Est-ce un mal d’être conformiste ?

Quand on est jeune, on veut tous faire la révolution. C’est l’idée qui traverse les plus grands romans de ce siècle, de L’éducation sentimentale de Flaubert à L’art de perdre d’Alice Zeniter. À l’adolescence, nos opinions sont tranchantes et en dépit d’avoir toutes les cartes en main, on arrête facilement son jugement sur autrui. Vrai ? Puis, quand on se prend quelques griffures et quelques fêlures, on se dit que tout n’est pas aussi simple. On teinte tout à coup nos certitudes de nuances, on prend du recul et à l’action en veux-tu en voilà, on préfère la réflexion, l’attente, la suspension de l’avis. C’est la définition un peu caricaturale de la sagesse ou du conformisme… Mais voilà, qu’en est-il quand on est obligé de choisir, et vite, en temps de guerre par exemple ? À l’époque où on peut avoir un avis sur tout, sans faire la démarche d’aller vérifier et où il faut rivaliser d’ingéniosité pour être différents des autres, la tentation d’aller trop vite en besogne n’est-elle pas immense ? Bref, on se pose la question pour celles qui n’osent pas ou osent moins, justement : est-ce un mal d’être conformiste ? Prenez une boisson chaude et installez-vous avec nous le temps de cette pause philo !

Instinctivement, on est tous des moutons

Savez-vous pourquoi on a tendance à rester campés sur nos positions ? Parce que c’est ce qui nous a permis de survivre jusqu’à présent, à l’époque préhistorique et un peu par la suite aussi, quand les marginaux risquaient le bûcher en s’opposant à l’église. Lorsqu’il fallait s’assurer la protection d’un clan pour être en sécurité, mieux valait aller au plus court et ne montrer aucune marque de contradiction. Jean Auel défend très bien cette hypothèse dans son roman documenté, Le clan du mammouth issu de la très célèbre saga Les enfants de la terre. L’héroïne Ayla, recueillie par des hommo sapiens, apprend très vite qu’il faut se fondre dans la masse pour assurer sa protection, même si elle est différente par nature (c’est une femme de cro-magnon). Sans faire de vague et en secret, elle ne découvrira que plus tard comment se frayer une voie brillante dans le monde. 

Au niveau de la mémoire biologique, certains généticiens ont pu constater que les traumatismes se transmettaient de génération en génération, au point d’induire des comportements de repli et de mutisme très précis chez les individus dont les parents avaient vécu la famine, l’inceste, la guerre, etc. Imaginez ce que ça peut donner aux dimensions d’une espèce entière ! Nous sommes programmés pour répéter les problématiques de ceux qui nous ont précédés. Alors, voilà, être conformiste, c’est inscrit en nous, superficiellement et profondément. Le premier réflexe, c’est de se méfier de la nouveauté, de l’étranger, de se replier sur soi et d’assurer sa protection en défendant ce qu’on connaît, pas parce qu’on est des salauds, mais parce qu’on est conditionnés comme ça. Bonne nouvelle, c’est comme pour le karma, quand on comprend ce qui nous détermine, on peut le changer ! Car au milieu du troupeau, il y a aussi les moutons noirs, comme Ayla justement, qui en s’émancipant de sa tribu d’accueil découvre qu’elle a des capacités insoupçonnées. À cette condition, elle peut ouvrir la voie aux suivants…

Conformiste par choix, sans bons exécutants pas d’inventeurs ! 

