Béatrice Dalle : la liberté envers et contre tout

En 1986, l’actrice Béatrice Dalle se révèle au public dans le film devenu culte, 37° 2 le matin. Dirigée par Jean-Jacques Beineix, elle incarne Betty, une jeune héroïne animée d’une forte pulsion de vie, en quête d’amour et d’absolu. Du jour au lendemain, celle qui compte parmi les icônes du cinéma français connaît une célébrité fulgurante. La comédienne n’a pas d’autre boussole que sa quête de liberté, celle qui guide ses choix, ses actes et ses prises de paroles publiques. Authentique et sans filtre, l’interprète n’ose pas, elle embrasse l’existence, tout simplement. Coup de projecteur sur le parcours de Béatrice Dalle, cette femme indépendante, qui déclare fuir l’ennui et rechercher des moments d’infini, dans sa vie comme dans sa carrière.

L’enfance au Mans de Béatrice Cabbarou : l’émancipation chevillée au corps

La survie dans un environnement étouffant

Née à Brest en 1964, Béatrice Cabarrou déménage avec sa famille, à l’âge de 1 an, dans une cité HLM au Mans. Elle grandit sans enthousiasme, entre un père mécanicien, ancien commando fusilier marin, enfant de la DASS, et une mère au foyer, distante et peu tendre. L’actrice confie ne pas avoir eu d’enfance. Elle survit à côté de parents catholiques, qu’elle aime, mais dont elle ne supporte ni le racisme ni la xénophobie. Elle concède qu’ils ont eux-mêmes connu un ancrage difficile dans l’existence, ce qui peut expliquer le manque d’amour et d’attention ressenti. Ils n’ont pas pu transmettre ce qu’ils n’avaient pas reçu.

Elle résiste jusqu’à sa première fugue. À la sortie de l’enfance, n’y tenant plus, l’adolescente intrépide part expérimenter un temps de vie suspendu, libre comme l’air.

L’évasion et les pas décisifs vers l’affranchissement

« Il ne faut pas me mettre d’entrave ni m’empêcher, (…) je fais ce que je veux de ma vie. »

C’est à l’âge de 13 ans et demi que l’adolescente téméraire quitte précocement le domicile familial pour Paris. Fan de punk rock, elle se rend aux Bains-Douches avec sa copine Barbara, pour assister à un concert des Dead Kennedys. Elle goûte alors une liberté si savoureuse, que 2 ans plus tard, elle décide de partir du Mans pour rejoindre la capitale. On est en 1980.

La jeune Béatrice vit de petits larcins et de débrouille jusqu’à sa vingtième année. C’est son « luxe » : ne se contraindre à aucun travail aliénant, ne compter que sur elle-même. Entre squats et concerts punks, elle mène une existence sur mesure, dans des lieux de vie alternatifs, comme l’Usine de Pali-Kao ou le club le Rose Bonbon. Des sorties tous les soirs, des virées avec les membres du groupe Bérurier Noir, la drogue aussi. À ce moment-là, elle ne sait pas encore qu’elle a bientôt rendez-vous avec le septième art.

L’explosion de Béatrice Dalle au cinéma : une notoriété assumée

De l’ombre à la lumière

À 19 ans, la jeune femme se marie avec le peintre Jean-François Dalle. Sous son nouveau patronyme, Béatrice Dalle est repérée pour la première fois, alors qu’elle fait la manche sur les Champs Élysées. Rudy, le mannequin vedette d’Yves Saint-Laurent, l’accoste et lui propose de participer à un shooting de lolitas pour son agence. Elle réalise une séance photo et se retrouve en Une du magazine Photo Revue. Dominique Besnehard — qui deviendra son agent et ami fidèle — la remarque sur la couverture du périodique et la contacte pour le casting de 37° 2 le matin, l’adaptation du roman éponyme de Philippe Djian. Le récit cocasse de leur toute première conversation téléphonique témoigne de la droiture de la future actrice.

« Il m’appelle et ne se présente pas, me dit que je vais passer des essais à Boulogne demain. Je lui réponds qui tu es ? On ne se connaît pas. Moi, quand j’appelle les gens, je suis polie (…) Je te demande de faire la même chose. Et je raccroche ».

Sans hésiter, le réalisateur Jean-Jacques Beineix la choisit pour le rôle. Le film se fera avec elle ou ne se fera pas. Cette première aventure de comédienne va changer le cours de son existence.

37° 2 le matin, le début de la vraie vie

Sorti en 1986, 37° 2 connaît un succès mondial et révèle une comédienne singulière. Elle obtient le César de la meilleure actrice pour son interprétation, dans cette « histoire d’une femme, qui meurt d’amour pour un homme », alias Zorg, incarné par Jean-Hugues Anglade.

Pour la jeune femme, c’est une nouvelle naissance : sa vie commence avec le cinéma. Sa célébrité toute neuve la ravit. Elle en assume tous les privilèges, dont celui d’être le centre de l’attention. Certains pensent, à tort, qu’elle ne durera pas dans le milieu du septième art. Béatrice Dalle, elle, ne doute de rien et l’avenir lui donne raison. Elle entame une carrière riche de nombreux films et de plusieurs rôles au théâtre. Sa filmographie est émaillée de rencontres électives, entre la femme intrépide qu’elle est, avide d’expériences fortes et des cinéastes conquis d’avance.

