La broderie, l’alliée des féministes !

De l’art décoratif à l’art militant : comment la broderie est-elle devenue l’alliée du féminisme ?

Dans son ouvrage The subversive stitch, l’historienne et féministe Roszika Parker affirme dès 1984 le lien étroit entre féminisme et broderie. Pour elle, l’art de l’aiguille nécessite des  capacités physiques et mentales, un jugement esthétique fin, de la patience et de l’opiniâtreté, en plus d’une nécessaire désobéissance aux codes esthétiques établis. À l’opposé donc, de la douceur et de la passivité traditionnellement attribuées aux brodeuses et aux femmes en général. Avec l’arrivée des réseaux sociaux, la broderie s’est affichée et démocratisée. Le féminisme y a trouvé un moyen d’expression privilégié, à la fois ludique et percutant, esthétique et brutal. Redécouvrez, grâce à Celles Qui Osent le point de tige et le canevas, à la sauce rebelle. 

Broder : un loisir traditionnel pour jeunes filles sages ?

La tradition ancestrale de la broderie est profondément liée à la condition de la femme

Dans l’imaginaire collectif, la broderie est souvent associée à la vision moyenâgeuse d’une femme attendant au coin du feu le retour de son chevalier, s’adonnant à un sage loisir domestique. Plus contemporaine, elle peut évoquer un loisir de grand-mère ou les canevas pour le moins vintage de dauphins au soleil couchant… Un peu d’histoire ? L’origine de la broderie remonte en fait à l’Antiquité, témoignage du talent des peuples méditerranéens en la matière. Au début du Moyen Age, les châtelaines et les dames de la cour s’adonnent à cette activité, le plus souvent dans un but d’ornement des vêtements, aussi bien masculins que féminins. La broderie sert alors aussi à des fins décoratives et narratives : vous connaissez très certainement la tapisserie de Bayeux, œuvre monumentale réalisée au XIe siècle et qui est en fait une broderie ! 

À partir du XVe siècle, l’utilisation du point de croix se généralise et la broderie devient l’apanage des demoiselles de bonne famille, véritable pilier d’une éducation aristocratique réussie. Les jeunes filles passent le temps ainsi, et travaillent également à la création et à la décoration de leur trousseau de mariage. Aujourd’hui, la broderie fait le grand écart entre des créations ornementales de luxe dans les grandes maisons de couture, et la personnalisation de vêtements et accessoires, le plus souvent destinés au monde de la puériculture. À l’instar de la couture, elle reste ancrée dans une imagerie féminine gentiment désuète.

La libération de la pensée féministe par la broderie au point de croix ?

Depuis 2015, un vent de révolte semble souffler sur les canevas. Des jeunes femmes particulièrement douées dans l’art de la broderie ont commencé à partager leurs œuvres sur les réseaux sociaux. Petit à petit, on a vu fleurir des slogans féministes, des utérus et des clitoris. Ces brodeuses modernes entendent se saisir d’un outil d’oppression pour le transformer en moyen d’expression, comme pour narguer le patriarcat. À l’image des Femen et de l’exposition de leurs poitrines que la société voudrait cacher, elles offrent une représentation aussi artistique que crue du corps féminin pour en faire un sujet et non plus un objet invisible. 

La broderie permet de s’inscrire symboliquement dans une lignée de tradition féminine, un véritable continuum de femmes, tout en mettant en scène une imagerie militante. Le message est d’autant plus percutant que le contraste est fort entre les gros mots brodés et la délicatesse des motifs floraux, la finesse du travail d’aiguille. La puissance de la broderie est de détourner les codes d’une occupation dite domestique un peu honteuse pour en faire une activité badass clamant des valeurs féministes. Des artistes contemporaines comme Ana Teresa Barboza, Meredith Woolnough ou l’inévitable Cayce Zavaglia se battent pour que la broderie entre dans les musées, que des expositions soient consacrées à leurs œuvres. En cheminant vers le statut d’art à part entière, la broderie gagne ses lettres de noblesse et en fait profiter toutes les femmes, qu’elles soient brodeuses ou non.

