Interview de Chloé Bourgès, réalisatrice de films

Chloé Bourgès, une femme réalisatrice résolument libre 

Celles qui Osent a rencontré Chloé Bourgès, auteure-réalisatrice française, très autonome, presque autodidacte. Chloé Bourgès aime faire ses films, avec beaucoup d’indépendance. Cette Parisienne trentenaire est la filleule d’Antoinette Fouque, militante féministe et psychanalyste, figure historique du Mouvement de Libération des Femmes (MLF). Du conservatoire de musique à ses premiers films en plan-séquence, retour sur le parcours d’une femme passionnée, résolument libre. Silence, on tourne !

Une pianiste et artiste douée pour la vidéo 

Du conservatoire de musique à la prépa art 

Chloé Bourgès grandit à Paris, entourée d’une mère médecin et d’une grand-mère pianiste, dans un ancrage féministe fort. Sa marraine n’est autre qu’Antoinette Fouque, cofondatrice du MLF. À Paris, elle crée l’Espace des Femmes et la maison d’édition « des femmes» pour contribuer à leurs libérations en encourageant l’écriture. Durant quarante-six ans, Antoinette Fouque théorise la différence des sexes dans plusieurs ouvrages, mais lutte surtout pour faire progresser les droits des femmes. 

Chloé Bourgès est une élève très sérieuse, inscrite au conservatoire de musique jusqu’à ses 17 ans. Elle obtient un bac littéraire option musique. « Ma mère voulait que je continue le piano ou que je fasse des études de musicologie. »
Indécise sur son orientation mais “saturée du piano”, elle s’inscrit en école préparatoire d’art. Complètement novice, elle apprend le dessin, la peinture, la photo et s’acharne au travail pour se constituer un dossier destiné aux concours d’entrées pour les écoles nationales supérieures d’arts. 

Filmer sa grand-mère pour accéder à la classe cinéma 

À la fin de la prépa, une professeure l’oriente vers la vidéo et l’encourage dans cette voie. « Ma mère a fait beaucoup de films de vacances, de famille, de moi petite. J’ai donc repris sa caméra pour mettre en scène ma grand-mère, dans un décor de boum. Je me suis improvisée réalisatrice. Je l’ai filmée en plan séquence, car je ne connaissais rien aux techniques de montage de cinéma. J’ai réalisé une série de vidéos sur le thème de la fête triste. J’ai pris énormément de plaisir à créer des ambiances grâce aux décors, à la musique que je composais pour ces vidéos, à mettre en scène des corps dans l’espace et les filmer. Cela me paraissait beaucoup plus évident que le dessin ! » 

Avec sa caméra, elle ressent beaucoup de facilité, d’aisance. Grâce à ses saynètes sans dialogues, d’une grande poésie, elle obtient le « pass d’entrée » pour l’École Nationale Supérieure d’Arts de Paris-Cergy, La Villa Arson à Nice, et la prestigieuse Saint-Martin School. Elle choisit Cergy, pour sa classe de cinéma. « Contrairement au piano, je n’avais pas de pression dans ce domaine. Personne n’était cinéaste dans ma famille. Pour la première fois de ma vie, je ressentais une grande liberté d’expression. » Elle parfait sa culture cinématographique et découvre le cinéma indépendant de Werner Herzog, Jonas Mekas, Gus Van Sant,etc.

Des premiers films qui racontent le vide

L’absence du père

Par peur de se perdre avec des « cours à la carte », elle se crée une structure, un « cadre » avec un objectif ambitieux (au risque de passer pour une prétentieuse au sein de l’école) : « il faut que je fasse un film. » Elle motive alors ses amis et se lance dans l’écriture d’un scénario ; « J’écrivais sur le vide, l’absence, les fantômes. J’ai grandi sans mon père. Mon histoire personnelle a nourri mes premiers films, très autocentrés. Puis quelques années plus tard, la psychanalyse a pris le relais ». Rires. Chloé Bourgès est une femme ambitieuse et déterminée : elle sait qu’elle veut faire du cinéma. Elle vend un bijou pour réaliser son premier court-métrage en 2010. L’année d’après, elle lance un crowdfunding sur internet et réalise un deuxième film. Deux professeurs de l’école d’arts de Cergy la soutiennent immédiatement : Patrice Rollet, grand critique et historien du cinéma et Vincent Gérard, réalisateur. Ces deux hommes questionnent son cinéma, pour la faire évoluer, grandir. 

En 2013, elle achète une petite caméra, apprend le montage, enchaîne les court-métrages documentaires, les vidéos, les clips, pour expérimenter autre chose. Elle part deux mois à New York, réalise un documentaire sur un musicien qu’elle aime beaucoup, John Maus. 

Ceremony : filmer le désir dans les déserts espagnols 

En 2013, elle part un mois en Andalousie tourner Ceremony, qui met en scène trois personnages aux désirs croisés, à travers des processions andalouses. Elle passera un an à monter ce film de 59 minutes. Malgré son besoin d’indépendance, on lui conseille de contacter Emmanuel Chaumet, dirigeant de la société Ecce Films. C’est  un producteur qui s’intéresse à la jeune création et qui n’a pas peur de prendre des risques. Il l’aide à finir la postproduction. Ceremony est sélectionné au FID-Festival International de Cinéma de Marseille en 2015, une belle reconnaissance pour une œuvre de fin d’études.  

