Judith Godrèche, la nouvelle figure de proue du Me Too du cinéma français

Elle a disparu des cinémas français pendant 10 ans, avant de revenir, triomphante, en héroïne d’une série auto-fictionnelle diffusée en décembre 2023 sur Arte, Icon of French Cinema. Elle était connue pour avoir joué devant les caméras des pontes du cinéma d’auteur français : Jacques Doillon ou Benoît Jacquot, mais également dans les films, davantage grand public, de Cédric Klapisch (L’auberge espagnole) ou de Patrice Leconte (Ridicule). Cette actrice, c’est Judith Godrèche. Depuis la sortie d’Icon Of French Cinema, elle dénonce la relation d’emprise dont elle a été victime lors de sa mise en couple avec Benoît Jacquot, qu’elle rencontre alors qu’elle n’a que 14 ans. A travers les prises de parole de l’actrice, c’est tout un système qui est dénoncé ; celui du cinéma, des relations de pouvoir et de domination qu’entretiennent les réalisateurs avec les comédiennes, et les nombreux abus qui en résultent.

Une jeunesse volée par Benoît Jacquot

Judith Godrèche est née à Paris, en 1972. Ses parents, d’origine juive et russe, sont tous deux psychanalystes, et se séparent alors que leur fille est âgée de 8 ans. Sa mère quitte le domicile familial. Cette séparation laisse Judith, qui vit désormais avec son père, dans une profonde détresse.  Mais elle rêve de devenir actrice, et passe son premier casting à l’âge de dix ans. Le film pour lequel elle est retenue s’appelle L’été prochain. C’est Nadine Trintignant, ex-femme de Jean-Louis Trintignant, qui le réalise. Sur le tournage, la petite Judith croise des stars du cinéma, comme Claudia Cardinale, dont elle joue la fille, ou encore Fanny Ardant.

Quatre ans après le tournage de L’été prochain, Judith Godrèche, alors âgée de 14 ans, se rend seule à un casting. Benoît Jacquot, réalisateur prestigieux considéré comme l’héritier de la nouvelle vague, âgé de 39 ans, tourne un nouveau film, Les mendiants, mettant en scène des bandes d’enfants marquées par la violence et le trafic de drogues. Il cherche donc de jeunes acteurs pour incarner des voyous. Judith obtient le rôle, et suscite l’attention de Benoît Jacquot qui, très vite, la fait basculer sous son emprise. Comme raconté dans une enquête publiée par le journal Le Monde, le réalisateur : « reste dans la pièce quand elle se change, lui coupe les cheveux, s’enthousiasme pour la beauté de l’orgelet que lui cause le stress du tournage ». Toujours selon l’enquête du Monde, il la fait dormir dans son hôtel, alors que les autres comédiens mineurs sont logés dans « la maison des enfants ». De retour à Paris, en septembre 1986, Jacquot appelle Judith, l’emmène au cinéma. S’entame une relation amoureuse entre le réalisateur et l’actrice qui durera six ans. La jeune fille, alors encore mineure, se fera même émanciper par ses parents dans le but d’acheter un appartement avec le réalisateur.  Elle le quitte, alors qu’elle a 21 ans. Lui en a 45.

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Plainte pour viols et agressions sexuelles : une audace nécessaire

En parallèle de sa relation avec Benoît Jacquot, Judith Godrèche enchaîne les tournages. Elle se fait réellement connaître avec le film de Jacques Doillon, La fille de 15 ans, qui raconte un triangle amoureux malsain entre un père, son fils, et sa petite amie âgée de 15 ans. Le tournage est particulièrement éprouvant pour Judith Godrèche, qui dira avoir dû travailler sans relâche pour satisfaire un réalisateur tyrannique. Le 8 février 2024, l’actrice raconte au micro de France inter :

« Sur le tournage, c’était hallucinant. Il a engagé un acteur (…), il l’a viré et il s’est mis à la place. Tout à coup, il décide qu’il y a une scène d’amour, une scène de sexe entre lui et moi. On fait quarante-cinq prises. J’enlève mon pull, je suis torse nu, il me pelote et il me roule des pelles. »

