L’éloquence est-elle réservée aux hommes ?

L’éloquence, qui se définit par l’art de bien parler, l’aptitude à s’exprimer avec aisance, la capacité d’émouvoir et de persuader, n’est pas une qualité exclusivement masculine. Pour preuve, les femmes politiques Christiane Taubira ou Valérie Pécresse incarnent cette maîtrise de l’art oratoire. Pourtant, d’après l’universitaire Marlène Coulomb-Gully, dans son essai Sexisme sur la voix publique, les règles de l’éloquence ont été définies par et pour les hommes. La parole semble être un territoire masculin dans lequel les femmes sont généralement réduites au silence. En quoi l’éloquence serait-elle réservée aux hommes ? Le sexisme et les privilèges masculins s’immiscent-ils jusque dans les discussions ? Celles qui Osent tente de savoir si oui ou non, les hommes détiennent le monopole de la parole.

L’Histoire a effacé la parole des femmes

Mary Beard, historienne britannique spécialiste de l’Antiquité, rappelle que depuis les Grecs et les Latins, on impose le silence aux femmes. Dans la poésie les Métamorphoses d’Ovide par exemple, la prêtresse Io est changée en vache par Jupiter, ce qui limite sa parole en meuglements. La nymphe Écho est quant à elle dépouillée de sa voix pour ne plus répéter que les propos des autres. La langue de Philomène est arrachée par le coupable de son viol, cherchant à l’empêcher de le dénoncer.

Par la suite, d’après les codes de la bienséance, il est demandé aux femmes d’être discrètes. La prise de parole en public est considérée comme contraire à la modestie, qualité supposée chez les femmes.

L’éloquence révolutionnaire marque ensuite une rupture : on parle d’une voix forte, de « stentor ». Expressive, la prise de parole s’apparente à une véritable performance physique. Pour les femmes, hausser le ton sans être traitée de harpie ou d’hystérique relève alors de l’exploit…

Au cours de l’Histoire, des femmes à l’initiative d’inventions ou concepts scientifiques n’ont pas été identifiées et leurs découvertes ont été attribuées à leurs acolytes masculins. On appelle ce phénomène le bropropriating signifiant l’appropriation des idées d’une femme par un homme. La physicienne Lise Meitner, la biologiste Rosalind Franklin ou l’astronome Jocelyn Bell n’ont accédé à la reconnaissance qui leur était due que des années après leurs découvertes ! Le déni ou la minimisation récurrente et systématique de la contribution des femmes à leur recherche, appelé effet Matilda, a été théorisé par l’historienne des sciences Margaret Rossiter, rendant ainsi hommage à la militante féministe Matilda Joslyn Gage. Celle-ci, dès la fin du 19e siècle, avait remarqué qu’une minorité d’hommes avaient tendance à s’accaparer la pensée intellectuelle des femmes.

Lien vers des formations en écriture digitale

L’effet Matilda contribue à rendre invisibles les femmes dans la société, mais aussi dans les manuels d’Histoire, comme le souligne Titiou Lecoq dans son dernier livre Les Grandes Oubliées – Pourquoi l’Histoire a effacé les femmes. (Titiou Lecoq a aussi tenté de répondre à la question « est-ce que l’on peut être féministe et faire le ménage ? » dans son livre de 2017 Libérées ! Le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale.)

Les femmes ne sont pas plus bavardes que les hommes

« Les femmes qui craignent que parler trop leur fasse du tort au travail ne sont pas paranoïaques. Elles ont souvent raison », Sheryl Sandberg, femme d’affaires, militante féministe américaine et actuelle directrice des opérations de Facebook.

Pour Marlène Coulomb-Gully, professeure en sciences de l’information à l’université de Toulouse, les règles de l’éloquence ont été définies par et pour les hommes, laissant peu de marge de manœuvre aux femmes pour s’exprimer.

Les inégalités qu’elle constate dans son essai Sexisme sur la voix publique relèvent du « sexisme ordinaire », une forme de sexisme banalisé, ancré dans notre quotidien.

Elle balaye l’idée reçue que la parole des femmes est associée aux bavardages. Non, les femmes ne sont pas d’incorrigibles commères. Dans un contexte mixte, si l’on analyse les interactions conversationnelles, ce sont les hommes qui parlent le plus. Une étude établie par les universités de Princeton et Brigham Young montre en effet que « les hommes accaparent 75 % du temps de parole en réunion ».

