Éva Edelstein, tatoueuse et créatrice de Désolée Papa

Celles Qui Osent a rencontré la tatoueuse Éva Edelstein, qui a su faire de cet art un moyen d’expression où se mêlent finesse, délicatesse et élégance. Son salon, malicieusement baptisé Désolée Papa, situé dans un quartier chic de Paris, ressemble à un joli boudoir où il est agréable de s’attarder. 58,3 K d’abonnés sur Instagram, connue dans le monde entier, voici Éva, qui contre vents et marées, ose vivre la vie qu’elle a toujours désiré ! 

Comment une jeune fille de bonne famille est-elle devenue tatoueuse ?

« Jamais je n’aurais imaginé devenir un jour tatoueuse »

Même si souvent considérée par ses proches comme étant un peu à part, Éva a toujours détesté les tatouages. « Je trouvais ça ringard, moche et réservé à un univers “bad boys” qui ne me correspondait pas ». Mais à 18 ans, tout change. Est-ce parce qu’elle souhaitait s’affranchir de son d’éducation, ou ainsi qu’elle l’exprime elle-même, en raison d’une phase d’auto égocentrisme ? « Tout le monde me disait que je ne tournais qu’autour de moi, mais je m’en fichais. Je considérais cela comme de l’autodérision qui m’aidait à me distinguer. »  Elle s’offre son premier tatouage ; deux mots – « Moi Je » -, placés à la base de la nuque, invisible sous les cheveux ! 

Une enfance atypique

On pourrait dire qu’Éva est « bien née », dans un milieu favorisé, d’un père médecin et d’une mère pharmacienne. Passionnée de botanique, Mme Edelstein y consacre son métier ; elle devait par exemple, lors d’un projet de construction d’infrastructure routière ou urbaine, aller vérifier sur le terrain qu’aucune espèce végétale protégée ne s’y trouvait. Elle a décidé un jour de s’adjoindre une assistante, sa fille qu’elle a en conséquence scolarisée qu’à partir de la primaire. Éva a donc « poussé » entre les cours à la maison de maman et l’observation des petites plantes dans la nature. Elle dessine déjà beaucoup et commande à ses parents un chevalet dès l’âge de 7 ans. 

Une adolescence rebelle

Éva était une petite fille vive et passionnée, qui a eu beaucoup de mal à intégrer le système scolaire, essentiellement parce qu’elle s’y ennuyait. Elle se qualifie elle-même de « mignonne, un peu à part et très chiante ». Elle n’entrait pas dans le moule et peinait à accepter les règles et les obligations. Anecdote amusante : lycéenne, sa maman lui racontait à voix haute les livres qu’elle avait à lire. Comme Éva s’endormait souvent, sa mère a fait venir un organisme spécialisé pour lui faire la lecture ! À quinze ans, à la suite d’un gros conflit, ses parents, conscients de son penchant artistique, l’inscrivent à l’Académie Royale des Beaux-Arts, en Belgique, comme interne. Elle n’y reste que 4 mois, revient au lycée en France où elle obtiendra un bac littéraire. Pour après réussir brillamment le concours d’entrée à la prestigieuse école d’art, Penninghen. 

Du graphisme au tatouage 

Après 5 ans d’études dans cette célèbre école, Éva devient graphiste et cherche un emploi. Son caractère impétueux et indépendant l’empêchant de rester plus de 2 mois en entreprise, elle s’installe comme free-lance. Cela fonctionne bien, très bien même pendant quelques années. Elle se donne à fond et travaille énormément. Puis lassée de subir la pression des grosses agences qui regardaient plus leurs intérêts que la qualité du projet, elle choisit de proposer ses services à de petites marques, boutiques ou autres. En parcourant les annonces d’un journal, elle tombe sur celle d’un tatoueur cherchant un assistant. « Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ? ». Grâce à ses économies, elle tente l’expérience. Son book sous le bras, elle va se présenter, est embauchée et découvre ce qui deviendra sa passion. Tout cela sans en informer ses parents qui la croient toujours graphiste « Cela ne servait à rien de les inquiéter, je voulais être certaine que cela me plairait vraiment, avant de leur annoncer ».

Une jolie boutique parisienne devenue rapidement « the place to go »

« Papa, je vais ouvrir un salon de tatouage… 

et le baptiser “Désolée Papa” »

Éva a tout d’abord essayé de se faire embaucher dans des salons qui correspondaient à ses goûts : smart, décalés, légèrement transgressifs… elle ne trouvait pas et/ou n’était pas prise. Il lui fallait ouvrir alors sa propre boutique.

