Oser ses rêves | Devenir agricultrice

Comment Victoria, ni épouse ni fille d’exploitant agricole, est un jour devenue éleveuse de porcs ? Quel parcours avait pu l’amener à faire ce choix de vie contraignant et physiquement éprouvant ? À l’écoute de son récit, j’ai réalisé qu’elle faisait vraiment partie de ces femmes qui osent, celles qui forcent mon respect.

Jeune trentenaire, féminine, bassiste dans un groupe de musique, active dans un syndicat, Victoria est agricultrice. Son cheminement personnel, semé d’embûches, révèle toute sa force de caractère. Victoria est une femme dans un monde d’hommes mais surtout une battante qui ne compte ni ses heures ni les stigmates de son rude travail sur sa peau. Victoria, enfant heureuse, subira l’épreuve d’une adolescence particulièrement difficile, mais parviendra à retrouver l’équilibre, en osant son rêve. Découvrons avec Celles qui Osent le parcours d’une femme agricultrice. 

De l’enfance à l’adolescence : la fin de l’insouciance

Vivre une enfance dorée

La jeune Victoria a tout ce qu’elle souhaite. Bébé désiré, c’est une enfant quasi unique puisque sa sœur a 17 ans de plus qu’elle. Sa maman, comptable de l’entreprise familiale, est souvent seule, car son père à des horaires particuliers. C’est elle qui gère tout et malgré cela Victoria confie : « Mon père, c’était mon repère ». Issu de l’émigration polonaise, il travaille depuis l’âge de 8 ans. C’est un homme courageux qui ne compte pas ses heures de travail pour que sa famille ne manque de rien. Victoria dit que « pour tous ceux qui le connaissent, c’est un exemple de réussite ».

Elle fait de l’équitation à haut niveau, passant tout son temps libre au haras. Elle a même son propre cheval. Elle nettoie, pense, débourre et monte, quel que soit le temps. Son appétence pour s’occuper des animaux s’est développée ici. Elle a tout ce qu’elle désire, mais n’est pas une enfant facile à vivre pour autant. Victoria accumule les bêtises, comme mettre le feu à la maison, pour ne citer que cet exemple…

Affronter l’adolescence

Victoria va déménager et ce sera selon elle « une cassure très difficile avec mes ami(e)s ». Puis, c’est l’annonce fatale. Son père a un cancer. Les médecins lui donnent quelques semaines de vie, mais il se battra plus d’un an. « Ceux qui sont passés par là savent que le combat est aussi éprouvant que la mort elle-même et pour tout le monde », raconte Victoria émue. Les conditions de vie à la maison deviennent difficiles. Sa maman doit supporter son chagrin, gérer l’entreprise et s’occuper d’une adolescente dont le monde s’écroule. Victoria continuera malgré tout l’équitation encore quelque temps, mais inévitablement quelque chose a changé. De capricieuse, elle devient ingérable. Elle fugue, se scarifie et fume des produits illicites. Excellente élève, elle commence à sécher les cours, à ne plus travailler. Déscolarisée, Victoria est envoyée en internat, seule solution qu’ai trouvée sa mère, désemparée. L’adolescente lui fera payer cette décision en refusant de vivre avec elle. C’est sa sœur qui va prendre le relais, « elle et son compagnon m’ont accueillie chez eux à bras ouverts, même avec leur petite, ils ont été courageux, car je n’étais pas facile ! ».

Du chaos à l’équilibre

Une adolescente qui se cherche

Victoria se calme plus ou moins, peut-être le fait d’être à nouveau dans une famille structurée. Elle réalise un petit séjour au poste de police, puis retourne au lycée. Elle passe son BAFA, puis, elle décide de vivre seule,en collocation/squat… Elle a alors 17 ans. Victoria rate son bac, par excès de confiance. Après cet échec, elle veut travailler. Elle trouve un emploi dans un parc d’intérieur pour enfants, pendant un an. Ce qu’elle ne sait pas, à ce moment-là, c’est que son patron, qui la ramène en voiture le soir, est aussi le « Barbe bleu de l’Essonne », un assassin qui sera condamné à 30 ans de réclusion criminelle ! Elle témoignera à son procès.

