Thelma et Louise, une référence féministe toujours intacte

À sa sortie en salle, Thelma et Louise, long métrage réalisé par Ridley Scott, est un phénomène planétaire. Qui n’a jamais utilisé la référence à ce tandem pour décrire deux femmes indépendantes et hors des clous ? Au-delà du cliché, la cavale de Geena Davis, alias Thelma Dickinson, et de Susan Sarandon, alias Louise Sawyer, déclenche la controverse. Ce road-movie parsemé d’embûches renverse l’ordre établi par une société sexiste. Depuis l’Arkansas vers la frontière mexicaine, les deux fugitives entament un voyage initiatique où le combat pour leur survie passe par les armes, en réponse à la violence subie. Comment ce classique du cinéma est-il devenu un film culte du féminisme ? Travelling sur ce combat des femmes, malheureusement toujours d’actualité, dont les actes du scénario semblent se répéter.

Les particularités de l’œuvre Thelma et Louise

Pour les puristes, Thelma et Louise est un drame. Cependant, le scénario est un mélange d’autres genres cinématographiques alternant :

  • le buddy movie, un film de potes avec deux protagonistes aux antipodes ;
  • le road-movie, l’histoire retraçant la cavale de deux héroïnes ;
  • le western, la réalisation de Ridley Scott reprenant les techniques du genre ;
  • le film policier ;
  • et la comédie.

Une succession d’obstacles constitue la genèse de cette œuvre, tant sur les choix du tandem d’actrices que sur la production. Callie Khouri, la scénariste, imagine un premier duo avec Holly Hunter et Frances McDormand. Quand le synopsis arrive dans les mains de Ridley Scott alors simple producteur, son choix se porte sur Michelle Pfeiffer et Judie Foster. Une fois bouclée la production, le duo pressenti est engagé sur d’autres tournages. Le réalisateur choisit alors deux actrices plus discrètes : Susan Sarandon et Geena Davis.

La production d’Hollywood se montre frileuse à produire ce « Chick Flick » (film pour gonzesse). Pour comprendre cette réticence, le cinéma des années 70 et 80 porte encore les stigmates du code Hays. Pour éviter la censure étatique, les sociétés de production du Nouvel Hollywood s’imposaient l’autocensure. Conséquence directe : la femme est peu représentée, ou elle n’existe qu’en tant que femme objet et non femme sujet. Alors quand Ridley Scott débarque avec son synopsis de deux héroïnes, hors la loi, en cavale, s’appropriant tous les codes masculins du genre, il dénote complètement. Face à lui, les films de Georges Lucas, Francis Ford Coppola et Martin Scorsese transpirent la testostérone à plein nez ! Même le célèbre Steven Spielberg cantonne au mieux la femme dans un rôle de mère de famille.

L’essence de ce long métrage se définit également par l’audace de sa scénariste et l’identité de son réalisateur. Thelma et Louise est un film réalisé par un homme, sur la base d’un scénario écrit par une femme, dont le rôle principal est tenu par le premier duo d’héroïnes hors la loi à l’écran. Ridley Scott, citoyen britannique, assure la mise en scène avec un regard d’Européen pour cette production américaine.

Un long métrage clivant

À sa sortie dans les salles obscures, le courage et l’audace de Thelma et de Louise sèment le trouble. Des mâles alphas, dépossédés de leur virilité, qualifient ce film de misandre. Mais qui sont ces personnages antagonistes face à ce tandem féminin ? Dans l’ordre d’apparition à l’écran, se succèdent un tyran domestique, un violeur récidiviste et un camionneur obscène et harceleur. Ces profils peu flatteurs de la gent masculine créent le tollé. L’ambivalence de Jimmy Lennox, le petit ami de Louise, et de JD, le petit voleur auto-stoppeur, interprété par le tout jeune Brad Pitt, contribue à la polémique. L’enquêteur joué par Harvey Keitel est quant à lui jugé trop empathique face à la violence des fugitives.

Mais pourquoi ce duo d’héroïnes choisit-il de répondre par les armes ? Cette question catalyse toutes les oppositions des deux genres humains. D’un côté, Thelma et Louise privent les hommes de leur rôle de super-héros. De l’autre, certaines de leurs compatriotes féministes jugent ce recours à la violence comme négatif pour l’image de la femme. Elles les rabaissent à ce que peut être l’homme dans toute sa brutalité. Le fait que cette prise d’armes est la réponse à une violence qu’elles ont elles-mêmes subie, peinent à calmer les esprits.