Des parents peu enthousiastes, mais compréhensifs 

Vous imaginez la révolution ! Pour eux, tatouer n’était pas un métier, juste un hobby et surtout cela concernait une partie d’une population « non fréquentable ». Nommer le salon « Désolée Papa » a été le summum ! « Tu me fais passer pour un ringard, on n’a vraiment pas le même humour m’a lancé mon père. Ce que je lui ai absolument confirmé ». Son papa médecin craignait aussi énormément pour la santé de sa fille, mais a vite été rassuré par l’attention rigoureuse portée aux précautions et mesures d’hygiène. Après beaucoup de discussions, un peu de tensions, des hauts et des bas, les parents ont accepté la situation, confortés de voir Éva heureuse, épanouie et… reconnue. 

Un salon boudoir, loin de l’image « rockeur et tête de mort »

Éva a ouvert une première boutique, très petite, mal située… où elle s’est fait agresser. Cela a été le déclic pour son père qui lui a demandé de chercher un endroit dans une rue plus sécurisée. Et il se porterait alors garant. Éva voulait s’installer dans le 6arrondissement, qu’elle connaissait parfaitement pour y avoir fait ses études, et parce qu’aucun salon de tatouage n’y existait. Le prix prohibitif des loyers ne l’a pas empêché de trouver une boutique dont la propriétaire avait baissé le tarif, car tous les commerces qui s’y montaient faisaient faillite.

Couleurs pastel, sofa et coussins, décoration discrète et élégante, l’endroit s’est rapidement transformé en un charmant boudoir, très loin de l’image un peu obscure des lieux de tatouage. 

Un nom original

Éva voulait avant tout un endroit à son image, rendant le choix du nom primordial. Pourquoi « Désolée Papa » ? La première raison semble évidente : derrière ces mots, et avec humour, elle explique à son père qu’elle n’a peut-être pas fait ce qu’il aurait espéré pour elle, mais qu’elle l’assume. Ensuite, ce nom reflète la clientèle qu’elle recherche. Des filles qui rêvent de se faire tatouer, qui n’osent pas, mais qui le font quand même. Elle veut aider les femmes à s’accepter telles qu’elles sont, pour se réapproprier leur identité. 

Un style devenu sa signature

Toujours attirée par le perfectionnement et le détail (elle s’est aussi intéressée à la taxidermie et l’ostéologie…), Éva a désormais défini son style en interprétant son amour pour la botanique. Précisément pour les fleurs qu’elle s’applique à décliner à l’infini, en changeant leurs tons, leur forme ou en créant des hybrides. Ce style de tatoo symbolise maintenant sa signature : essentiellement floral, très fin et en couleur. Tellement passionnée par ces beautés de la nature que, quand elle ne les tatoue pas, elle les dessine !

Désolée Papa a remporté un succès immédiat ; les photos des jolis tatouages se partagent sur Instagram. La liste d’attente est désormais bien longue pour obtenir un rendez-vous !

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Éva Edelstein, 35 ans, tatouée, tatoueuse, et… maman

Le regard des autres sur son métier

Pendant longtemps, peu de femmes tatouaient, et elles envoyaient un portrait pas toujours très féminin. Les choses ont évolué, pour arriver aujourd’hui à peu près à la parité. Il y a encore quelques années, ce métier était considéré comme subalterne et en conséquence, ceux (et surtout celles) qui le pratiquaient n’étaient pas très intelligents et forcément délinquants. Heureusement, la magie des réseaux sociaux a largement contribué à valoriser l’image du tatouage, les tatoueurs sont devenus des artistes et leurs créations parfois de véritables œuvres d’art. Éva raconte que les choses restent cependant toujours mitigées : les gens semblent soit fascinés par son travail et l’assaillent de questions, soit la jugent marginale et sans intérêt. 

Son corps, la toile de toutes ses inspirations et… essais

À l’exception de son visage, peu d’endroits ne sont pas tatoués chez Éva. Entre les premiers dessins pas très réussis, ses entraînements et ceux de ces amis tatoueurs, un bras recouvert de noir pour cacher de vrais ratages, et quelques petites merveilles, Éva ne renoncerait jamais à ses tatouages. Une fois, elle s’est entièrement badigeonnée d’un fond de teint de cinéma pour voir… eh bien, elle a détesté. « Mes tattoos sont une sorte de carapace, et un moyen d’affirmer ma différence. Ils me donnent de la force et de l’assurance, moi qui suis paradoxalement très pudique et réservée. Il y a un jour où des gars cherchaient à m’ennuyer, j’ai alors relevé mes manches pour montrer mes dessins… Même pas peur ! ». Elle estime, avec un joli homophone, avoir encré sa rébellion sous sa peau. 