Encarnación : entre mélancolie et retour aux sources 

En 2015, son master en poche, la réalisatrice enchaîne les jobs alimentaires et travaille en parallèle sur un nouveau court-métrage Encarnación. L’histoire se déroule au Paraguay : un jeune homme, Jack, revient dans l’appartement familial à Encarnación, après la mort de sa grand-mère. Il y rencontre son fantôme. C’est son amoureux de l’époque qui joue. Sa muse. Chloé Bourgès aime filmer les gens qu’elle aime. Ce film « à la frontière de la fiction et du documentaire » est une réussite, sélectionné à la fois dans des festivals de documentaires comme Visions du Réel et au festival de fiction Pantin-Côté Court.chloe-bourges-filmographiechloe-bourges-filmographie

Chloé Bourgès, une artiste libre

Apprendre à écrire du cinéma

En 2017, Chloé Bourgès souhaite expérimenter de nouvelles choses et notamment approfondir l’écriture de ses films. “J’ai contacté Naïla Guiguet, qui étudiait à La Fémis en classe de scénario. Nous avons commencé à écrire ensemble. J’ai beaucoup appris d’elle pour penser l’écriture d’un film. Prendre le temps de réfléchir avant de tourner. J’ai aussi eu envie de retravailler avec des techniciens car finalement je me sentais seule dans ma création. J’avais besoin d’ouverture, de collaborations, de collectif. Ça a été un grand bonheur de constituer des équipes de tournage, de rassembler des gens très talentueux autour de mes projets, des personnes avec qui je travaille toujours aujourd’hui “ Chloé Bourgès coécrit deux films avec Naïla, Je fixais des Vertiges, avec le bouleversant Felix Maritaud et Morriña, deux films produits par Marine Alaric, une jeune productrice des Films Velvet prometteuse et pleine d’énergie. 

Début 2020, Chloé tisse un lien fort avec l’actrice Sigrid Bouaziz. Ensemble, elles échangent sur leurs récentes ruptures amoureuses. « On parlait beaucoup de la culpabilité de rompre, de ce que l’on pouvait ressentir quand on quitte quelqu’un. On échangeait sur le sens philosophique de la rupture, des livres de Claire Marin.” Les deux femmes écrivent un scénario, l’histoire de deux amies de 35 ans qui se retrouvent le temps d’une journée, chacune à la veille d’une rupture. Chloé Bourgès décide une nouvelle fois de tourner seule, pour préserver l’intimité entre ses deux comédiennes Estelle Meyer et Sigrid Bouaziz, « mes reines puissantes ». La réalisatrice est enthousiaste : « On a pris une joie immense à faire ce film, très politique, abordant beaucoup de sujets tabous au cinéma, sur un ton tragi-comique naturel qui fait que beaucoup de femmes peuvent s’identifier » Le projet est révélateur du besoin viscéral de liberté de Chloé Bourgès « On a eu envie de faire notre film comme on l’entendait. On sortait du premier confinement et je ne voyais pas l’intérêt d’attendre un financement quelconque : on avait seulement besoin d’un appartement, d’une caméra et de micros. On a tourné sans s’arrêter du matin jusqu’au soir à huit clos pendant une semaine ! ”

Feÿ, “son” festival d’arts

Chloé Bourgès baigne depuis toujours dans le milieu artistique. En 2019, avec Jessica Angel et d’autres amis d’enfance, elle fonde Feÿ Arts, un festival pluridisciplinaire qui forme une communauté festive en pleine nature en Bourgogne, le temps d’un week-end. Une centaine d’artistes métamorphosent le Château du Feÿ en un village éphémère, une plateforme de création et d’expérimentation. Les artistes viennent du monde entier et de divers horizons (art contemporain, cinéma, édition, architecture, musique, performance, danse, gastronomie). Avec près de 2 000 spectateurs lors des deux premières éditions, le festival est une réussite et va se poursuivre dès 2021, si la situation sanitaire le permet.  

Une conscience féministe éveillée

« Quand on rentre par la petite porte du cinéma, que l’on a pas fait la Fémis, que l’on n’est pas fille de’, on a besoin de se crédibiliser deux fois plus. Surtout quand on est une femme ». Il y a encore beaucoup de travail à faire sur l’acceptation d’une femme derrière une caméra, qui filme et dirige une équipe technique. D’ailleurs, Chloé ne travaille qu’avec presque que des femmes. “Il ne s’agit pas d’exclure les hommes mais plutôt d’inclure les femmes !” Sa conscience féministe a toujours été présente, mais elle s’exacerbe davantage dans le temps. 

Actuellement, Chloé Bourgès prépare un documentaire sur Rebecca Royer, une avocate pénaliste spécialisée dans les violences faites aux femmes. Elle travaille également sur la troisième édition de son festival d’arts. Grande amoureuse, elle a toujours filmé des gens qu’elle aime profondément. « À chaque rencontre artistique, c’est des coups de foudre quasiment amoureux. Tout part du désir. Je filme, avec le cœur, passionnément »… et cela lui réussit. Retrouvez ses films et Chloé Bourgès sur ces réseaux .

 

Violaine B – CELLES QUI OSENT

 

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