Lulu, fille de Marin, par Alissa Wenz

Lulu a 90 ans. Fille de marin, elle vit à Plouër-sur-Rance, à côté du port et de la mer. Elle s’appelle Lucienne, mais tout le monde l’appelle Lulu.

Dans un livre intitulé Lulu, fille de marin paru en 2019 aux éditions Ateliers Henry Dougier, Lulu ouvre les portes de sa mémoire à sa petite fille Alissa Wenz. Veuve depuis douze ans, Lulu a trois enfants, six petits-enfants et quatre arrière-petits-enfants. Celles qui Osent revient sur le parcours d’une femme du 20e siècle, à la vie à la fois ordinaire et extraordinaire. 

Lulu, fille de pêcheur et femme du 20e siècle

L’absence du père 

 « Lulu était fille de marin, et elle devenue femme d’aviateur : elle a passé sa vie à attendre des retours, les retours des hommes qui faisaient le tour du Monde, de Terre-Neuve aux côtes de l’Afrique pour son père, de Tahiti à Madagascar pour son mari. » 

Peu de gens se souviennent de ces pêcheurs qui, durant près de quatre siècles, quittent l’Europe pendant des mois pour aller pêcher la morue au large du Canada. Dans les années 1930, sans internet ni les moyens modernes de communication, Lulu apprivoise l’absence de son père. Sept mois d’attente, rassurée par quelques lettres seulement. 

La casquette de marin de son père, Lulu la garde précieusement, avec fierté. 

Elle vit avec certains fantômes, dont celui de sa sœur, morte de la diphtérie en 1933, à l’âge de 7 ans et demi. « Des fois j’y pense, et je me demande comment maman a fait pour supporter ça… »

Une adolescence en guerre

En 1940, quand les Allemands arrivent, Lulu est encore à l’école : c’est l’année de son certificat d’études. Pendant la guerre, elle n’a pas tellement connu la faim. « Le fait d’habiter à la campagne les protégeait. » Les Allemands venaient souvent leur réclamer des œufs : « Qu’est-ce qu’ils bouffaient comme œufs ! », se souvient-elle en riant.

En 1944, Lulu entre comme secrétaire à la mairie. Pour la première fois de sa vie, Lulu a des responsabilités, des horaires et gagne de l’argent ; elle travaille et cela lui plaît furieusement. Fièrement, elle raconte : « J’ai fait les listes électorales quand les femmes ont voté pour la première fois, en avril 1945. »
Son droit de vote, Lulu, elle l’exerce depuis toujours.

« Ils ont débarqué le 6 juin, j’étais à la fenêtre du cabinet de toilette, quand tout à coup, je vois un avion au-dessus de Pleudihen et je vois quelque chose qui tombe, ça fait de la fumée, ça fait comme un V… je me dis “voilà qu’ils font le V de la victoire”. Et tout à coup, tacatac, mon rideau qui était au milieu de la fenêtre, la poussière qui tombe au milieu du plancher… C’était une torpille qui tombait ! Ah, on s’est dit, ils vont revenir. »

La famille part alors se réfugier à l’abri, à proximité de leur village.

Des bombes sont lâchées sur le Port-Saint-Jean. « Bon Dieu, au port, on n’voit plus rien, c’est tout noir, c’est de la poussière, de la fumée, il fait nuit. »

À la fin de la guerre, Lulu décide de se rendre à  Saint-Malo, où elle constate l’ampleur des dégâts : « tout était démoli (…) ce n’était pas tellement les bombes des Américains, c’est surtout parce que les Allemands avaient fichu le feu à l’intérieur ».

Ils apprendront bien plus tard les horreurs de la guerre, les déportations, les morts…

Lulu, fille de marin, femme d’aviateur

Les amourettes de Lulu

En août 44, Lulu a 16 ans. Elle est très belle. Lulu, effrontée et radieuse, plaisait aux garçons.