Reprendre les études

Certainement prête à accepter que la vie ne soit pas un long fleuve tranquille, elle reprend des études dans le domaine qu’elle a toujours adoré et dans lequel elle excelle : le cheval. Elle se lance dans un bac professionnel en apprentissage. Elle sera en internat pendant deux ans. Elle se rend vite compte que le monde équin est assez fermé, il n’est pas facile de s’y faire une place. Elle décroche son bac avec mention bien, puis enchaîne sur un BTSA : Analyse et conduite des systèmes d’exploitation. En apprentissage dans un élevage porcin, elle va, comme elle le dit : « tomber amoureuse des cochons ». Elle obtient son BTS avec mention, puis tente le concours de l’INRA. Elle arrive seconde. Déçue, mais rassurée sur son niveau, elle s’inscrit en licence de physiologie et pathologie animale. Elle ne trouve malheureusement pas de maître d’apprentissage et doit abandonner.

 Se confronter au monde du travail

Après un premier job dans l’animation animalière, Victoria part en Thaïlande où sa sœur est expatriée. Elle y passera quelques mois sabbatiques avec son conjoint en mode globe-trotter. Dès son retour en France, elle trouve un emploi d’ouvrière agricole dans un élevage porcin. Elle va y subir un traitement particulièrement difficile : « Ils m’ont dit que j’étais une incapable, que je n’arriverai jamais dans ce métier, que j’étais une bonne à rien. Ils ont eu des mots très durs qui m’ont beaucoup touchée. » Acte manqué ou stress intense d’une journée dans des conditions difficiles, elle subit un accident de voiture en se rendant au travail. Elle démissionne. « J’avais complètement perdu confiance en moi . Je commence à me dire que je veux travailler pour moi. » Après deux semaines d’essai dans un élevage porcin, l’éleveur lui propose un CDI qu’elle signe, sous la condition qu’elle puisse partir pour prendre sa propre exploitation. Il accepte sans savoir que 3 ans et demi plus tard, elle réalisera enfin son rêve.

Du rêve à la réalité

Un mal pour un bien

Trois années passent. Victoria n’oublie pas son projet mais doute « ça semblait difficilement réalisable ». Elle s’abîme le genou gauche, juchée sur une truie. Deux mois après, un chauffeur de l’exploitation assène un coup de bâton électrique à l’une des truies qui le charge, le renverse et s’apprête à le piétiner. Victoria a la présence d’esprit de tirer l’animal de 350 kg par l’oreille pour le stopper, mais c’est elle qui en fera les frais avec une rupture des ligaments croisés du genou. Elle continue de travailler, car « J’avais un peu mal au début et je ne voulais pas encore être arrêtée ». En janvier, elle est obligée de se faire opérer : 4 mois d’arrêt, 4 mois de réflexion « mes genoux étaient mes points faibles, ça voulait dire que je devais aller de l’avant. On y croit ou pas, mais ça fait réfléchir ». Elle mûrit son projet : elle veut avoir des cochons, mais pas n’importe lesquels et pas n’importe comment. Elle souhaite élever une race de sauvegarde, le Porc blanc de l’Ouest (PBO), en bien-être et en plein air. Mais son idée vient se confronter à celle de son compagnon menuisier qui veut rénover des maisons. « On a eu du mal à se mettre d’accord, mais on a trouvé un compromis : acheter une maison à retaper avec un grand terrain pour mes bêtes ».

Saisir sa chance

Pendant ces tergiversations et sa convalescence, elle reçoit la visite d’un technicien qui croit qu’elle cherche du travail suite à son accident. « Fausse rumeur, mais en tout cas, tant mieux », réfléchit-elle maintenant. Il lui dit qu’un client cherche un ouvrier porcin. Elle lui répond qu’elle est toujours sous contrat, mais que son projet est d’avoir sa propre exploitation. Et c’est là que tout bascule, car justement « il connaît quelqu’un qui cherche un repreneur, mais qui ne trouve pas ». Très vite, elle rencontre l’exploitant, maire de la ville où se trouve la ferme, qui est engraisseur de porcs en bâtiment pour une coopérative. Elle lui parle de son projet d’élevage de PBO, et il est immédiatement emballé par l’idée et la détermination de Victoria. Entre eux le courant passe, l’affaire se conclut. L’exploitation est vieillissante, mais ça n’effraie pas Victoria. Elle signe une rupture conventionnelle. Le rêve se concrétise.

