4 auteures de génie qui osent écrire la violence masculine

Cette sélection d’avant rentrée littéraire sera à mettre sous le signe du grand art, qui consiste à voyager dans des contrées lointaines et bouleversantes de la pensée. Jusqu’à secouer les limites de l’esprit critique. Jusqu’à oser formuler l’informulable, quitte à se brûler les mains et la moralité. Voyager jusque dans des points de vue opposés et hostiles sans jugement, c’est du grand art. Surtout quand on est une femme et qu’on arrive à se mettre à la place des hommes qui battent, violentent, tuent. Vous vous demandez peut-être à quoi ça sert ? À conjurer le sort probablement ou à dire que ça existe. À faire que la pensée ait le droit de cité partout. Lionel Shriver, qu’on va bientôt vous présenter, répondrait « Je choisis un sujet qui provoque ma colère et j’en fais un livre ». Pour la sélection de septembre, Celles qui Osent vous présente 4 auteures de génie qui écrivent la violence masculine, qui plus est avec un point de vue d’homme (ou presque) ! 

1. Lionel Shriver, Il faut qu’on parle de Kévin

Il faut qu’on parle de Kévin de Lionel Shriver est le roman préféré de Leila Slimani, elle aussi habituée aux histoires sordides dérivées d’un quotidien banal. Ce livre raconte la tuerie qui a eu lieu dans un lycée aux États-Unis, du même acabit que celle, tristement célèbre, de Colombine. Kévin Khatchadourian, 16 ans, qui semblait tout ce qu’il y avait de plus ordinaire, a tué une dizaine de personnes de son lycée, en les piégeant comme des rats dans un gymnase. Pourtant, le cœur du roman n’est pas là. Sa mère, Éva, cherche à comprendre par tous les moyens ce qui est arrivé. Elle écrit de longues lettres à son mari pour lui expliquer, avec beaucoup de nuances, qu’elle était la seule à connaître cette part abyssale d’obscurité chez son fils. Aussi, le point de vue n’est pas à strictement parler celui d’un homme, mais celui de la mère qui a engendré l’homme et de sa prescience morbide longtemps édulcorée. 

Ce genre de roman est si impitoyable qu’il poursuit jusque dans les rêves, ne laissant d’autres choix que de le terminer en vitesse. Pourtant, et c’est là la performance, on ne peut pas le reposer tant qu’on n’a pas absorbé chaque mot et digéré tous les chocs qu’il provoque. Le raisonnement est à la fois démoniaque et prodigieusement juste. Ne parlons pas de la plume de Shriver, qui est aussi fluide et extatique que le propos est grinçant.

« Déterminer si nous avons été des victimes de la malchance, de mauvais gènes, ou d’une culture fautive relevait de la compétence de chamanes, de biologistes ou d’anthropologue, mais pas d’une cour de justice », fait-elle écrire à sa narratrice, fatiguée par les procès à répétition.

Ou encore « À partir du moment où il est né, j’ai associé Kévin à mes propres limites – qui n’étaient pas seulement celle de la souffrance, mais de la défaite ».

Un roman sur l’impensable limite de la maternité, à lire de toute urgence (pour les âmes bien accrochées) : Il faut qu’on parle de Kévin. 

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Portrait Lionel Shriver © Eva Vermandel

 

2. Rebecca Lighieri, Il y a des hommes qui se perdront toujours

Tonalité marseillaise pour ce roman qui est du génie à l’état brut, tant dans l’atmosphère qu’il dépeint que dans sa manière de bouleverser notre conscience. Il nous fait entrer tout de go dans la misère sociale et affective, avec une vraisemblance déroutante, tant les réflexions des personnages pourraient être les nôtres. Pour son œuvre, Rebecca Lighieri reprend une citation d’Antonin Artaud, lui-même enfant de la célèbre ville méditerranéenne « Il y a des hommes qui se prendront toujours ». 

L’histoire ? Elle raconte une déchéance inéluctable contre laquelle même une conscience aiguisée ne vaut rien. Un jeune garçon appelé Karel grandit dans une cité des quartiers Nord de Marseille, dans les années 80. Tyrannisé par un père monstrueux, violent et drogué, abandonné par une mère égarée, il tente désespérément de chasser la fatalité qui s’insinue dans les moindres possibles de son avenir. Doté avec sa sœur d’une insolente beauté, qu’il considère comme une malédiction, il assiste impuissant aux tortures paternelles réservées au petit frère, né poly-handicapé. Trouvant refuge chez les gitans, au passage 50 et au quartier de Noailles, il devient avec une fatalité terrifiante ce « jeune des quartiers » qu’on stigmatise tant. C’est à sa chute qu’on assiste impuissants, fasciné par ce garçon si intelligent, mais privé du carburant essentiel de la vie, l’amour, et qui ne peut que se perdre. Hanté par son identité génétique, il cherche sans succès à devenir « quelqu’un de bien ». 

Pourquoi aimer un roman si noir sur la fatalité, à l’heure où il faudrait à tout pris rester optimistes, même contraints et forcés ? La réponse est dans la question. Il faut parfois regarder le mal en face pour être capable d’y pallier. Tant qu’à faire, mieux vaut sacrifier un héros de papier, si c’est pour alerter les vrais humains sur les dangers de la misère des hommes. Voir ce que donneraient certaines de nos blessures, poussées jusque dans leur retranchement extrême, est le meilleur des garde-fous. Mais pas seulement. Le rôle de notre société n’est pas juste de dénoncer la violence, mais de détruire ses conditions d’incubation. Quoi de mieux que la littérature pour rendre palpable l’inadmissible, éclairer les parts d’ombres et avoir le courage de penser ? Pour vous procurer le livre, c’est ici !

