Oser les alternatives à l’école de la République

Dans Grâce et dénuement, d’Alice Ferney, une bibliothécaire entend donner le goût de lire à des enfants gitans, dans un de ces camps qui leur sont réservés, à la périphérie des villes. Malgré la misère qui y règne, le personnage parvient pourtant à inviter de nouveaux possibles dans ces petites têtes rusées et curieuses. S’inventer la vie qu’on veut mener, c’est ce que l’école devrait permettre de faire. Au lieu de cela, les établissements officiels semblent plutôt reproduire les inégalités sociales et brimer les futurs potentiels, avec des modes de fonctionnement arriérés et figés. Selon Peter Gumbel, ancien reporter pour le Time Magazine et spécialisé dans l’éducation, le décrochage scolaire dans les écoles françaises est un fléau, malgré un budget alloué à son fonctionnement qui dépasse de loin celui des autres pays. Alors, quelles alternatives existe-t-il à l’école de la République, qui permettraient à nos enfants de développer leurs facultés et réenchanter le monde de demain ?   

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L’école à la maison, le passage obligé de 2020

C’est d’emblée le substitut auquel on pense en cette période sanitaire troublée où certains parents ont bien failli se jeter par les fenêtres de leur appartement, tant ils avaient fait une indigestion d’hypoténuses, de COD et de COI, ainsi que d’un mélange insensé de cris de guerre et de caprices faits maison. Pas facile d’être parent et enseignant, car enseignant, même si certains peinent à y croire, c’est un vrai métier ! Et à ce jour, aucun tuto YouTube n’a su dépanner les familles en détresse. Trêve de plaisanteries. AVANT la crise, l’instruction à domicile était un possible, adoptée par 5063 familles en 2011, selon le ministère de l’Éducation nationale. Les raisons d’une telle démarche divergeaient. 

Il s’agissait souvent : 

  • d’un schisme avec les valeurs de l’école républicaine moderne, en désaccord avec les cultures véhiculées au sein des familles (ce fut le cas avec la question de la déconstruction du genre dans les maternelles) ;   
  • d’un regard sévère sur la qualité et la rigueur de l’enseignement nivelant les élèves vers le bas (avec l’abandon des dictées par exemple, comme des règles fondamentales d’élocution et de bonne tenue en société) ;
  • d’un non-choix dû à la violence subie en milieu scolaire par certains souffre-douleurs, comme le racket, le harcèlement ou le stress (selon une étude du PISA, les écoliers français seraient les plus stressés du monde).

À ce jour, rien n’interdit le homeschooling en France, contrairement à d’autres pays comme la Suède, l’Allemagne ou la Grèce. Il suffit de suivre le programme national et de participer aux examens officiels aux échéances réglementaires. En théorie, un inspecteur doit venir vérifier le bon déroulement de la démarche dans les foyers, ce qui n’arrive pratiquement jamais. Même si la pratique de l’école à la maison est permise, les chiffres restent anecdotiques, probablement à cause d’une récalcitrance globale contre les dérives, sectaires ou seulement comportementales, qui établissent qu’un enfant a besoin de se sociabiliser pour bien grandir. 

De ce point de vue là, peut-être pourrions-nous rejoindre la philosophie d’Alain dans Propos sur l’éducation qui distingue instruction et éducation. Tandis que la famille serait le socle émotionnel sur lequel reposerait la construction du soi moral et psychologique, l’école dispenserait des savoirs analytiques et des codes pour évoluer en société, dans lesquels l’affect aurait une place réduite. La théorie est belle, mais dans la pratique, une telle dichotomie est une tout autre affaire ! 

Oser les écoles Montessori

Maria Montessori est une des premières femmes médecins en Italie. Diplômée à l’âge de 26 ans, elle se spécialise dans la psychiatrie enfantine. Elle s’emploie à étudier rigoureusement le comportement de ces enfants « fragiles », traités comme des animaux, en améliorant leurs conditions de vie et de communication. La démarche est révolutionnaire et les résultats spectaculaires. À force d’observations et d’analyses, elle met au point sa célèbre pédagogie Montessori. Ses fondements ? L’idée selon laquelle l’enfant aime naturellement apprendre et qu’il appartient à l’enseignant de satisfaire sa curiosité. En effet, sur toutes les heures de classe que nous avons eu, quand étions-nous réellement concentrés ? Très peu souvent. 

