Ida Lupino, cinéaste pionnière à Hollywood

Cinéaste pionnière et pourtant méconnue du cinéma féminin, Ida Lupino a été la seule femme à réaliser des films dans l’Amérique des années 50. Star de l’âge d’or hollywoodien, actrice dans 61 films pour le cinéma et la télévision, Ida Lupino a été également une cinéaste indépendante très prolifique, respectée dans une industrie jusqu’alors exclusivement régie par des hommes. À travers ses films d’auteur engagés, au réalisme presque documentaire, Ida Lupino a eu l’audace de proposer une alternative aux icônes glamour et aux femmes fatales. Un documentaire et quatre de ses plus grandes œuvres sont à voir sur Arte, qui lui rend aujourd’hui hommage. Celles qui Osent en profite pour mettre en lumière cette cinéaste pionnière d’Hollywood : Ida Lupino.

Ida Lupino, seule femme réalisatrice de films dans l’Amérique des années 50

Née à Londres en 1918, Ida Lupino, fille du compositeur et librettiste Stanley Lupino et de la vedette de music-hall Connie Emerald, a commencé très tôt sa carrière d’actrice. À dix ans, elle connaît déjà l’intégralité des rôles féminins du théâtre de Shakespeare. À 17 ans, après avoir joué dans de petites productions britanniques, elle débarque à Hollywood et enchaîne les petits rôles jusqu’au début des années 40. Elle se fait alors remarquer par Raoul Walsh, le réalisateur américain qui lui a offert ses plus beaux rôles dans les films Une femme dangereuse ou The Man I Love.

Rapidement lassée de jouer les femmes fatales ou malheureuses, Ida Lupino s’ennuie sur les plateaux de tournage et commence à s’intéresser à tout ce qu’il se passe de l’autre côté de la caméra. Par un malheureux hasard de circonstance, en 1949, elle accède à la réalisation. À 31 ans, sur le plateau du film Avant de t’aimer, elle remplace au pied levé le réalisateur Elmer Clifton, qui doit abandonner le tournage après avoir fait une crise cardiaque. Ida Lupino devient alors la première femme réalisatrice de films en Amérique.

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Avec son mari le producteur et scénariste Collier Young, elle fonde sa propre société de production indépendante, The Filmakers. Elle souhaite porter à l’écran des projets singuliers, à petit budget. L’année suivante, elle parvient à être acceptée dans le puissant syndicat des réalisateurs ; Ida Lupino est la seule femme dans une assemblée de… 1300 hommes.

Ida Lupino, cinéaste pionnière à Hollywood

« C’est par le drame que vient le courage. C’est quand les gens ordinaires se battent tous les jours pour la vie et l’amour que vous trouvez l’essence même de l’héroïsme. C’est ce que j’ai essayé de capturer dans tous mes films. » Ida Lupino

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Inspirée par le travail du cinéaste néo-réaliste Roberto Rossellini, Ida Lupino a l’audace de filmer des territoires cinématographiques inexploités. Ses films sont empreints de réalisme et d’une vision très pragmatique de la vie. Elle aborde des sujets difficiles, proches du quotidien, qu’elle tourne en décors réels, dans une atmosphère intimiste.

À travers ses films, Ida Lupino propose une alternative au rêve hollywoodien des années 50, aux icônes glamour et aux femmes fatales. D’ailleurs, elle préfère engager des acteurs peu connus, qui ne sont pas passés par des écoles de cinéma.

En s’inspirant d’histoires du monde réel, elle explore les préoccupations des classes moyennes américaines et s’empare de thèmes de société tabous tels que le viol, la maladie ou l’abandon d’un enfant. Avec sarcasmes, elle brosse la vie conjugale, la complexité des rapports amoureux ou de la dépendance affective.

Ses héros, déclassés, tourmentés, qui vivent de petits boulots, n’ont jamais pour préoccupation principale de gagner de l’argent. Ils cherchent surtout le bonheur de vivre ou s’accrochent à l’espoir d’un avenir sentimental meilleur.

Dotée d’un œil photographique fort, elle étire les moments d’ennui ou de répit pour plonger le spectateur dans les émotions que traversent ses personnages.

