Rigoberta Menchú, itinéraire d’une femme maya

Rigoberta Menchú est une indigène qui osa témoigner, en pleine guerre civile, du génocide des Mayas au Guatemala. Son engagement pour les droits des autochtones lui vaut d’être la première femme maya Prix Nobel de la paix. Depuis, Rigoberta n’a de cesse d’œuvrer pour la défense des minorités et de lutter pour la justice et contre l’impunité. Un parcours hors du commun à découvrir.

Une descendante des Mayas, peuple persécuté depuis la conquête espagnole

Les Mayas, l’une des plus anciennes civilisations précolombiennes, possédaient une grande richesse culturelle, scientifique, technologique et spirituelle. En 1524, les conquistadors espagnols découvrent le Guatemala. Ils spolient les « Indiens » de leur terre, de leur histoire — en détruisant la quasi-totalité de leurs manuscrits —, de leurs croyances et de leurs droits. Considérés comme ignorants et incultes, les Mayas sont réduits à l’esclavage.

Aujourd’hui, bien qu’en majorité numérique — presque 60 % de la population du pays — les indigènes sont une minorité au statut social inférieur. Le simple fait d’être Maya, femme de surcroît, marginalise et condamne à la discrimination et au mépris.

De 1821, date de son indépendance, à 1986, le Guatemala enchaîne les dictatures militaires. C’est dans ce contexte que naît Rigoberta Menchú Tum, le 9 janvier 1959, au sein du peuple Quiché, une des 22 ethnies mayas. Comme tous les enfants de la communauté, elle travaille dans des plantations de grands propriétaires, dès l’âge de 5 ans. Adolescente, elle est engagée en tant que domestique dans la capitale où elle subit le racisme des classes dirigeantes.

Une famille décimée par la guerre civile au Guatemala

Son père, Vicente Menchú Pérez, est un activiste engagé dans la défense des villageois menacés d’expropriation. Le 31 janvier 1980, accompagné de 39 membres du Comité d’unité paysanne (CUC), il occupe l’ambassade d’Espagne du Guatemala pour protester contre la répression de l’armée à l’égard des indigènes. 200 policiers donnent l’assaut et mettent le feu à l’édifice. Bilan : 37 morts, dont Vicente.

Ses frères figurent parmi les victimes de la répression. Victor meurt fusillé et Patrocinio, 16 ans, est torturé et brûlé vif devant sa famille. En avril 1980, les militaires s’en prennent à sa mère, Juana Tum Kotoja. Après plusieurs jours de supplices et de viols, ils finissent par la laisser périr. Rigoberta, recherchée par l’armée, parvient à lui échapper et s’exile au Mexique en 1981.

Rigoberta Menchú : porte-parole des peuples autochtones

En 1982, l’historienne Elizabeth Burgos recueille son témoignage oral. Le livre Moi, Rigoberta Menchú : une vie, une voix, la révolution au Guatemala est publié l’année suivante et traduit en onze langues. Le monde découvre les atrocités de la guerre civile qui ravagea le pays de 1960 à 1996 et les exactions de l’armée — tortures, viols, massacres — qui n’épargna ni les femmes ni les enfants.

En 1999, le rapport de la Commission pour l’éclaircissement historique (CEH), mandatée par l’ONU et le gouvernement du Guatemala après les accords de paix, est accablant :

  • 626 villages mayas détruits ;
  • 200 000 morts, dont 87 % de Mayas ;
  • 40 000 disparus, dont 5 000 enfants ;
  • 1,5 million de déplacés, dont 150 000 exilés au Mexique.

Première femme maya prix Nobel de la paix

1992 représente une année symbolique. Pour les Occidentaux, c’est la célébration du 500e anniversaire de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb. Pour les autochtones, c’est le douloureux souvenir de leur exploitation et de leur extermination. Quant à Rigoberta, elle reçoit le prix Nobel de la paix en reconnaissance de son combat pour la défense des droits des peuples indigènes.

Âgée de 33 ans, elle est alors la plus jeune lauréate, la première Guatémaltèque et la première Maya à obtenir cette distinction. Un symbole est né. De retour au Guatemala après 14 ans d’exil, elle crée la Fondation Rigoberta Menchú Tum (FRMT) pour soutenir les communautés mayas et poursuivre les responsables du génocide.

La polémique : beaucoup de bruit pour rien

En 1998, David Stoll, un anthropologue nord-américain, met en doute son témoignage en publiant Rigoberta Menchú et l’histoire de tous les pauvres guatémaltèques. Selon lui, elle a menti sur certains points : elle aurait bien été scolarisée et n’aurait jamais travaillé dans des plantations, son frère Patrocinio n’aurait pas été tué devant sa famille.

Stoll lui reproche aussi de s’approprier des faits survenus à d’autres personnes. Si tel est le cas, cela n’enlève rien à la véracité du récit. Rigoberta déclare : « ma mémoire est une mémoire collective ».

Les accusations de Stoll vont ternir l’image de l’icône de la paix, mais ses défenseurs vont démontrer leur manque de fiabilité et de fondement. Le Comité Nobel maintiendra son prix en soulignant son apport incontestable en faveur de la justice et des droits de l’Homme.

Une autodidacte engagée dans l’humanitaire et la politique

Pendant son exil, Rigoberta apprend l’espagnol et s’instruit pour gagner en autonomie. Mieux armée, elle va poser les bases des droits des populations autochtones, en contribuant notamment à :

  • la Convention 169 de 1991, relative aux droits des peuples indigènes et tribaux de l’Organisation internationale du travail (OIT), une agence spécialisée de l’ONU ;
  • la promotion de la première décennie internationale des peuples autochtones (1995-2004) ;
  • la déclaration des droits des peuples autochtones, adoptée le 13 septembre 2007 par l’ONU.

Ambassadrice des peuples indigènes, elle milite également pour la conservation et la transmission de la culture maya. Elle publie des livres pour enfants et enseigne les préceptes spirituels ancestraux à l’université de San Carlos.

En 2007 et 2011, la pionnière de la paix se présente aux élections présidentielles. C’est la première fois qu’une Guatémaltèque maya est candidate. Elle fonde le parti WINAQ — « peuple » en quiché — qui réunit plusieurs mouvements mayas de son pays. Bien qu’éliminée au premier tour, son engagement politique inspire d’autres femmes autochtones qui candidateront aux élections de 2019.

Une militante du droit des femmes

Au Guatemala, l’analphabétisme et la violence envers les femmes restent très élevés. Rigoberta s’est donc associée à de nombreuses organisations pour améliorer leur éducation et défendre leurs droits.

Elle a notamment créé, en 1999, l’Association politique des femmes mayas du Guatemala (MOLOJ) pour favoriser leur participation politico-citoyenne. En 2006, elle est l’une des cinq lauréates du prix Nobel de la paix à fonder le Nobel Women’s Initiative (Initiative des femmes Nobel). Ensemble, elles mettent en lumière l’action des femmes du monde entier pour la paix, la justice et l’égalité.

Le 25 février dernier, à l’occasion de la Journée nationale des victimes du conflit armé, la voix des Mayas rappelait l’importance de condamner les crimes de lèse-humanité. Rigoberta Menchú est loin d’avoir terminé sa croisade pour le respect des droits de l’Homme, des principes fondamentaux à (re)découvrir dans cet article.

Sandra Gonzalez, pour Celles qui Osent.

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