« Vous voulez être un leader ? Marre d’être un mouton ? Deviens freelance et change ton monde ! », voilà un des slogans qui nous fait saliver sur le net. Sur YouTube, on nous bombarde de pubs pour des formations mindset et développement personnel qui semblent magiques, à même de transformer enfin nos vies banales en grande aventure. Pendant que notre fromager continuera à faire du fromage, certains alléchés (comme moi parfois) seront toujours en quête d’une destinée exceptionnelle plus tard, ailleurs et mieux. Une destinée un peu onirique, qui aura peu de chance d’exister en vrai. Vouloir être anti-conformiste à tout prix n’est-il pas un écran de fumée ? Personnellement, j’admire les perfectionnistes qui peaufinent un seul ouvrage toute une vie durant et qui deviennent excellents dans leur discipline, sans se disperser. Je trouve l’obstination passionnée tout aussi honorable et rare que la capacité à se démarquer. À force de transvaser toute la gloire à l’exceptionnalité, aux winners et aux créateurs, on va finir par couper l’envie de bien faire aux petites mains qu’on remercie à la fin des spectacles. Vous savez ? « Sans Jean-Jacques au son, Myriam à la prod et l’équipe d’ingénieurs dans l’ombre, rien n’aurait été possible ». Ben oui et si oser être un bon exécutant avec fierté, c’était vraiment ça l’exceptionnalité à la fin ? Car sans imitateurs de talents, il n’y aurait pas de créateur !

Sur sa chaîne YouTube « Fouloscopie », Mehdi Moussaid explique les mécanismes d’évolution des sociétés en analysant le comportement des foules. Dans une vidéo, il répond à une critique qu’on fait souvent aux chercheurs de ne pas prendre de risque et de manquer d’audace. Les explorateurs qui ont découvert des gisements durant la ruée vers l’or se sont souvent fait dépouiller par les suivants, explique-t-il. Un génie comme Bill Gates a simplement copié Windows sur un programme informatique qui existait déjà, appelé CPM, inventé par Gary Kildall. Souvent, celui qui veut la gloire fait mieux d’être un bon communiquant qu’un inventeur… Mieux, celui qui possède l’art de manipuler le consensus populaire tire le gros lot.

Justement, on y vient…

Est-ce un mal d’être conformiste ? La servitude volontaire 

Connaissez-vous la terrifiante expérience de Milgram ? Milgram est un sociologue de renom qui étudie la psychologie des groupes humains. Il a l’idée d’une mise en scène scientifique qui va aider à établir le degré de soumission à l’autorité. Un faux jeu télévisé réunit des participants, qui croient que l’expérience est réelle et des acteurs, qui connaissent l’enjeu. Les « cobayes » sont placés aux manettes tandis qu’on assoit les faux participants sur une chaise électrique. On explique aux sujets volontaires la règle : devant eux se trouve un tableau de commande qui envoie des décharges électriques. Un animateur pose des questions à l’individu branché sur la chaise et à mesure qu’il répond faux, le joueur doit lui administrer des décharges électriques croissantes. Il a été expliqué aux dupés que la charge électrique maximale pouvait provoquer la mort d’un homme de forte corpulence. Des médecins fantoches en blouse blanche encadrent la scène et au besoin, encouragent le joueur à appuyer sur le bouton à décharge quand ce dernier hésite. L’acteur, quant à lui, est expressif : quand les décharges arrivent au point critique, il supplie le joueur en face d’arrêter. Savez-vous combien d’individus sur 100 vont jusqu’à tuer la personne en face d’eux, quand une blouse blanche les y incite ? 10, 20 % ? Non… 60 % !! SOIXANTE POURCENTS !! 60 % acceptent de tuer sans AUCUNE CONTRAINTE, pour entrer dans les bonnes grâces de l’autorité. 

Qu’en était-il en temps de guerre, où il fallait parfois risquer sa peau et celle de sa famille pour sauver une population en danger ? Ça vous rappelle quelque chose ? Et nous ? Aurions-nous été meilleur ou pire que ces gens, si nous avions été Allemand ? comme pose si bien la question Jean-Jacques Goldman dans sa chanson… Et surtout, à notre époque qui techniquement dispose de moyens de contrôle idéologiques sans précédent, qu’adviendrait-il si l’élite n’était pas si bienveillante qu’on le croit ?