Démystifier les gros mots et broder des utérus pour parler de féminisme

Dédramatiser l’insulte, sublimer l’irrévérence : la grossièreté au service de la libération de la femme

Dans l’imaginaire patriarcal, une femme serait discrète, polie, cachant ses attributs pour ne pas être trop vulgaire ni provoquante. Les brodeuses militantes et malpolies s’appliquent à rappeler que les femmes aussi peuvent jurer, s’approprier la langue de la rue et donc l’espace public en mode princesse rebelle. Si l’insulte sur toile a le vent en poupe, les canevas qui ont le plus de succès sont aussi ceux qui appellent un chat… Une chatte ! Quand on sait que 66 % des femmes n’emploient pas spontanément le mot « vagin » pour désigner leur propre appareil génital, on comprend l’importance de broder haut et fort des    « vulves » et des « clitos » pour rendre visibles et beaux ces mots tabous. Comme l’affirme le blog féministe A mighty girl : le langage, et surtout son bon emploi, est « empouvoirant» dans le rapport au corps et à l’intimité en général. Il faut nommer les parties intimes, pour ne plus les invisibiliser.

Au-delà du côté ludique et transgressif de ces gros mots brodés au point de croix, de nombreuses toiles expriment simplement ce que des femmes pourraient avoir envie de crier quotidiennement : « on se lève et on se casse » ou encore « my body my choice ». Ces cadres brodés agissent comme un fier exutoire de mots trop longtemps tus, comme des mantras militants qui viennent soutenir, par leur beauté et leur force, l’émancipation des femmes.

Représenter des fesses, des vulves et des corps poilus : l’anatomie féminine exposée pour la libérer

Grande spécialiste des tétons et vulves brodées sur tambour, Zouli Dery affirme sans complexe la portée militante, presque politique de ses créations. Quand Instagram applique une censure absurde portant sur les tétons féminins (exclusivement), elle brode et met en vente des paires de tétons brodés. Elle publie ensuite les photos, contournant habilement la pudibonderie à sens unique du réseau social. Le corps féminin subit un antagonisme paralysant : il est à la fois hypersexualisé, dévoilé à tout bout de champ à grand coup de publicité lubrique. Il devrait en même temps demeurer caché sous peine de vulgarité ou d’indécence. Chaque broderie de seins, de corps hors norme, d’utérus cherche à montrer. Montrer pour démystifier, pour exprimer sa beauté, sa fierté. Pour simplement faire exister. 

Montrer son mépris des constructions sociales liées au corps : tel est le credo des brodeuses politiquement incorrectes. Elles cassent le mythe du corps parfait, lisse, propre et imberbe en brodant des jambes poilues, des gros ventres ou des tampons poétiques. Sur le canevas, l’acte militant est de diversifier les représentations des corps pour participer au floutage de la norme. Magnifier la différence, aller chercher du beau dans tout ce qu’on nous apprend à détester : nos formes, nos flux, nos couleurs. Ce qui déborde. Ce qui tache. L’irrévérence au bout de l’aiguille. 

L’art ancestral de la broderie connaît un essor formidable porté par les réseaux sociaux. Il devient tendance, coloré, grossier, drôle et permet de servir le message féministe sans langue de bois. Il contribue à la libération des mots et des corps. Le combat féministe se joue aussi dans cet art naissant. Si vous n’avez pas peur de briser les tabous et cherchez un élément de décoration ou un cadeau qui a du sens, n’hésitez pas à visiter les pages Instagram de ces brodeuses malpolies et talentueuses ! 

Pour aller plus loin : 

  • Les comptes Instagram de Brodepute et Born to brode, qui sont les reines de l’insulte fleurie et des mots percutants.
  • Lisez notre article CQO sur Max le Con
  • Version anglophone, le travail de Claire est délicieusement décalé et engagé tout comme celui de Sarah Leonard qui fabrique de véritables « vulves bijoux ».
  • La douce punchline est un shop éco-responsable et impertinent : quand la broderie malpolie rencontre le seconde-main.
  • Pour le plaisir des yeux, de vraies œuvres d’art et un incroyable travail d’aiguille chez Teresa Barboza, Cayce Zavaglia ou Meredith Woolnough.

Prêtes à vous lancer ?

  • De nombreuses chaînes Youtube proposent des tutos et des entraînements pour débutants. Parmi eux, Anajulia est très claire et pédagogue. Et pour broder une vulve, c’est par ici !
  • Si vous avez besoin de matériel, c’est sur l’indétrônable site de DMC que vous trouverez votre bonheur, avec en plus des kits tout prêts et des patrons à télécharger. Cultura commercialise aussi un kit malpoli, alors toutes à vos aiguilles !

Elodie Soustre, pour Celles qui Osent

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