashem, en Israël. https://www.yadvashem.org/righteous/stories/sendler.html

Irena Sendler décède le 12 mai 2008, à Varsovie, à 98 ans, le jour même de l’inauguration d’une école à son nom au cœur de cette même ville. Elle repose au cimetière de Powazki, dans la ville de l’ancien ghetto.

 

« J’appelle tous les êtres de bonne volonté à l’amour, la tolérance et la paix,

pas seulement en temps de guerre, mais aussi en temps de paix. »

« On ne plante pas des graines de nourriture. On plante des graines de bonnes actions.

 Essayez de faire des chaînes de bonnes actions pour les entourer et les faire se multiplier. »

Irena Sendlerowa 

 

Que dire face à autant de sagesse, de courage et d’abnégation ? D’où vient cette force colossale qui pousse des femmes modestes et exceptionnelles à se surpasser ? Peut-être que leur âme trouve sa source dans la puissance de l’empathie et de l’indignation ? Ces sentiments qui étreignent, qui rendent tellement sensible à la détresse d’autrui, qu’ils vous dressent vent debout contre l’inacceptable, dussé-je vous en coûter la vie. Aussi éloigné que soit le vécu d’Irena Sendler, sa détermination et sa loyauté ne peuvent laisser quiconque indifférent. Elles inspirent le respect et méritent d’être régulièrement revisitées. Irena reste une figure féminine marquante qui a grandement porté sa pierre à l’édifice de la bienveillance. Merci à elle et paix à son âme !

Le monde est aux mains de stratèges

Costume noir, cravate beige

Ou turban blanc comme la neige

Qui jouent à de bien drôles de jeux.

Il y a dans nos attelages

Des gens de raison, de courage,

Dans tous les camps de tous les âges

Dont le seul rêve est d’être heureux.

Francis Cabrel, le Chêne liège

Etsie Tessari, pour Celles qui Osent

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