Pourtant, une femme parlant autant qu’un homme est perçue comme plus bavarde.

D’après l’étude La répartition des tâches entre les femmes et les hommes dans le travail de la conversation de la chercheuse Corinne Monnet, « si la place des femmes dans une société patriarcale est d’abord dans le silence, il n’est pas étonnant qu’en conséquence, toute parole de femme soit toujours considérée de trop.»

La parole des femmes n’est pas prise en considération

Corinne Monnet affirme aussi que la parole des femmes n’est pas prise en compte, et dénonce les attentes collectives à leurs égards. « On leur demande d’être silencieuses en public. Dans une société où la division et la hiérarchie des genres sont si importantes, il serait naïf de penser que la conversation en serait exempte ».

Rebecca Solnit, dans son livre Ces hommes qui m’expliquent la vie, dénonce le manque de crédit que reçoivent les femmes quand elles énoncent quelque chose. Certes, depuis l’ère #Metoo, la parole des femmes se libère, mais elle n’est toujours pas entendue. Pire, les femmes peuvent être réprimandées après avoir dénoncé des faits de sexisme ou de violences. Connaissez-vous le syndrome de Cassandre ? Il se traduit par un discrédit systématique accordé aux femmes qui s’expriment. La fille du roi de Troie, Cassandre, prédisait l’avenir de manière juste sans jamais être écoutée. « Quand une femme dit quelque chose d’inconfortable sur l’inconduite d’un homme, on la présente souvent comme délirante, une conspiratrice malveillante, une menteuse pathologique… ». Il y a de quoi s’agacer quand on mesure à quel point la parole des femmes n’est, à ce jour, toujours pas prise en considération.

En politique, l’éloquence est réservée aux hommes

Été 2012. Un député crie « enlève les boutons » à la ministre du logement Cécile Duflot vêtue d’une robe imprimée. Pour Marlène Coulomb-Gully, ce n’est pas la présence des femmes en politique qui déclenche l’injure sexiste, mais leur prise de parole. « On veut bien les voir, mais pas les entendre ». Les femmes en politique sont admises en tant que potiches ou objets sexuels, à consommer ou non. Contrairement aux injures envers les hommes, les insultes les ramènent toujours à leur sexe. À l’Assemblée nationale, le triste florilège de ces scandaleux propos est recensé par le site Chair Collaboratrice. Créé à la suite de l’affaire Baupin, il regroupe les témoignages de collaboratrices d’élus ou hommes politiques, qui aimeraient que le mouvement #metoo s’étende à la sphère politique. La députée Mathilde Panot (La France insoumise) s’est vue traitée de « poissonnière » et « folle » à l’Assemblée nationale par ses homologues masculins. « Être une femme politique, c’est expérimenter chaque jour les insultes sexistes », a par ailleurs twitté l’eurodéputée française Manon Aubry.

Le dernier rapport annuel du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes qualifie le milieu politique de « bastion du sexisme » et de « chasse gardée des hommes ». Les femmes politiques y seraient encore souvent « considérées comme des intruses, sujettes à des disqualifications et incivilités, notamment sous forme d’interruptions de leurs prises de parole, objets de comportements paternalistes et confrontées aux violences sexistes et sexuelles ».

Marlène Coulomb-Gully dénonce aussi l’hypercorrection langagière envers les femmes. En effet, Nicolas Sarkozy, ancien président de la République, était coutumier d’un parler populaire et de nombreux dérapages verbaux (bande de racailles, casse-toi pauvre con). Sa manière de s’exprimer ne lui a pas été préjudiciable dans sa carrière politique.

À l’inverse, Édith Cresson (la bourse, je n’en ai rien à cirer) ou Ségolène Royal (la bravitude) ont été cataloguées comme des femmes politiques ayant une piètre maîtrise du langage.