Devenir cheffe d’entreprise

Elle fait un stage de parrainage avec le vendeur, adhère au syndicat des Jeunes Agriculteurs du Morbihan et s’embarque dans le chemin compliqué de la création d’entreprise. Elle achète l’exploitation en janvier, soit un an après son opération, et devient « l’heureuse propriétaire de crédits sur 25 ans ! ». Elle achètera ses premiers porcelets PBO en avril et mai. Dix mois plus tard, Victoria est à la tête d’une exploitation de 1 260 porcs de race standard, en bien-être animal, ce qui lui assure un petit SMIC pour vivre et rembourser les crédits. Elle possède aussi une cinquantaine de PBO, 6 ha de bois, 3 ha de prairie pour ses animaux en plein air et 24 ha de terre qu’elle cultive. Elle a réalisé des travaux avec son compagnon, « Finalement, il est content de s’investir dans la rénovation de la ferme » s’amuse-t-elle. On imagine la charge de travail qu’elle abat, mais… « J’adore ça, c’est ma vie, mon métier, ma passion ! ». Une année après l’achat de sa ferme, elle commence à vendre son porc à la caissette. Elle a réussi.

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Du présent à l’avenir

Souffres-tu de la discrimination des hommes ?

Bien sûr, je n’ai pas pu m’empêcher de lui poser cette question. Sa réponse est plutôt mitigée, craintive ? « C’est plutôt de la discrimination positive, les hommes aiment bien aider les filles, les conseiller… Ils m’ont beaucoup aidée et continuent de le faire. Il y a une bonne entraide entre agriculteurs. Si on a besoin d’une machine ou autre… Moi, je n’ai pas encore beaucoup d’engins agricoles. Après, ma prise de parole au sein du canton est toujours timide, car j’ai l’impression que je ne peux pas mieux savoir qu’eux… je suis jeune, une femme, mais surtout je ne suis pas une enfant du pays ». Elle ne se sent pas encore légitime.

Comment gères-tu tout ton travail ?

« Je gère ! Mon travail à la ferme passe en priorité. Je suis active dans les JA parce que c’est important politiquement, je ne peux pas ne pas m’y intéresser. La place de l’agriculture est cruciale, elle nous nourrit ! […] Tout le côté administratif, je le fais un peu à la dernière minute et ce n’est pas ce que je préfère. […] La maison, le ménage, les courses et tout ça, je déteste, mais je participe à l’effort de mon compagnon dans ce domaine ! […] Je m’octroie une pause pour l’instant, quelques samedis après-midi quand je répète avec mon groupe de musique. Mais ce n’est pas du plein temps ! La dernière fois, j’avais une mise bas, alors je faisais le va-et-vient entre ma truie et ma basse ! »

Et la maternité, tu y penses ?

« Il y a quelques années, je ne voulais pas d’enfant… vu ce que j’ai fait subir à ma mère… j’avais trop peur qu’il m’arrive la même chose et que je sois hyper sévère. Il fallait que je me pose : pour moi, on ne fait pas d’enfant sans travail stable… Maintenant, je suis prête et mon chéri aussi. Cela n’a pas toujours été simple entre nous… Je travaille beaucoup, mais si je réfléchis trop, ce ne sera jamais le bon moment ! ».

Quels sont tes projets à court terme ?

« Je souhaite acheter la maison sur l’exploitation que nous louons pour l’instant.  Je souhaite rapidement vendre ma production au détail sur les marchés et faire de la vente directe à la ferme. Faire du local, privilégier le circuit court. J’ai encore beaucoup de travaux à faire pour ouvrir mon exploitation au public. »

 

Sa réussite, Victoria ne la doit qu’à elle-même. L’enfance, la famille, le parcours ont évidemment eu une influence sur sa détermination, très palpable. La vie est faite d’obstacles, mais aussi d’opportunités qu’il faut savoir, pouvoir saisir. Les bonnes conditions ne sont pas toujours réunies, les planètes pas forcément bien alignées, mais ce que nous dit ce témoignage c’est que rien n’est impossible pour Celles qui osent !

Stéphanie Skoczek, pour Celles qui Osent 

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