8 pionnières oubliées de la musique électronique

Grâce à l’arrivée des techniques d’enregistrement, du disque souple, du magnétophone et de la bande magnétique, les sons générés par des appareils électroniques ont été exploités par de nombreux compositeurs précurseurs, dont le célèbre Pierre Schaeffer, considéré comme le père de la musique électroacoustique en France. Cependant, des exploratrices musicales audacieuses, libres et indépendantes, souvent solitaires, semblent avoir été oubliées de cette histoire. Elles s’appellent Clara Rockmore, Daphné Oram, Éliane Radigue, Bebe Barron, Delia Derbyshire, Pauline Oliveros, Laurie Spiegel ou Suzanne Ciani. Armées de leurs samplers, séquenceurs, synthétiseurs, oscilloscopes ou platines, ces musiciennes ont eu l’audace d’expérimenter d’autres territoires musicaux. Dans un contexte où très peu de compositrices sont jouées et prises au sérieux, elles ont osé s’affranchir de l’industrie musicale, des radios et des maisons de disques traditionnellement dirigées par des hommes. À partir du documentaire Sisters with Transistors, les héroïnes méconnues de la musique électronique, de Lisa Rovner, Celles qui Osent revient sur le destin de 8 pionnières oubliées de la musique électronique.

1. Clara Rockmore, la musicienne virtuose du thérémine

À partir des années 50, un nouveau type de musique voit le jour : la musique électronique, dite aussi concrète ou électroacoustique, conçue avec des générateurs de signaux et de sons synthétiques. Pourtant, trente ans auparavant, un ingénieur russe, Lev Sergueïevitch Termen, a inventé l’un des plus anciens instruments de musique électronique : le thérémine. Composé d’un boîtier électronique équipé de deux antennes, l’instrument a la particularité de produire de la musique sans être touché par l’instrumentiste. Dans cette recherche de nouveaux timbres, une femme, prodige du violon, en a été l’une des plus grands virtuoses : Clara Rockmore. Elle utilise alors cette machine non pas pour faire des bruitages ou des effets sonores, mais comme un instrument de musique classique.

« On ne joue pas de l’air avec des marteaux, on joue avec des ailes de papillons. »

Pour la musicienne, il y a quelque chose de magique à faire de la musique…sans toucher quoi que ce soit.

🎼 Découvrez aussi la biographie de Camille Urso, prodige du violon et porte-voix des musiciennes.

2. Daphné Oram, la première fondatrice d’un studio de musique électronique

« Les grandes œuvres d’art sont la projection d’un esprit humain ». Daphné Oram

Dans les années 50, en Angleterre, une femme, courageuse, ose lancer son propre studio de musique électronique. Elle s’appelle Daphné Oram. C’est une pianiste passionnée par la technologie. Elle invente même sa propre technique de composition musicale, Oramics, qui consiste à représenter graphiquement des ondes avec de la peinture sur des bandes magnétiques ; cette sorte de partition musicale abstraite est ensuite donnée à une machine qui la convertit en sons. Daphné Oram a participé au lancement de l’Atelier radiophonique de la BBC (British Broadcasting Corporation). Au départ, elle travaille avec du matériel rudimentaire : des magnétophones à bande ayant survécu à la guerre ou du matériel de laboratoires de musique. C’est grâce à elle que la BBC a créé un studio de musique électronique. Avec les « effets radiophoniques », ce programme expérimental offre aux auditeurs une expérience émotionnelle et intellectuelle nouvelle. Certains musiciens considèrent cela comme un art, d’autres restent sceptiques et refusent de parler de « musique ».

3. Éliane Radigue, une pionnière oubliée de la musique électronique

En France, dans les années 50, la musique électronique est encore diabolisée. Une femme s’intéresse aux bruits des avions et rêve de construire des musiques à l’intérieur. Pour elle, tout univers sonore peut devenir une musique ; tout dépend de la manière dont on fait dialoguer les sons.

Après avoir entendu pour la première fois à la radio « L’Étude aux chemins de fer » de Pierre Schaeffer, initiateur de la musique concrète (s’opposant à la « musique abstraite », qui nécessite le concours d’une écriture sur partition et d’interprètes instrumentistes), Éliane Radigue, femme de l’artiste peintre Arman, devient son élève puis son assistante.

Elle compose des œuvres originales qui expérimentent le larsen, le feedback, mais aussi la dilatation extrême du son dans le temps. Fortement inspirée par le bouddhisme, elle crée des œuvres musicales minimalistes et spirituelles qui invitent à la méditation, avec l’aide d’un système modulaire appelé ARP 2500 et de magnétophones à bandes.

« Entre le bruit et la musique, il y a la main du musicien » Éliane Radigue.

4. Bebe Barron, celle qui a co-créé la première BO de film entièrement électronique

Dans les années 50 à New York, Bebe Barron et son mari, Louis, fondent un studio d’enregistrement dans lequel ils fabriquent eux-mêmes leurs outils pour expérimenter le médium électronique. Louis génère des sons en saturant des circuits imprimés et Bebe, qui a reçu une formation de musique classique, décide de la composition. Pour lui, « ces circuits ne sont pas des instruments, mais des interprètes. » L’écrivaine Anaïs Nin dit de leur musique qu’elle « sonne comme une molécule qui s’est cogné l’orteil ». Ces partners in Noise travaillent sur des films d’avant-garde. Leur plus grande réussite demeure la musique de Planète interdite, la première BO de film entièrement électronique. Malheureusement, le syndicat américain des musiciens refuse que cette BO soit considérée comme de la musique (craignant peut-être un jour d’être remplacée par des machines.) Leur générique sera donc qualifié d’« Electronic tonalities » et non pas de musique originale…

5. Delia Derbyshire, celle qui contribua à l’acceptation de la musique électronique à la TV

Le générique de la série télévisée Doctor Who de 1963 lui a pris 40 jours. Delia Derbyshire a capturé le son d’un tintement d’abat-jour, qu’elle a inversé, accéléré, jusqu’à modifier complètement la nature du son.

