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Interview de Jessica Angel : architecte de communauté

Celles qui osent rencontre une femme qui expérimente le vivre ensemble 

Celles qui Osent rencontre une femme qui ose croire au “vivre ensemble” : l’architecte Jessica Flore Angel, ou Angel. « Jessica Angel, cela fait un peu trop pornstar ! ». Pourtant, son histoire familiale n’est pas propice à la plaisanterie. Ses parents sont nés tous deux de survivants de l’Holocauste. « Mon grand-père a été déporté à Auschwitz. » Pierre et Sylvie Angel, psychiatres, ont importé le concept de thérapie familiale et écrit un certain nombre d’ouvrages sur le sujet. Jessica veut devenir architecte et entame des études brillantes pour réussir. Aujourd’hui propriétaire d’un château en Bourgogne, elle expérimente le vivre ensemble, en communauté. Suivons son parcours atypique, de la Suisse à New York, jusqu’à Villecien !   

Une écolière parisienne brillante immergée dans une bourgeoisie en devenir

Née de deux parents psychiatres de renom, Jessica Angel parle aisément de son enfance. En 1980, sa mère est une femme qui ose créer le centre de thérapie familiale Monceau, à Paris. Avec d’autres professionnels, ils mènent des études sur les dépendances et la toxicomanie en corrélation avec le contexte familial. Sa mère obtiendra même une très belle distinction, Chevalière de la Légion d’honneur, en 2001. Jessica Angel n’est pas enfant unique ; elle a un grand frère, qui vit à New York. Elle entre sur concours, à l’école alsacienne de Paris, dans le 6e arrondissement : une école laïque privée « très gauche caviar », avec des enfants de philosophes ou d’hommes politiques. « Une bourgeoisie en devenir ». Elle bénéficie de cours de poterie, de théâtre, de très beaux voyages scolaires. Elle réalise déjà qu’il n’y a pas assez de discussions sur les privilèges : la majorité de ses camarades n’en ont pas conscience. 

Des études supérieures prestigieuses pour devenir architecte

Bachelor d’architecture à l’école polytechnique de Lausanne

Dans sa recherche de stimulation intellectuelle, Jessica Angel privilégie le « parcours sur » : bac scientifique, option maths, qu’elle obtient avec mention très bien. Depuis ses 15 ans, elle sait qu’elle veut devenir architecte. Issue de parents « globe-trotter », c’est une évidence pour elle : elle poursuivra ses études supérieures à l’étranger. Excellente élève, elle intègre sur dossier l’école polytechnique de Lausanne, pour effectuer un Bachelor en architecture. « Penser spatialement, faire des maquettes, vivre en Suisse, c’était très enrichissant. »

Lors de son année de césure, Jessica part six mois à Berlin, où elle fait un stage en architecture d’intérieur. « C’était horrible, j’ai détesté mon job. »

Move on ! Elle liste les dix bureaux où elle rêve de faire un stage. Peter Eisenman, grand architecte et théoricien américain, accepte sa candidature ! Figure majeure de la déconstruction architecturale, cet architecte intègre un questionnement philosophique dans son processus de conception. Elle part pour New York pendant un an. C’est un tournant de sa vie. « Au-delà de l’aspect théorique architectural, je m’enrichis intellectuellement. Avec Peter Eisenman, nous parlons tous les soirs des heures, philosophie ou littérature, de Deleuze à Houellebecq. Avec lui, nous gagnons un prix d’architecture en Turquie et montons une expo à la Biennale de Venise. » Devenir quelqu’un, Jessica Angel s’en moque. Par contre, elle veut être à la table des décisions. Avoir la liberté et le pouvoir de décider. Elle souhaite détenir la capacité d’influencer le monde dans le sens qu’elle veut, même à micro échelle. 

Étudier à la prestigieuse université de Yale

Jessica postule aux universités américaines, dont Colombia mais choisit l’université de Yale, car Pier Vittorio Aureli y enseigne. Architecte, cofondateur de l’agence Dogma avec Martino Tattara, ils opèrent un retour radical  à l’architecture, envisagée comme un outil rationnel de délimitation de l’espace, une architecture non-figurative dont l’essence première serait d’être un « cadre » de vie. Pier Vittorio Aureli enseigne aussi à l’AA School of Architecture de Londres, et est notamment l’auteur de The Project of Autonomy : Politics and Architecture within and against Capitalism.Jessica-angel-etudes-architecte

Avant le début des cours, à seulement 25 ans, Jessica Angel part six mois en Côte d’Ivoire pour rénover un immeuble et le transformer en bureaux. « J’ai adoré ce chapitre de ma vie, mais quelle légitimité avais-je à faire une architecture “blanche” ? Je n’étais pas parfaitement à l’aise avec cela. » Elle entre à Yell, dans le Connecticut. « Je vis ma prépa à retardement : le rythme est très soutenu, je prends dix kilos. J’ai beaucoup produit, appris aussi. » Le premier semestre, elle travaille sur les lieux qui rassemblent « Tous les endroits fermés du Covid ! »

Son dernier semestre, elle réfléchit à un projet sur fond de crise du logement à San Francisco. « Je découvre toute l’importance du collectif, je veux en faire mon expertise. » Avec son diplôme, elle n’est pas très emballée à l’idée de travailler dans un bureau d’études devant son logiciel Autocad. « Je t’ai dit que j’étais une très bonne élève, mais j’avais toujours des C en comportement » rires. Hédoniste, Jessica aspire à autre chose, une autre voie.