Une semaine après la sortie du film, Susan Sarandon et Geena Davis font la couverture de Times Magazine. On pouvait s’attendre à ce que la Une du journal mentionne leurs noms d’actrices. Elles apparaissent en tant que Thelma et Louise sous le titre « Why Thelma and Louise Strike a Nerve » (Pourquoi Thelma et Louise appuient là où ça fait mal). Quel mal ? L’histoire des jeunes femmes est un miroir de la société patriarcale et sexiste, où règne l’oppression machiste.

Le film bouscule aussi le monde du 7ème art. Deux scènes suscitent la polémique. La scène du viol dans une Amérique encore puritaine est trop explicite ou trop réaliste. Le saut final dans le Grand Canyon de l’Arizona, pourtant qualifié aujourd’hui de scène d’anthologie, est bien loin des Happy Ends affectionnés par Hollywood. Ce long métrage bouleverse également les codes de représentation de la femme dans l’industrie du cinéma. Becky Aikman démontre dans son roman « Off the Cliff: How the Making of Thelma & Louise Drove Hollywood to the Edge », les ravages du male gaze (regard masculin).

L’appropriation des codes masculins par le tandem hors la loi

Comment deux gazelles ont-elles pu piquer le haut de l’affiche à tous ces cowboys plus ou moins solitaires des westerns et des road-movies ? Elles se sont tout simplement approprié les codes de leurs homologues masculins.

La prise d’armes

Hasard du scénario ? Le nom du saloon dans lequel Thelma et Louise font leur première pause s’appelle le Silver Bullet (balle d’argent). A posteriori, ce nom est prémonitoire pour la suite de leurs destins et de leurs destinées. Le revolver, réservé aux genres du western et du film policier, est par voie de conséquence un accessoire incontournable des acteurs. Dans le périple des fugitives, le pistolet devient l’instrument de leur autonomie, et l’accessoire indispensable de leur rébellion progressive et radicale. Dans le premier acte, Thelma le tient du bout des doigts comme un objet sale et répugnant. Dans le dernier acte qui scelle leur sort auprès des équipes du FBI, elle assure le braquage avec une grande dextérité. Faut-il rappeler qu’a contrario de ses homologues masculins, Geena Davis mène son attaque avec douceur et respect envers ses victimes… sur les bons conseils prodigués par son amant d’une nuit, Brad Pitt !

La Ford Thunderbird 1966

Au début des années 1960, en pleine période de conquête de l’espace, Ford sort sa Thunderbird aux allures futuristes. Cette « T-Bird » décapotable vert amande joue un rôle à part entière. Elle transporte les deux femmes dans leur quête de liberté, d’abord pour fuir l’oppression machiste d’un mari, puis pour poursuivre leur cavale vers la frontière mexicaine.

Callie Khouri, la scénariste, explique ce choix en ces termes : « En tant que cinéphile, j’ai été nourrie du rôle passif des femmes. Elles ne conduisaient jamais l’histoire parce qu’elles ne conduisaient jamais la voiture. » À l’instar des hommes, Louise, tout au long de l’histoire, marque son attachement viscéral à sa décapotable. En musique de fond, le timbre de voix rocailleux de Marianne Faithfull interprète la Ballad of Lucy Jordan. Elle chante les désillusions d’une ménagère de 37 ans qui, elle, regrette de ne pas avoir fait une virée à Paris en voiture de sport.

La conquête de l’Ouest

Le genre cinématographique du western connaît son apogée au milieu du XXe siècle, faisant écho à l’histoire de la construction des États-Unis. De fait, les épopées du Far West incarnent l’âge d’or des studios d’Hollywood. L’œuvre de Thelma et Louise fait de la conquête de l’Ouest un territoire féminin. Cette traversée est magnifiée par la beauté et la mise en scène des paysages des canyons de l’Utah. En musique de fond, le rythme du blues de B.B. King incite à poursuivre l’aventure.

L’émancipation par la sororité

Callie Khouri, la scénariste du film, a été souvent appelée la 3e femme du film. Poussée par la lassitude du rôle passif réservé aux actrices, elle écrit un véritable voyage initiatique d’une conquête brutale d’identité. Cette quête de soi et de liberté ne peut se faire seule. Elle s’expérimente par la sororité.