La filmographie d’une actrice inclassable : des choix guidés par l’intuition

« Je vais juste où mon cœur me mène. »

Béatrice Dalle choisit des films qui lui ressemblent. Ou plutôt, ce sont les cinéastes, souvent radicaux et indépendants, qui viennent à elle. De Claire Denis à Jim Jarmusch, en passant par Abel Ferrara et Michaël Haneke, la comédienne reçoit des propositions de metteurs et metteuses en scène qu’elle admire. Les productions à gros budgets ne l’attirent pas. Riche de près de 90 longs et courts métrages, sa carrière est aussi singulière que sa manière d’aborder son métier d’interprète. Elle ne lit jamais les scénarios à l’avance et apprend son texte la veille pour le lendemain. Son credo : faire une confiance aveugle aux professionnels avec lesquels elle accepte de tourner, par ferveur pour leur travail et leur talent. Ce qui compte avant tout, c’est de satisfaire leur vision artistique et poétique.

Voici une sélection de 3 films emblématiques de son parcours filmographique atypique.

Trouble every day de Claire Denis, 2001

Béatrice Dalle tourne pour la deuxième fois avec Claire Denis, réalisatrice qu’elle admire profondément. L’actrice considère Trouble every day comme son film préféré et le résume ainsi : une parabole sur l’amour et le désir dévorant, au sens propre et au sens figuré. Pour la protéger de ses errances nocturnes et de ses pulsions anthropophages, un médecin, Léo, enferme sa femme, Coré, dans la maison où ils vivent tous les 2 reclus. Lors de la projection cannoise, les scènes horrifiques du film provoquent dans le public des malaises et l’intervention des pompiers.

Bye bye Blondie de Virginie Despentes, 2012

Dans cette adaptation de son livre éponyme, Virginie Despentes s’inspire de sa propre histoire. Cette comédie romantique lesbienne, l’écrivaine s’est autorisée à la réaliser, parce qu’elle-même partage la vie d’une compagne depuis quelques années. Elle fait appel a son amie de longue date, Béatrice Dalle, pour incarner Gloria, une femme entre 2 âges, que le hasard remet sur la route de Frances, une ancienne amour adolescente devenue présentatrice vedette à la télévision. L’actrice et la réalisatrice-romancière ont en commun un destin similaire : l’insoumission à l’autorité patriarcale, une jeunesse marginale et le goût de la culture punk.

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Lux Æterna de Gaspar Noé, 2019

Béatrice Dalle rêvait de travailler avec Gaspar Noé, dont elle a apprécié tous les films. Son vœu est exaucé en 2019. Le réalisateur a carte blanche pour répondre à une commande d’Anthony Vaccarello, directeur artistique de la maison Yves Saint Laurent. La comédienne est sollicitée pour jouer dans ce moyen métrage expérimental, sans scénario, tourné en 5 jours. Elle partage l’affiche avec Charlotte Gainsbourg. En improvisation, les 2 actrices jouent leurs propres rôles. Béatrice, alors réalisatrice d’un premier film, demande à Charlotte d’incarner une sorcière condamnée au bûcher.

Ces figures de femmes qu’on assassine par peur de leur pouvoir, de leur sexualité, de leur puissance invaincue la fascinent. Comme tout ce qui la sort de son quotidien.

La vie de Béatrice Dalle : amours, sororité et liberté

Une vie amoureuse intense

La quête d’absolu et d’infini guide l’existence de Béatrice Dalle, à la scène comme à la ville. Le quotidien la fait mourir d’ennui. Elle n’en veut pas non plus avec ses amoureux.

Son histoire avec Joey Starr qui débute en 1993 en témoigne. Le chanteur de rap et acteur parle de 10 années de vie intense avec l’actrice. Il qualifie sa compagne d’alors d’électron libre. Béatrice résume ainsi leur existence commune : « une quête d’absolu et d’infini à chaque instant de nos vies ». Quelques années plus tard, en 2019, tous 2 se retrouvent avec autant d’enthousiasme sur la scène des Folies Bergères en 2019, dans une pièce de David Bobet, Elephant Man. À les regarder échanger sur le plateau de l’émission C à vous la même année, on perçoit une amitié et une complicité demeurées intactes.

Dans ses histoires sentimentales, l’actrice ne veut garder que le meilleur. Une vie de couple à partager le quotidien, sous le même toit, est désormais inenvisageable.

L’héritière du féminisme

La comédienne ne se définit ni comme une militante ni comme une personne engagée. Prompte à défendre la sororité, le soutien des femmes entre elles et le respect de la diversité, elle reconnaît jouir et profiter de l’héritage des luttes féministes. Son credo, c’est la liberté, ne dépendre de personne, jusqu’au refus d’endosser cette « responsabilité à perpétuité » d’être mère. Annie Girardot, actrice de 33 ans son aînée, appelait affectueusement Béatrice Dalle son « herbe folle ». Ce sobriquet bienveillant lui va plutôt bien.

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Le parcours de Béatrice Dalle reflète son authenticité et les contrastes apparents de sa personnalité : sa bienveillance et son intransigeance vis-à-vis du manque de respect, son autodétermination et une forme d’insolence qui consiste à agir en fonction de ce qui est juste pour elle. Amoureuse de la poésie et de la spiritualité, elle est à l’image des personnalités qu’elle admire comme Marlène Dietrich et Brigitte Bardot, la figure du Christ et Kurt Cobain, le punk et la musique classique, et enfin, le cinéaste italien Pasolini, dont elle s’est fait tatouer les mots sur son bras :

« Mon indépendance, qui est ma force, induit ma solitude qui est ma faiblesse. »

 

Laurence Aguessy, pour Celles qui Osent

Sources :

Paradoxe mon amour, série de 5 entretiens avec Béatrice Dalle, par Philippe Bresson, dans l’émission À voix nue, France Culture, 2021.

Béatrice Dalle, entretien avec Marc-Olivier Fogiel, émission Le divan de février 2016, à écouter sur YouTube.

Interview de Béatrice Dalle, Chaîne YouTube Balessane, 9 juin 2019.

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