Une architecte de communauté : Jessica Angel ose le vivre ensemble

Gakko : concevoir des programmes éducatifs novateurs

Elle postule à une bourse pour aller enseigner au Japon : Gakko, « des summer camp » innovants pour les enfants de toute la planète. Kenta, le fondateur, souhaite insuffler un vent de liberté dans l’enseignement hyper rigide du Japon, mais aussi exporter son concept dans un premier temps à Bali et en Roumanie. Design d’expérience et approche holistique, elle doit imaginer un programme éducatif novateur dans sa discipline, l’architecture. Rapidement, elle devient l’employée n° 1 de cette start-up donc elle suit Kenta à San Francisco, en Californie. Elle emménage dans une communauté appelée Embassy : 15 chambres dans une maison victorienne « une sorte de grande colocation, où je rencontre des gens passionnants ». Elle doit trouver des lieux pour faire ses programmes et recevoir des enfants du monde entier, pour la plupart sponsorisés. « C’était un projet utopique largement déficitaire… ». 

Devenir châtelaine en Bourgogne

Deux années auparavant, avec ses parents, ils avaient eu le coup de foudre pour un château à vendre, le château du Feÿ, situé à Villecien, en Bourgogne, classé monument historique. Les anciens propriétaires, Marc Cherniavsky et Anne Willan étaient des passionnés de cuisine, ayant créé en 1988 une extension de l’école de la Varenne, haut lieu de la gastronomie française. Le clan Angel décide alors de tenter une aventure familiale hors du commun : racheter le château du Feÿ ensemble. La banque leur prête l’argent nécessaire. Le lieu doit vite devenir rentable. Ils remettent rapidement à neuf, courent les salles de vente pour remeubler l’endroit. À la fin de l’été 2018, ils louent leurs chambres sur Airbnb et le château pour des mariages. En parallèle, Jessica lance son agence d’architecture à New York avec deux associés, et quitte GAKKO d’un commun accord. Entourée d’amis talentueux, elle imagine le festival Feÿ avec une grosse campagne de crowdfunding. Ce projet mêlant sept disciplines artistiques prend une ampleur énorme. C’est un succès : 1500 spectateurs la première année. En mai 2018, Jessica Angel fait le choix de s’installer en France et se consacre à temps plein au château.

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Feÿtopia : une vie communautaire expérimentale

En mars 2020, Jessica se confine avec onze amis au château, transformé en hôtel résidentiel. Ils expérimentent une vie communautaire au château « cette manière de vivre est le futur, j’en suis persuadée. »

Les activités du château du Feÿ sont plurielles : privatisation d’événements du château, festival pluridisciplinaire d’artistes, le Feÿ Art, communauté Feÿtopia, et association des ami.e.s du château du Feÿ pour la préservation du patrimoine. « Feÿtopia, c’est une grande colocation dans laquelle se crée une émulation intellectuelle, des projets, un amour collectif. Les gens se complètent, les tâches domestiques sont réparties et les interactions démultipliées. Il n’y a pas de solitude. Des couples se rencontrent, il y aura même bientôt des bébés ! »

L’association des amis du château du Feÿ s’occupe de la préservation du château, transition écologique. Ils veillent à la biodiversité, la récupération des eaux, le potager, vers l’autosuffisance alimentaire. …

Jessica Angel s’anime pour le rayonnement du château et du renforcement du territoire.

« Le château du Feÿ, c’est un immense laboratoire pour le monde de demain… »

Tous les bénéfices vont à la rénovation du château pour améliorer le lieu. “ Mariez-vous au château !

L’utopie communicative d’une femme qui réunie les gens

Jessica Angel n’a que 29 ans, et pourtant Celles qui Osent a l’impression qu’elle a déjà vécu 1000 vies. Son amie, la réalisatrice Chloé Bourgès, m’avait prévenue : elle est incroyable ! Son amoureux s’appelle Ed Cooke. Champion du monde de mémoire, ce charmant anglais de 38 ans est le fondateur de la startup Memrise depuis 2010, une plateforme éducative en ligne qui utilise des techniques de mémoire pour optimiser l’apprentissage, basée à Londres. « Apprenez ce que vous pensiez ne jamais pouvoir ».

Cette jeune femme à l’énergie débordante et l’utopie communicative semble s’être inspirée de femmes intelligentes et brillantes. L’architecte urbaniste, écrivain et professeur américaine Keller Easterling, l’architecte Isa Stürm et la neuroscientifique Zarinah Agnew sont pour Jessica des femmes qui osent.

 

Jessica Angel se définit comme architecte d’espaces et de communautés. Son obsession est de réunir les gens, valoriser le vivre ensemble, créer des espaces, des énergies qui favorisent la coopération et la collaboration. « Un laboratoire super immersif, des viviers de création partagés où la composante humaine n’est pas présente dans l’architecture. » Elle se paye au SMIC mais passionnément, elle construit un cocon qui fait du bien et des témoignages puissants qu’elle reçoit la nourrissent. « Merci, grâce à vous on a pu rassembler toute notre famille ». Et vous, cela vous tenterait de vivre à Feÿtopia ?

 

Violaine B — Celles qui Osent

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