Aujourd’hui encore, c’est une femme élégante. Lulu est adepte des permanentes. Chaque mois, sa coiffeuse vient lui faire sa mise en plis.

Mariée très jeune, à à peine 19 ans, Lulu a pourtant connu quelques garçons avant son mari. Il y a d’abord eu le fils du boucher, « mais il avait trois moins de moins que moi, ça n’allait pas ! » Lulu ajoute, sérieusement, comme toutes les jeunes filles de son âge, elle voulait un homme plus âgé qu’elle, c’était une vraie condition. « Après, il y a eu le fils du notaire. On s’est fréquenté six mois. » Avec lui, cela a été le coup de foudre. Malheureusement, les parents du jeune homme considèrent qu’elle n’est pas assez riche pour lui. Le jeune homme ne dément pas, Lulu le quitte. « Bon, ben, c’est tout, hein ». Elle a sa fierté, Lulu. 

Son mariage avec un aviateur

Un matin de 1945, elle reçoit une jolie carte postale, d’un homme, qui lui déclare son amour. Il s’appelle André, c’est un jeune aviateur en région parisienne, mais enfant du coin. C’est un ami de son père. Il a sept ans de plus que Lulu, « l’âge idéal ». Elle répond poliment à sa carte. André lui offre une très belle bague de fiançailles en guise de réponse. « C’était quand même un peu rapide… un peu trop rapide. On ne se connaissait pas ! ». À l’église, le discours de mariage solennel et pesant résonne encore aujourd’hui dans sa tête. Témoignage d’une époque où la place des femmes relève de l’obligation plutôt que du choix. Au mari, le droit au bonheur ; à la femme le devoir de bonté. « Foyer fixé peut être intolérable. C’est dit, c’est fait, ce sera jusqu’au dernier jour. » Ce discours, Lulu ne l’a jamais oublié. Le divorce existe, mais à l’époque, il est très mal vu. 

Lulu, femme bretonne à Paris

Lulu suit son époux en banlieue parisienne et emménage avec lui dans un appartement au confort rudimentaire, porte de Saint-Cloud. Femme de la campagne, Lulu a dû s’acclimater à la vie parisienne. Grâce à André, elle a volé, au-dessus de la tour Eiffel, et du château de Versailles aussi. Elle donne naissance à son premier fils, en Bretagne.

Rapidement, la famille s’agrandit, son mari quitte l’aviation militaire pour la civile. Lulu n’a pas peur de le savoir dans les airs. Elle est habituée à l’éternelle absence des hommes.

Aujourd’hui, c’est dans ses rêves qu’elle voyage, seule dans sa grande maison de Plouër.

 

Lulu brode, tricote aussi. « Ah, j’en ai tricoté ! Je pense bien que toutes les mailles mises bout à bout ça ferait le tour de la Terre ! » Elle aime aussi son jardin, les oiseaux et les fleurs. Lulu possède également une mémoire exceptionnelle. Elle déteste la technologie, mais adore prendre des photos. Son horloge n’est jamais à l’heure : elle suit le Soleil. Lulu refuse d’obéir aux changements d’heures dictés par les grands de France. Ici été comme hiver, l’heure ne change jamais. C’est une femme de gauche, abonnée à Marianne. Dans sa descente d’escalier, on peut lire des phrases recopiées à la main : « le secret du bonheur : se contenter de ce que l’on a, et l’embellir. » Lulu, c’est une ode à la vie : « La vie est belle, les cailloux sont en fleurs ». 

Chez Celles qui Osent, on a envie d’en prendre de la graine, pas vous ? Si vous souhaitez passer plus de temps en compagnie de Lulu, procurez-vous son livre témoignage, ou lisez l’interview d’Alissa Wenz, sa petite fille extraordinaire.

 Violaine B. – Celles qui Osent 

Lulu, fille de marin, Alissa Wenz, Ateliers Henry Dougier

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