Histoire de Dorothy Lawrence | Celle qui osa se travestir en soldat pour raconter la guerre

Elle est la seule femme anglaise connue à s’être fait passer pour un soldat sur la ligne de front, pendant la Première Guerre mondiale. Dorothy Lawrence rêve dès l’adolescence de devenir journaliste, ce qui n’est pas vraiment du goût des hommes de son époque. Alors, pour devenir correspondante de guerre, elle a l’audace de se travestir en soldat homme pour aller au front et raconter leur quotidien dans les tranchées. Sa détermination, inébranlable, force le respect. Après avoir été démasquée, faite prisonnière de guerre, puis rapatriée en Angleterre, elle ose dévoiler à son médecin son agression sexuelle subie par son tuteur, un homme d’Église respectable, qui causera son enfermement dans un asile durant… 39 ans ! Découvrez avec Celles qui Osent la fascinante biographie de Dorothy Lawrence.

L’enfance anglaise de l’orpheline Dorothy Lawrence

Dorothy Lawrence naît le 4 octobre 1896 à Hendon, une banlieue au nord de Londres. Enfant illégitime, elle voit sa mère mourir alors qu’elle n’a que 13 ans. L’orpheline est adoptée par un couple de Salisbury, les Fitzgerald. Le mari est un homme d’Église honorable. Elle reçoit dans cette famille une éducation stricte ; ses envies d’émancipation sont très vite réprimandées. Sans pouvoir en parler à personne, elle subit les avances insistantes de Monsieur Fitzgerald. Plus tard, quand elle ose accuser son tuteur d’avoir abusé d’elle, personne ne l’a prend au sérieux. Ces accusations la brouillent définitivement avec cette famille.

Une carrière de journaliste entravée par le machisme

Dans les années 1930 en Angleterre, les mouvements féministes agitent le Royaume-Uni. Les suffragettes réclament le droit de vote, les manifestations et les grèves de la faim remettent en cause le rôle et les droits bafoués des femmes. Dorothy Lawrence a de l’ambition : elle veut écrire des articles percutants et engagés. Mais au début du siècle, les quelques femmes qui ont la chance d’être journalistes sont cantonnées aux « affaires de femmes » : la cuisine, la mode, les loisirs familiaux… Le machisme règne. Dorothy, tenace, parvient à publier quelques articles dans le Times, mais prend rapidement conscience que sa carrière est entravée uniquement par le fait qu’elle soit une femme.

La biographie de Dorothy Lawrence, celle qui ose aller sur le front à bicyclette

En août 1914, lorsque la Première Guerre mondiale éclate, Dorothy postule auprès de plusieurs journaux pour devenir correspondante de guerre.

« Peut-être que je ne reviendrai jamais. Quoi qu’il en soit, je veux entrer dans le vif du sujet. Et si je meurs ou me fais tuer, eh bien, je meurs, c’est tout. »

Sa candidature amuse, inquiète aussi. La sensibilité prétendument exacerbée des femmes pourrait être dangereuse. En effet, si l’on met des femmes journalistes au front, elles pourraient prendre des photos de soldats ennemis morts ou s’attendrir sur des évènements empêchant les soldats de considérer les Allemands comme des ennemis.

Obstinée, Dorothy Lawrence se porte volontaire sur le front. Sa demande est rejetée : elle devra se contenter de collecter des fonds, de tricoter pour les soldats ou leur envoyer des lettres et des colis. Alors, elle a l’audace de prendre seule le ferry pour se rendre à Paris. Elle erre dans les cafés à la recherche de scoops, puis décide de se rendre près des zones de combat… à bicyclette. Malheureusement, elle est arrêtée par la Police à Senlis, à 3 km de la ligne de front, et est renvoyée à Paris. Mais la jeune Anglaise ne se décourage pas.

« Je verrai ce qu’une fille anglaise ordinaire, sans diplôme ni argent, peut accomplir. Si les correspondants de guerre ne peuvent pas se rendre là-bas, je verrai si je ne peux pas faire mieux que ces grands hommes avec leurs voitures, leurs lettres de créance et leur argent. »

Dorothy Lawrence, la journaliste qui ose se travestir en soldat

Dans un café parisien, Dorothy Lawrence sympathise avec des soldats anglais, admiratifs, qui acceptent de l’aider à se travestir en soldat et de lui procurer un uniforme. Dorothy est une femme grande, à la peau très claire et aux formes généreuses, alors elle emprisonne ses courbes sous un corset et rembourre ses épaules et son ventre. Elle se coupe les cheveux, se barbouille le visage de teinture pour meuble et se fait des plaies au visage avec un rasoir pour parfaire sa transformation.

Avec l’aide de ses « complices kaki », elle apprend la raideur militaire et la gestuelle masculine, puis fabrique elle-même de faux papiers d’identité. Elle s’appelle désormais Dennis Smith du 1er régiment du Leicestershire.

En août 1915, elle part rejoindre son régiment à vélo. Sa volonté reste inébranlable. Tout près du front, elle fait la connaissance de Tommy Dunn, un tunnelier avec qui elle se lie d’amitié. En lui révélant son secret, celui-ci décide de l’aider. Il la loge dans une cabane à l’abri des regards et partage sa nourriture. Pendant 12 jours, elle creuse des tunnels avec les soldats et connaît l’enfer des tranchées : le bruit des balles, la boue, la mort, le stress, les rats, la nourriture infecte et l’eau contaminée.