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Tout cela se serait déroulé devant les yeux de Jane Birkin, compagne du réalisateur, qui écrit dans son journal paru en 2018 :

« Il embrassait vingt fois de suite Judith Godrèche en me demandant quelle était la meilleure prise. Une vraie agonie ! »

Toujours dans l’interview accordée à France inter, Judith Godrèche affirme avoir été victime du réalisateur avant le tournage. Une interview faisant écho à sa plainte déposée contre Benoît Jacquot auprès de la brigade des mineurs deux jours plus tôt, le 6 février, dans laquelle elle dit avoir été violée par ce dernier au sein du domicile de Jane Birkin.

À la suite de l’intervention de l’actrice sur France inter, plusieurs comédiennes ont, à leur tour, dénoncé les agissements de Benoît Jacquot et de Jacques Doillon. Anna Mouglalis a notamment raconté au Monde avoir été embrassée de force par Jacques Doillon en 2011. Isild Le Besco, actrice ayant elle aussi été en couple avec Benoît Jacquot et ayant dénoncé l’emprise dont elle a aurait été victime de la part du réalisateur, assure, dans le même article du Monde, avoir été retirée d’un projet du film après qu’elle ai signifié à Jacques Doillon son refus de coucher avec lui.

Judith Godrèche poursuit sa carrière d’actrice qui la mène jusqu’à Hollywood : en 1997, elle joue aux côtés de Leonardo Dicaprio dans Le masque de fer. Elle est nominée plusieurs fois au César, et s’expatrie dans les années 2010 aux États-Unis. En 2017, elle fait partie des 93 femmes à accuser Harvey Weinstein d’agressions sexuelles.

Judith Godrèche, icône du cinéma français

L’histoire de Judith Godrèche et de la relation dont elle a été victime est racontée dans l’excellente série qu’elle a écrite pour Arte, Icon of a French Cinema. Dans cette auto-fiction marquée par l’auto-dérision et l’humour, mais aussi par les critiques adressées au milieu du cinéma, Judith Godrèche raconte son retour en France après des années passées à Los Angeles. Alors qu’elle tente désespérément de faire son come-back, l’actrice doit gérer la relation naissante de sa fille mineure avec son professeur de danse, deux fois plus âgé qu’elle. Relation qui fait ressurgir ses propres souvenirs douloureux, directement inspirés de son histoire avec Benoît Jacquot.

Si le nom de Benoît Jacquot n’est jamais cité, ce dernier est facilement reconnaissable. C’est le journaliste Yann Barthes qui, lors d’une interview de Judith Godrèche sur Quotidien, nomme le réalisateur en premier. Quelques jours plus tard, l’actrice reçoit sur son compte Instagram un extrait de Benoît Jacquot interviewé par le psychanalyste Gérard Miller – lui aussi accusé de viols – dans le cadre d’un documentaire. Interview dans laquelle Jacquot évoque sa passion pour les jeunes actrices, et parle de Judith Godrèche en ces termes :

« Une fille comme elle, comme cette Judith, qui avait en effet 15 ans, moi 40, en principe, j’avais pas le droit. Mais ça alors, elle n’en avait rien à foutre. Et même elle, ça l’excitait beaucoup, je dirais »

Judith Godrèche s’est dit profondément choquée par l’extrait, et a alors décidé de dénoncer l’emprise dont elle aurait été victime sur Instagram.

Le 10 février, l’actrice a d’ailleurs lancé un appel à témoignages sur ses réseaux sociaux auprès des victimes de violences sexistes et sexuelles, à qui elle propose, à ceux qui le souhaitent, de raconter les abus dont ils ont été victimes, et de lui dire « Moi aussi ».

 

Cet article vous a plu ? Vous pouvez retrouver « Le mouvement Me Too, qu’a-t-il changé ? » sur notre site, ainsi que « Affaire Léo Grasset, un Me Too dans la sphère youtube« . Bonne lecture !

Victoria, pour Celles qui Osent

Celles qui osent instagram
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