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PHOTO JOEL SAGET, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

3. Jodi Picoult, Mille petits riens

Mille petits riens, c’est l’histoire d’une sage-femme de couleur, Ruth Jefferson, qui exerce avec application son métier depuis 30 ans, dans le service d’obstétrique de Mercy-West Haven. Un beau jour, elle tombe sur un couple de fondamentalistes blancs qui lui interdisent de s’approcher de leur bébé juste né. Mais c’est sans compter un jour agité dans les services où Ruth, laissée seule pour la surveillance des nourrissons, s’aperçoit que l’enfant ne respire plus. Elle connaît ce problème et il faut agir vite pour avoir une chance de le sauver. Tiraillée entre sa conscience professionnelle et la consigne de ne pas approcher l’enfant, elle décide quand même d’intervenir pour le sauver. Malheureusement, il meurt entre ses mains au moment où l’équipe médicale et les parents entrent. Et de l’extérieur, ça ressemble à un meurtre. À partir de cet instant, tout l’accuse. Mille petits riens va être le récit d’une descente aux enfers injuste, qui écartera toute possibilité de « se défendre ». C’est la compassion, inhumaine et acharnée, qui seule pourra avoir le dernier mot.

Le récit est extrêmement bien ficelé, d’autant qu’on entre dans le point de vue de chaque personnage. Y compris cet homme viriliste en apparence détestable, qui est convaincu d’être légitime. Et c’est bien cela le fil rouge de l’empathie que maîtrise si bien Ruth, être capable de tout désamorcer, y compris l’envie irrépressible de détester son bourreau. Le travail que fait Jodi Picoult avec le racisme pourrait se résumer à une phrase pensée par Ruth au début du roman : « Si cet homme refusait d’admettre quelque chose de terrible – ou, pire, s’il feignait de croire toute sa vie qu’il ne s’était rien passé -, un trou s’ouvrirait en lui ». Cette démonstration, mettre en lumière le point d’ancrage de la violence, est la plus belle et la plus difficile à mener. Quel génie de l’auteure pourtant ! L’accoucheuse ne serait-elle pas à même de faire renaître à lui-même cet homme trompé par le trou qui s’est ouvert en lui et qui a mis par extension un immense désordre dans ses valeurs ? Mille petits riens est à dévorer sans modération !

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Photos : Adam Bouska – © Rainer Hoch

4. Caroline Hinault, Solak

Une base militaire hors du temps en Arctique. Un froid inhumain qui tente de tout balayer sur son passage, y compris les fantômes qui hantent le passé. Le cadre est posé. La langue est brute, directe, poétique, un peu comme pourrait l’être un Giono brisé. Les ingrédients idéaux pour sortir du temps et de l’espace et pour laisser planer la terrible malédiction de la violence entre les personnages : Roq, Grizzly, le Gamin et Piotr, le narrateur. On ne sait pas quand le meurtre aura lieu, mais, dans la grande nuit arctique, il est inéluctable. Dans cette étendue de silence où il fait nuit 6 mois de l’année et jour les 6 autres mois, c’est l’oubli qu’on vient chercher :

« On est tous arrivés ici pour la même raison (…) l’espérance vénéneuse qu’à force de bouffer de la banquise, y aurait un peu d’innocence ou un truc originel bien limpide qui viendrait nous laver d’être des hommes ». 

Caroline Hinault explique ses choix littéraires et philosophiques dans une interview : « Je trouvais que la banquise était un accélérateur d’intensité narrative ». Quand on lui demande pourquoi elle souhaitait une telle tension et une telle proximité avec ses personnages, elle répond :

« Il y avait un souci par rapport aux valeurs virilistes qu’il me paraissait important de venir pulvériser ».

Elle voulait dépeindre la force conçue comme une domination et pas comme une puissance positive, qui conduit animalement à la traque, au meurtre, à la violence. « J’avais envie de retourner cette violence ».

Dans tout ça, il y a le sentiment de finitude avec lequel il faut composer et qui pose une question fondamentale. Que faire du vide et du reflet qu’il projette sur soi, sans aucun horizon pour se dissimuler ? Solak est une œuvre de génie qui, dans cet environnement dramatiquement phallique, rend pourtant hommage à l’invincible puissance du féminin. Pour ça, il faut le lire !   

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Portrait Caroline Hinault : Julie Balague

Chère lectrice, vous arrivez à la fin de cet article. Celle qui Osent vous a présenté ses véritables coups de cœur littéraires, des romans fouillés et avec un très bon style, qui accrochent le lecteur jusqu’à la signature. Vous pouvez y aller les yeux fermés, ce sera dans tous les cas un excellent moment de lecture. Ces femmes qui osent mettre des mots sur l’impensable sont admirables, car elles seules parviennent à désamorcer la violence, brûlante et si délicate. Qui le ferait sinon ? Il s’agit là d’expliquer sans justifier, ce qui est un travail d’orfèvre. Dans tous les cas, s’autoriser à tout penser reste selon Hannah Arendt, le meilleur rempart contre l’horreur. Pour les retardataires, n’hésitez pas à vous replongez dans notre sélection des livres de l’été

Et vous ? Quel roman vous a déjà fait l’effet d’une telle bombe ? Dites-nous dans les commentaires ! 

Pour lire un autre article bouleversant, découvrez celui sur les femmes en milieu carcéral. 

Charlotte Allinieu, journaliste web pour Celles qui Osent

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