Un choix de métier qu’elle ne regrette en rien

« Pour moi, un beau tatouage est celui que tu es fière de montrer et qui signifie quelque chose pour toi ». Décider de se tatouer est donc une démarche importante. On va habiller sa peau d’un accessoire permanent. Et c’est ce qui passionne aussi Éva dans son activité, ce rapport à l’humain, cette confiance qui s’instaure avec ses clientes (et clients parfois). Elle les conseille en fonction de leur morphologie, leur teint, leur style, etc. « La beauté de mon métier, c’est que je dessine sur un support qui a une âme et des émotions. J’ai travaillé, et je travaille très dur, j’ai dû faire ma place. Mais je ne changerai pour rien au monde ». Elle met ses clientes à l’aise, avec respect et pudeur, comme elle voudrait qu’on le fasse pour elle.

« J’adore ce que je fais. “Désolée Papa” est ouvert depuis 7 ans, et personne de ma famille ou de mon entourage n’arrive à croire que j’ai pu tenir aussi longtemps au même endroit ! » 

Et si Romy, sa fille voulait suivre sa voie

« Je ne l’en empêcherai pas, mais je ne lui faciliterai pas les choses non plus. Elle devra se battre pour y arriver. J’éviterai juste qu’elle devienne scratcheuse (tatouer n’importe comment avec n’importe quoi) ». Se sentir avant tout un humain sans s’arrêter au genre, ne plus avoir à se revendiquer comme femme, croire en ses ambitions, oser avancer… voici quelques-uns des conseils qu’Éva donnerait à sa fille.

Le tatouage comme fil conducteur dans l’histoire d’Éva Edelstein

« J’ai juste osé poursuivre mon chemin »

Oser suivre son chemin

Son caractère de battante, son travail et son courage l’y ont aidée, mais aussi et surtout la bienveillance et l’amour de ses parents. Elle leur a, à peu près, tout fait (dixit) et même si elle avait besoin de leur aval, elle est allée à l’encontre de ce qu’ils auraient attendu d’elle « Je n’ai jamais compté sur le fait de me faire intégrer, même comme femme dans un milieu dit masculin. J’ai voulu y arriver. Je me suis tracé un chemin et je l’ai suivi sans me poser de questions. Fière de ma réussite en tant qu’humain, j’ai eu la chance insolente de ne jamais m’être sentie obligée de plaire à quelqu’un »

Être tatoueuse l’a révélée à ses parents

Bien que la profession de tatoueuse ne représente pas exactement, a priori, ce dont ils rêvaient pour leur fille unique, ils sont quand même emplis de fierté. Ils savaient qu’elle « n’entrait jamais dans le moule », craignaient qu’elle prenne de mauvais chemins et espéraient en priorité qu’elle soit heureuse et en sécurité. C’est réussi ! « Mes parents sont avant tout, super ouverts. Ils ont accepté des choses auxquelles ils n’avaient jamais été confrontés. Même s’ils ne comprennent pas toujours le phénomène du tatouage, et donc mon métier, ils l’accueillent avec beaucoup de bienveillance. Et je les en remercie. » 

Le tatouage, le lien si émouvant de son histoire

Cette belle histoire plonge ses origines dans l’innommable. La famille d’Éva est de confession juive ashkénaze. Trois de ses quatre grands-parents ont été déportés. Ils sont revenus avec chacun un numéro inscrit dans leur chair. Ce qui a beaucoup fait réfléchir Éva lorsqu’elle a souhaité devenir tatoueuse. Ils ont cependant disparu avant qu’elle ne s’installe. Elle avait par contre, présenté un de ses amis tatoué à son grand-père qui a eu alors cette phrase admirable : « Je suis heureux de voir que les temps ont changé ». Le tatouage incarne donc un lien ténu dans la vie d’Éva. Ces dessins symbolisent l’horreur absolue pour sa famille. Elle les a transformés en bijoux que l’on porte avec fierté, qui subliment les corps et qui révèlent une tout autre identité. Une évolution emplie d’amour et de bienveillance, n’est-ce pas ?

Éva s’imagine vieillir en ayant relevé son défi ultime : un grand tatouage sur la gorge. « Celui-ci, au moins, je ne pourrai jamais le cacher ». Sinon, elle a du mal à se projeter. « Je verrai bien… ». Elle adore sa vie et en profite pleinement.

 Maintenant que vous connaissez cette tatoueuse, n’hésitez pas à vous offrir une de ses magnifiques créations ! Faites-le avec ou sans idée, cette incroyable petite bonne femme, tout en sourires et en énergie, saura vous conseiller avec bienveillance et surtout… objectivité. Seule condition, soyez patient. e, son talent est très demandé !  

­­­Ann Van Laer, pour Celles qui Osent 

 

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