L’adage de Caton le Censeur dit que l’homme de bien est habile à parler. Il semblerait bien qu’il perdure un lien intrinsèque entre la virilité et l’éloquence, expliquant peut-être qu’une voix féminine semble, pour certains, incompatible avec le pouvoir… Pour preuve : la féminisation des gouvernements est un phénomène extrêmement récent. On ne compte toujours, à ce jour, qu’une dizaine de femmes chefs d’États ou de gouvernements dans le monde. Visiblement, la politique, domaine de l’éloquence par excellence, exclut encore la parole des femmes…

Relisez notre article sur la parité en politique, un enjeu sociétal encore d’actualité.

Le manterrupting ou quand les hommes interrompent les femmes

Le journaliste Alfred Capus disait :

« Empêcher les autres de parler, c’est ce qu’on appelle l’éloquence. »

L’étude de West et Zimmerman révèle que « dans 96 % des cas, ce sont les hommes qui interrompent les femmes ». Les femmes sont plus souvent interrompues que les hommes et cela même si l’interlocutrice a un statut perçu par la société comme plus élevé. C’est ce que l’on appelle le manterrupting (la propension des hommes à couper les femmes quand elles parlent). Vous vous rappelez peut-être de ce moment télévisé, en 2009, lorsque Kanye West s’est précipité sur la scène des MTV Video Music Award et s’est emparé du microphone de Taylor Swift pour se lancer dans un monologue. Affligeant.

« La première étape pour lutter contre la manterruption est de savoir qu’elle existe. »

Pour la mesurer, une application existe : Women interrupted (comprenez « femme interrompue »). Élaborée par la filiale brésilienne de l’agence de pub BETC, cette application calcule le nombre de fois où une femme se fait couper la parole par un homme au cours d’une conversation. Essayez !

Oui, les hommes monopolisent la parole

Un autre phénomène tout aussi agaçant s’appelle le mansplaining (quand les hommes expliquent aux femmes des problématiques dont elles sont spécialistes). Le mecplication en français (contraction de mec et explication) a été mis au goût du jour par Rebecca Solnit dans son livre Ces hommes qui m’expliquent la vie. L’auteure raconte que lors d’un dîner mondain, alors qu’elle expliquait le sujet de son dernier livre, son interlocuteur l’a interrompue pour lui demander : « Et connaissez-vous ce livre très important sur Muybridge sorti l’année dernière ? ». Il lui expliqua alors ce qu’il contenait, sans entendre que c’était elle qui l’avait écrit !

Nous ressentons parfois aussi l’impression désagréable que notre interlocuteur ne nous écoute pas réellement. Seul 66 % des sujets de conversation lancés par les femmes sont suivis, contre 76 % pour les hommes. Ainsi, pour initier ou faire vivre une conversation, les femmes fournissent un travail supplémentaire, concept appelé le « travail conversationnel ». Captiver son auditoire quand on est une femme est un challenge plus difficile à relever. Le Daily Mail rapporte que si les hommes n’écoutent pas les femmes c’est parce que leur cerveau a plus de mal à comprendre les voix féminines. Ramener nos comportements à des facteurs biologiques et/ou scientifiques consiste à permettre aux hommes de rester dans une situation de privilèges puisque « c’est naturel et l’on n’y peut rien changer ».

Subtilement, sans que l’on s’en rende compte, les hommes prennent le contrôle des sujets de discussion pour lesquels l’éloquence est requise. Les femmes prennent davantage de précautions dans leurs prises de parole et se font plus silencieuses. Malheureusement, leur silence dans les conversations ainsi que leur exclusion de la communication conduisent à leur invisibilité dans le monde.

 

Pour aller plus loin, découvrez le livre Rebecca Solnit, Ces hommes qui m’expliquent la vie, Editions de l’Olivier, 2018.

 

Violaine B – Celles qui Osent

 

Magazine Elle, 06/01/2022, article Féminisme, ma parole, par Valentine Faure, entretien avec Marlène Coulomb-Gully, auteure de Sexisme sur la voix publique, à paraître le 3 mars.

Corinne Monnet, La répartition des tâches entre les femmes et les hommes dans le travail de la conversation

Le Monde.fr, Contre le « manterrupting », le bâton de parole

Time.com, How Not to Be ‘Manterrupted’ in Meetings

Antisexisme.net, article Les attributs du pouvoir et leur confiscation aux femmes. Le genre et la parole.

Haut-conseil-egalite.gouv.fr

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