Reconnue pour la réalisation de ce thème d’ouverture, Delia Derbyshire a largement contribué à l’acceptation de la musique électronique auprès du grand public.

Elle se sert de générateurs de sons électroniques pour faire ses morceaux, mais enregistre également des bruits existants dans la réalité sur des bandes sons, puis les modèlent avec ses appareils. Les notes sont remplacées par des ondes, au timbre surnaturel, qui sont impossibles à reproduire avec des instruments traditionnels.

6. Pauline Oliveros, la féministe qui révolutionna notre façon d’écouter la musique

« L’écoute est le fondement de la créativité et de la culture ». Pauline Oliveros

Dans les années 60 apparaissent les premiers concerts de musique électronique. Le grand public assiste alors aux représentations de l’accordéoniste Pauline Oliveros. Féministe, lesbienne, et musicienne d’avant-garde, Pauline Oliveros est une figure du développement de la musique minimaliste.

Intéressée par notre manière d’appréhender le son, elle est à l’origine du concept de Deep Listening qui vise à différencier l’entendu de l’écouté, deux façons de traiter la même information sonore. Enfant, elle est fascinée par les sons parasites de la radio. Plus tard, elle enregistre les sons à la fenêtre de son appartement. Intéressée par la musique nouvelle, elle fonde avec une bande d’amis le San Francisco Tape Music Center pour expérimenter les multiples possibilités de développement de la musique avec des bandes magnétiques.

Dans les années 70, une autre femme, Maryanne Amacher se passionne pour les « sons d’oreille », les « notes fantômes », les émissions otoacoustiques ». En effet, quand deux fréquences résonnent ensemble, l’oreille et l’esprit essayent de les dissocier : cela crée un troisième ton et c’est cet élément qui fascine Maryanne et Pauline Oliveros.

7. Laurie Spiegel, celle qui a transformé l’ordinateur en instrument de musique

« La machine est simplement une extension de notre cerveau » Laurie Spiegel

Laurie Spiegel aime particulièrement la musique sur ordinateur. Pour elle, ce formidable outil combine mémoire, logique, interaction avec le son en temps réel. Grâce à l’ordinateur, elle se sent totalement libre de définir l’univers musical qu’elle souhaite. En 1980, elle sort Appalachian Grove, l’un des premiers morceaux électroniques réalisés à partir de cartes perforées, passés dans l’ordinateur des Laboratoires Bell.

Six ans plus tard, elle crée un logiciel, le Music Mouse, qui transforme le Mackintosh en instrument de musique ; la logique de l’ordinateur sert de support à l’expression musicale. Laurie Spiegel, tout comme Daphné Oram, a été l’inventrice d’un nouveau langage pour produire des sons et de la musique.

8. Suzanne Cianni, la spécialiste d’effets sonores électroniques pour la publicité

Dans les années 70, le monde de la publicité, friand de modernité, s’intéresse à la musique électronique pour ses effets sonores. Une femme l’a bien compris : Suzanne Cianni. Elle est l’une des premières femmes à vivre exclusivement de ses créations de musique électronique. Celle qui a étudié la musique assistée par ordinateur au sein du laboratoire d’Intelligence artificielle de Stanford fonde en 1974 sa propre entreprise : Ciani-Musica.

À l’aide d’un synthétiseur Buchla, qu’elle maîtrise parfaitement, elle compose des pièces musicales pour les publicités télévisées de grands groupes tels que Coca-Cola, Merrill Lynch, AT&T ou General Electric. Spécialisée dans la reproduction d’effets sonores sur synthétiseurs, elle a acquis de la notoriété avec sa bande sonore électronique dupliquant le bruit du décapsulage d’une bouteille de Coca-Cola.

 

Comme le monde de la musique traditionnelle ne leur accordait pas assez d’espaces de liberté et de créativité, des pionnières de la musique ont eu l’audace de capturer des sons électroniques pour en faire de la musique. Résolument moderne, la musique électronique offre un espace sonore mouvant, malléable et dynamique. Il n’y a pas de notes ou d’harmonie, seulement de l’énergie. Certaines ont exploré les limites de l’écoute, d’autres ont inventé leurs propres langages musicaux. Toutes ont tenté de découvrir les infinies possibilités sonores offertes par les nouvelles technologies et ont eu foi en la modernité. Ces nouveaux « instruments » leur ont permis de pouvoir tout faire elles-mêmes, d’être à la fois compositrices et interprètes. À leur manière, elles ont combattu le machisme :

« Comment exorciser la misogynie inhérente à la musique classique ? Avec deux oscillateurs, une platine et un retardateur de bande. » Pauline Oliveros

Violaine Berlinguet — Celles qui Osent

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Sources :

Documentaire Sisters with Transistors, les héroïnes méconnues de la musique électronique, de Lisa Rovner (Arte-2021) — Le récit est raconté par l’Américaine Laurie Anderson, figure de l’expérimentation musicale

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