La singularité de ce duo est tant dans sa dualité que dans sa perméabilité. Thelma, à l’innocence blessée, ayant une confiance éperdue en l’autre, cumule les maladresses. Enivrée par sa propre audace, son ingénuité désarmante s’efface pour finalement prendre les armes au sens propre. Quant à Louise, elle s’impose d’abord par son allure dominatrice, voire arrogante. Au fil des embûches, aux côtés de son amie, elle laisse découvrir ses failles pour exposer une vulnérabilité cachée. Les deux sœurs de cœur, aux visions différentes de la vie et aux caractères opposés, se complètent dans l’adversité.

Ce scénario révèle une arche dramatique intense. Thelma et Louise se dépouillent peu à peu de ce qui faisait leur vie : carcan sociétal, contraintes maritales, et même leur argent. Elles (re)prennent ensemble le contrôle sur leurs corps et leurs apparences. Geena Davis abandonne son déguisement de femme au foyer soumise quand Susan Sarandon échange ses effets personnels contre un chapeau Stetson. Elles vivent un retour à l’état de la femme sauvage sans artifices. S’affranchir des règles imposées par le patriarcat contribue à leur accomplissement personnel. Dépassant le cadre d’un film ayant pour thématique la solidarité féminine, les héroïnes explorent pleinement ce voyage tout aussi intérieur.

Les prémisses de l’Empowerment au féminin

Malgré tous les débats et polémiques, à quoi tient le succès de ce film ? Beaucoup de spectatrices en situation de violences domestiques se sont reconnues dans l’histoire de Thelma et Louise.

La scène du viol constitue l’incident déclencheur, modifiant brutalement les enjeux des deux héroïnes. La thématique de la violence sexuelle reste en toile de fond tout au long de leur périple. Le spectateur vit d’abord l’agression sexuelle subie par Thelma, puis devine celle de Louise quelques années plus tôt au Texas. L’attachement à ces deux protagonistes et leur volonté de reprendre le dessus, suscitent sympathie et admiration. À toutes ces spectatrices qui se sont identifiées à Geena Davis et Susan Sarandon, se sont greffés les spectateurs qui ont ressenti de la compassion, oubliant les débats des détracteurs.

Le film explore très bien la situation des victimes avec ce cruel processus : l’agression sexuelle, la sidération, puis le doute. Le refus de Thelma et de Louise face aux diktats phallocrates, ainsi que leur choix de prendre les armes incarnent les prémisses de MeToo. Ce mouvement initialement lancé en 2006 par Tarana Burke, a été repris par Alyssa Milano en octobre 2017. La résonance de cette œuvre semble malheureusement encore intacte aujourd’hui. La parole des victimes n’est ni entendue, ni respectée, poussant les militantes aux combats avec pour armes leur détermination et les réseaux sociaux.

L’industrie du cinéma reste un très mauvais élève quant à l’équité des genres. Comme Susan Sarandon l’a simplement dit au Festival de Cannes en 2016 : « Après Thelma et Louise, ils ont prédit qu’il y aurait tellement de films mettant en vedette des femmes. Mais cela ne s’est pas produit. » Sa partenaire Geena Davis a elle aussi pris les armes en fondant le Geena Davis Institute on Gender in Media. Elle se bat pour une meilleure représentation des femmes dans les médias, encourageant ainsi l’émancipation des femmes.

 

La qualité de l’écriture de Calli Khouri et de la réalisation de Ridley Scott ont fait de Thelma et Louise un classique du cinéma. La splendide interprétation toute en nuances de Geena Davis et Susan Sarandon l’a propulsé au rang de film culte du féminisme. Ce long métrage en particulier a participé à faire bouger les lignes. Voir, revoir ou faire connaître cette œuvre reste une des formes de promotion d’un féminisme d’action. Allant de l’appropriation de leurs propres codes en accord avec leurs valeurs, au développement de cercles de femmes, toutes celles qui osent, par leur petit ou grand combat, contribuent à enrichir ce monde pour le rendre meilleur et équitable.

Estelle Fontaine pour Celles qui Osent

 

Sources :

Le Point, article du 31/08/2018, modifié le 03/09/2018

Times Magazine, article du 23/05/2016

Time, article du 24/06/1991

France Culture, Thelma et Louise ou la liberté ou la mort émission du 18/10/2020

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