Les anticonformistes, les gardes-fou qui font avancer la société

Lanceurs d’alerte, complotistes, anti-conformistes, résistants, ces mots sont source de conflits interminables sur les réseaux sociaux et ailleurs. Si nous étions capables d’un peu de nuance, nous saurions non pas lire les étiquettes qu’on veut coller sur le front des gens, mais comprendre ce qu’ils ont à dire. Car être un salaud dans l’âme n’existe pas, il y a surtout des gens qui ont quelque chose à dénoncer et qui le font de manière plus ou moins maladroite. Selon Hanna Arendt, philosophe spécialisée dans l’étude des totalitarismes, l’origine du mal absolu n’est pas à imputer aux individus, mais aux systèmes qui les déshumanisent. La seule réaction appropriée face à une dérive totalitaire, c’est d’agir accompagné de conscience. N’importe quelle conscience, pourvu qu’on se pose des questions et qu’on cherche à y répondre sans hypocrisie. D’où vient ce que je mange ? Par qui a été fabriqué mon tee-shirt ? Pourquoi le monsieur qui vote FN il est pas content ? Tout pourvu que la démarche soit de faire la lumière sur les points d’ombre, les traumatismes et d’englober toujours plus.

Selon Arendt, une des spécificités du nazisme, c’est l’extrême spécialisation des tâches en un système quasi parfait. Ainsi, les coupables d’une extermination de masse ne se rendent pas compte de ce qu’ils sont en train de faire : déshabiller les gens, les guider dans une chambre à gaz, appuyer sur un bouton, etc. Ce travail à la chaîne mécanique parvient à les décharger de leur responsabilité individuelle, à l’intérieur de laquelle on peut trouver la compassion, l’empathie ou la conscience de l’horreur. C’est la réponse d’Anna dans le film The reader quand le tribunal lui demande pourquoi elle a laissé fermé la porte d’une église en flammes où étaient contenus des prisonniers : « C’était mon job. Ils allaient s’enfuir sinon. J’étais surveillante ! » Cet exemple extrême peut se transposer à notre époque, où tout est automatisé, dématérialisé, simple, facile, etc. Plus que jamais, on n’a plus accès aux conséquences de nos actes. Qui dirait qu’un clic multiplié par des millions engendre une pollution abominable ? Ou que de consommer dans de grandes chaînes encourage le travail des enfants à l’autre bout du globe ? Techniquement, le système aurait les moyens de nous faire faire des horreurs sans qu’on s’en rende compte. À cette constatation, la plupart ne fait qu’opposer sa foi en des politiques bienveillants, sans pouvoir l’affirmer positivement. Rares sont ceux qui vont vérifier qu’il n’y a pas d’inquiétude à se faire ou qui amènent la société à se remettre en question. 

Un anticonformiste est celui qui teste la solidité et la légitimité de l’ordre établi, de manière plus ou moins percutante, ou pas du tout d’ailleurs. Cependant, une société saine doit avoir les moyens de justifier ses choix et de se réinventer en incluant les membres récalcitrants. L’opposition est souvent bienfaisante, car elle permet entre autres d’affiner ses arguments et de faire sauter ce qui ne tient pas la route. Se poser régulièrement la question du bien fondé de nos actions, en prenant du recul sur les situations, est un acte citoyen, quelles que soient nos idées.

 

Alors, est-ce un mal d’être conformiste ? Et bien non, ce n’est pas mal, tout comme d’être anticonformiste. L’important c’est de savoir ce qu’on fait, pourquoi on le fait et d’être capable au besoin de changer d’avis. L’important, c’est d’être dans une démarche constructive. On vous laisse le soin d’adapter cet article et ces exemples aux grandes questions de liberté et de responsabilité qui traversent notre époque. N’hésitez pas à donner votre avis, il y a de la place pour toutes les opinions !

Charlotte Allinieu, journaliste web pour Celles qui Osent 

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