L’audace de mettre à l’écran des faits de société tabous

« Les histoires préférées de Ida Lupino racontent toutes la lente cicatrisation d’une blessure. Blessure autant physique que morale. » Jacques Lourcelles (1940 — …), critique de cinéma

Son premier film Avant de t’aimer, réalisé avec seulement 153 000 dollars, est un succès. L’histoire est celle d’une jeune femme, Sally Kelton, dix-neuf ans, qui quitte ses parents pour l’amour d’un pianiste de bar (qui ne lui en demandait pas autant). Seule, abandonnée par son amant, elle se lie d’amitié avec un pompiste jusqu’à ce qu’elle découvre qu’elle attend un enfant. Dans une Amérique qui ne tolère pas les filles-mères, Ida Lupino ose mettre à l’écran des faits de société tabous.

Son long-métrage « Outrage », de 1950, traite-lui aussi d’un sujet dont personne ne parlait, encore moins au cinéma, dans l’Amérique puritaine de l’après-guerre : le viol, ou plus particulièrement le récit de « l’après-viol ». Elle y décrit avec justesse le traumatisme d’Ann, violée, à la veille de son mariage.

Dans Faire Face (1949), Ida Lupino raconte l’histoire de Carol, jeune danseuse qui apprend brusquement qu’elle est atteinte de poliomyélite. Son fiancé, Guy, danseur lui aussi, souhaite continuer leur relation alors qu’elle, obligée de renoncer à son métier, préfère faire face à la maladie, seule. Pour ce film, elle peine à convaincre les dirigeants de salle de diffuser son film, qui le trouve trop anxiogène.

Une femme précurseure et engagée

En 1953, Ida Lupino réalise Le voyage de la peur, son premier film d’action. Là encore, Ida est une précurseure ; c’est la première femme à diriger un film noir, genre cinématographique, éminemment masculin, apparenté à la catégorie du film criminel.

Tourné en plein désert, ce film raconte le road-movie d’un tueur en série qui se fait prendre en stop par deux amis partis pêcher et qui décide de les prendre en otage.

La même année, Ida Lupino filme la chronique d’un homme secrètement marié à deux femmes, Eve et Phyllis, dans Bigamie. Dans ce triangle amoureux tourné comme un film noir, Harry, rongé de culpabilité, vit dans la hantise constante d’être découvert, de tout perdre comme de blesser. La cinéaste dénonce l’hypocrisie d’une société où la bigamie est condamnée quand l’adultère est toléré…

🎬 Retrouvez la biographie de Chantal Akerman, autre cinéaste engagée.

Ida Lupino, cinéaste libre et audacieuse

Malheureusement, la faillite de sa maison de production en 1953 met fin provisoirement à sa carrière de réalisatrice. L’échec commercial de ses films va la contraindre à redevenir actrice pour le cinéma, mais aussi à la télévision. Ida Lupino, réalisatrice et actrice très prolifique, a tourné des centaines de fictions pour le petit écran et a réalisé des épisodes de série TV pour Alfred Hitchcock présente, Ma sorcière bien-aimée, La Quatrième dimension, Le Fugitif ou encore Les Incorruptibles.

Femme libre et audacieuse, mariée trois fois, Ida Lupino a su se faire entendre et respecter des hommes sur les plateaux de tournage. Connue pour son caractère impétueux, elle avait une manière assez singulière d’exercer son autorité sur les plateaux. Sur son fauteuil de réalisatrice est inscrit : « mother of all of us », notre mère à tous. Dans ses mémoires, elle écrit :

« Les hommes détestent les femmes autoritaires. Vous n’ordonnez pas à un homme, vous lui suggérez. (…) Je sais que cela à l’air fou, mais dès que je leur disais : est-ce que tu pourrais le faire pour maman, ils le faisaient. Souvent je devais prétendre en savoir moins que le cameraman, pour obtenir sa coopération. (…) J’aurais vraiment aimé voir plus de femmes réalisatrices et productrices. »

Même si publiquement, elle a toujours tenu ses distances avec le mouvement féministe, Ida Lupino possédait une vision moderne de la place des femmes dans la société. Elle décède d’un infarctus le 3 août 1995 à Burbank en Californie, sans jamais avoir été célébrée comme elle le mérite.

🎬 Pour aller plus loin, n’hésitez pas à visionner le documentaire captivant Gentlemen and Miss Lupino de Clara et Julia Kuperberg, deux sœurs françaises passionnées de cinéma (à voir sur OCS).

🎬 Arte lui rend également hommage à travers un documentaire et quatre de ses films à retrouver ici : https://www.arte.tv/fr/videos/110367-000-A/ida-lupino-une-cineaste/

 

Violaine Berlinguet — Celles qui Osent

 

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Sources :

Ida Lupino, une cinéaste ! — Regarder le film complet | ARTE

Ida Lupino : portrait d’une grande cinéaste injustement oubliée, sur OCS

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