Dans les écoles Montessori, les enfants sont actifs. Ils décident eux-mêmes d’aller vers ce qui les attire, lorsqu’ils sont réceptifs et enthousiastes. En faible effectif, ils sont très vite responsabilisés dans leurs choix et doivent tenir leur espace d’apprentissage propre. Ces écoles développent sans conteste l’esprit d’innovation, la confiance en soi et la persévérance de l’enfant. Savez-vous que Bill Gate, Larry Page et Sergey Brin (les fondateurs de Google) ou encore Jeff Bezos (le fondateur d’Amazon) attribuent les fondements de leur succès à la fréquentation des écoles Montessori ? Incroyable non ?

En France, ce type d’école privée a rencontré un essor démentiel et le matériel pédagogique Montessori se vend partout (lettres rugueuses, imagier, livres « fermetures et boutons », etc. ). À la longue, certaines écoles se sont parfois mises à privilégier la liberté de l’enfant plutôt que sur la rigueur et l’esprit d’analyse de l’enseignement. Les quelques décalages de point de vue entre les établissements s’expliquent du fait qu’il n’y a pas d’habilitation particulière pour se proclamer école Montessori. Or, si cette méthode apparaît aujourd’hui comme « new-age », elle est pourtant basée sur des données neurocognitives et psychomotrices bien plus avancées que l’éducation traditionnelle. Sur l’ensemble du territoire français, les preuves de réussite restent très encourageantes. 

En 2011 et 2014, Céline Alvarez avait essayé d’intégrer la célèbre méthode à l’éducation nationale de Gennevilliers, avec des résultats incroyables. Ses élèves de maternelle avaient pratiquement 2 ans d’avance sur le programme officiel. Si la satisfaction des parents était sans faille, l’établissement n’a pas supporté le décalage avec les autres classes et a sommé Céline Alvarez d’arrêter ses méthodes. Elle a refusé et démissionné. Aujourd’hui conférencière et écrivain, elle a publié le livre Les lois naturelles de l’enfant, qui est aussi le nom de son blog où elle explique ses convictions les plus profondes. N’hésitez pas à aller voir, ça vaut vraiment le coup !

La pédagogie Freinet comme alternative à l’école républicaine

Vous connaissez le sketch de Gad Elmaleh sur l’école ? « Après l’école, quelqu’un s’est-il déjà servi d’un compas ? Et l’hypoténuse ? Elle est égale à la somme des carrés des longueurs des 2 autres côtés. Très bien. Et alors ? Ça t’as déjà sorti d’une galère ? Tu t’es déjà dit à la fin d’une soirée : heureusement qu’on la connaissait cette règle !?  » Voilà justement le problème du système éducatif : l’absence de ponts entre l’apprentissage théorique et la réalité. La pédagogie Freinet, c’est exactement l’inverse. Inventée par l’enseignant, Célestin Freinet, l’expérience exprimée oralement doit servir de support au cours et ouvrir des portes à la fois sur des connaissances théoriques et sur des codes pratiques.

Concrètement, le professeur est assis au fond de la classe et ce sont les élèves qui, tour à tour, animent la classe avec les réflexions qui les préoccupent. L’enseignant tient le rôle de catalyseur, qui éveille, stimule et entretient l’apprentissage à partir de ce qui intéresse les élèves. Par exemple, une petite fille en CM1 va sur l’estrade présenter son dinosaure en plastique. Qu’à cela ne tienne, ce sera l’occasion de parler des espèces disparues et des régimes alimentaires dans le règne animal. Tout cela, en fonction bien sûr des questions posées et des intérêts pressentis. À la fin, les échanges sont consignés sur papier. Pour l’organisation des classes, les élèves sont non seulement au centre des délibérations, mais dans le quotidien de l’école, ils donnent également leur avis sur la manière dont se tiennent les cours et ce qui pourrait être amélioré. Cette façon de procéder se matérialise par la réunion d’un conseil d’enfants, qui fixe les cadres et les règles à suivre. Sainte horreur pour le système français jacobin, centralisé et conservateur ! Et bien, en un sens oui. Mais dans l’autre, le seul établissement entièrement consacré à la méthode Freinet a été soutenu par le gouvernement Jack Lang, à l’initiative d’un  » conseil national de l’innovation pour la réussite scolaire « . C’est à Mons-en-Baroeul, dans une ZEP, que Sylvain Hannebique a tenté l’expérience en 2001. Le ministère de l’Éducation nationale a soigneusement étudié le phénomène pendant 5 ans, par l’intermédiaire d’inspecteurs et de scientifiques de renom, pour conclure à des résultats tout à fait honorables. Ces élèves issus de milieux défavorisés ont rapidement dépassé la moyenne nationale.