Une héroïne, prisonnière de guerre, réduite au silence

Dorothy, épuisée et malade, doit se rendre auprès des autorités militaires et avoue être une femme.Les officiers, ébahis, la soupçonnent d’être une espionne. Dorothy devient prisonnière de guerre. Elle subit interrogatoires et contre-interrogatoires, sans jamais se contredire. Est-ce une « suiveuse de camp », une prostituée ? Cette femme seule et sans relations, qui a réussi à franchir tous les obstacles pour aller sur le front, déroute les officiers. Son histoire risque de ridiculiser l’armée.

Enfermée au couvent du Bon Pasteur, on lui fait alors prêter serment de ne jamais divulguer d’informations sur ce qu’elle a vu sur le front. Finalement libérée, elle est escortée jusqu’en Angleterre.

Lors de la traversée de la Manche, elle rencontre Emmeline Pankhurst, la militante féministe qui a créé en 1903 le Women’s social and political union (WSPU). À cette époque, les « suffragettes » bataillent pour obtenir l’égalité femme-homme.

Emmeline, admirative de Dorothy, l’incite à faire une conférence au sein de son association, mais le War office s’y oppose fermement. Dorothy est réduite au silence et comprend qu’elle ne sera jamais correspondante de guerre. Après la guerre, installée à Canonbury, l’audacieuse journaliste s’appauvrit de plus en plus.

« En faisant cette promesse, j’ai sacrifié la chance de gagner ma vie avec des articles de mon escapade. »

☎️ Découvrez aussi l’histoire de l’héroïne de guerre Juliette Dodu, ayant sauvé la vie de près de 40 000 soldats lors de la guerre franco-allemande de 1870.

Dorothy Lawrence, prise pour folle, termine sa vie dans un asile

En 1919, elle obtient un contrat avec John Lane Publishers pour raconter son aventure, mais l’ouvrage est immédiatement censuré par le War office. Le texte, allégé de maints détails, remporte un succès d’estime, mais pas un succès commercial. En 1925, le comportement de plus en plus erratique de Dorothy Lawrence inquiète. Affaiblie par les épreuves de la guerre, sa santé se dégrade. Elle consulte un médecin, à qui elle raconte aussi son enfance, et les viols répétés qu’elle a subis par son tuteur et respectable homme d’Église. Personne ne prend au sérieux ses accusations. Prise pour folle, elle est admise pour maladie mentale au London county mental hospital puis à Colney hatch lunatic asylum.

Elle y restera enfermée jusqu’à la fin de ses jours, sans visite pendant 39 ans.

Près de 100 ans plus tard, son court livre autobiographique Sapper Dorothy, publié pour la première fois en 1919 a été réimprimé.

L’Imperial War Museum a inclus son héroïsme au front dans ses collections.

En 2015, Julie McNamara a écrit une pièce de théâtre intitulée The Disappearance of Dorothy Lawrence relatant l’incroyable histoire de cette jeune femme à la ténacité inébranlable.

Le court métrage expérimental Blue Pen (2016) sur la censure et la disparition des voix dissidentes, par Caglar Kimyoncu et Julie McNamara, s’est basé sur l’histoire de Dorothy Lawrence et d’autres femmes journalistes dont les voix ont été réduites au silence par la censure des institutions.

☎️  À lire aussi :

La biographie de Waad al-Kateab, activiste syrienne, qui ose filmer les manifestations et le quotidien des habitants d’Alep, malgré les dangers de la guerre et de la répression.

L’histoire de Marie Colvin, reporter de guerre, qui a décrit les atrocités des régimes brutaux du monde pendant plus de 20 ans.

Le destin exceptionnel de Lee Miller, artiste surréaliste et photographe de guerre partie au front suivre les Alliés en tant que correspondante pour Vogue.

N’hésitez pas à liker et commenter notre article ou notre podcast pour nous soutenir. Vous pouvez aussi vous abonner à notre newsletter Celles qui Osent !

Belle lecture !

 

Violaine Berlinguet — Celles qui Osent

Sources :

Livre Insoumises et conquérantes — Hélène Soumet

Dorothy Lawrence

Livres de Dorothy Lawrence

Dorothy Lawrence – War Correspondent – The Heroine Collective

Dorothy Lawrence | Military Wiki

Celles qui osent instagram
À ne pas rater !
Vous aimez Celles qui osent ?

Suivez la newsletter !

 

☕️ Et découvrez une actu décryptée en exclusivité pour nos abonné·e·s chaque semaine !

Adresse e-mail non valide
En validant votre inscription à notre newsletter, vous acceptez que Celles qui osent mémorise et utilise votre adresse email dans le but de vous envoyer chaque semaine notre lettre d’information. Vous pouvez vous désinscrire à tout moment à l’aide du lien de désinscription ou en nous contactant via le formulaire de contact.
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Vous aimez Celles qui osent ?

Suivez la newsletter… 💌

👉  Et découvrez une actu décryptée en exclusivité pour nos abonné·e·s chaque mois !

Merci pour votre abonnement !