Pourquoi alors ne trouve-t-on pas d’autres écoles entièrement Freinet sur l’hexagone, mais seulement des classes, çà et là ? Il se pourrait que ce soit dû à l’état d’esprit français, mais aussi à l’exigence que requiert ce type d’apprentissage pour les enseignants, qui doivent être des modèles de connaissances, de bienveillance et d’adaptabilité. De plus, le ministère n’a pas jugé bon d’institutionnaliser de formation pour former ces professeurs ultra polyvalents. Il reste néanmoins possible de faire des stages en tant que parent ou enseignant via l’ICEM et de continuer à s’informer en lisant le magazine officiel Le jeune éducateur. 

Les établissements Steiner-Waldorf 

Saviez-vous que selon la légende, Einstein n’a pas prononcé un mot jusqu’à ses 4 ans et qu’il était longtemps considéré comme un cancre à l’école ? Dans les établissements Steiner-Waldorf, on trouve ce genre de cas tout à fait normal. Cet enseignement basé sur une anthroposophie (étude de l’homme) imprégnée de spiritualité prend le temps, respecte les cycles et met l’accent sur le développement de la créativité avant tout. Danse, chant, sculpture, poésie, tricot, développement psychomoteur avec la pratique de l’arythmie musicale : cette pédagogie part du présupposé que la base de l’épanouissement en tant qu’adulte réside dans la liberté de développer ses aspirations les plus profondes. C’est donc sur cette priorité que le système entier se base. 

Les élèves Waldorf ont à peu près 2 ans de retard sur leur classe d’âge et conservent le même professeur pendant tout leur cursus. On pourrait croire qu’ils sont « en retard » mais cet esprit de consolidation de la confiance en soi à travers l’art semble porter ses fruits. L’écrivaine Nancy Huston sort d’une école Steiner, tout comme Ferdinand Alexander Porsche (des voitures Porsche) ou même Claire Opper, de l’orchestre philharmonique de Berlin. De nombreux cadres chez Google, Facebook ou Apple, ont scolarisé leurs enfants dans des écoles Steiner, où il n’y a aucun écran. Pas étonnant, ce sont les premiers informés par les répercussions des nouvelles technologies sur le cerveau. Loin d’en faire des individus inadaptés à la société, les écoles Steiner sont les incubateurs des entrepreneurs et des artistes de demain. Pour certains parents, ils sont le dernier recours lorsque le système éducatif juge leur enfant « perdu ». Selon l’étude de Rébecca Shankland, chercheuse à l’université, les élèves Steiner et Montessori sont mieux adaptés aux études supérieures que ceux issus du système scolaire public. Tout cela reste donc très encourageant.

Aux fondements de cette pédagogie, il y a toute une mystique qui imprègne aujourd’hui l’esprit de ces écoles, sans toutefois être enseignée. 18 % des parents d’élèves concernés refuseraient catégoriquement d’y souscrire, ce qui ne pose apparemment aucun problème. Au niveau de la commission des sectes dirigée par le député Jacques Guyard, l’aspect ésotérique a pourtant fait des étincelles. En 1999, une descente surprise d’inspecteurs dans l’école alpha de Saint-Menoux espérait déceler des pratiques compromettantes. Après des preuves insuffisantes accompagnées d’un procès en diffamation du responsable national Henri Dahan, le ministère avouait ne rien pouvoir opposer de significatif aux pratiques Steineriennes. De plus, les écoles Steiner avaient été mises sous contrat d’État quarante ans plus tôt, à une époque où ce genre d’innovations étaient davantage tolérées, ce qui légitime aujourd’hui leur existence. Bref, rien qui ait de quoi affoler les consciences à défaut d’attiser la curiosité ! 

 

Vous arrivez à la fin de cet article. Si ces alternatives à l’école républicaine française sont alléchantes, aucun système miracle n’existe qui garantira à coup sûr la réussite de votre enfant. Quelle que soit l’école, il est essentiel de pouvoir s’orienter en fonction de ses ressentis et des critères qu’on juge importants. Par ailleurs, tout n’est pas à jeter dans le système traditionnel, loin de là. Si on peut arriver à soigner le service public en train de se déliter, voire de l’enrichir, pourquoi ne pas essayer ? Ce sera le thème d’un prochain article. En attendant, dites-nous ce que vous avez pensé de celui-ci et n’hésitez pas à enrichir la discussion avec vos expériences ! 

Charlotte Allinieu, rédactrice web pour Celles qui Osent

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