No home de Yaa Gyasi : retour aux sources

Tout commence au XVIIIe siècle, en Côte-de-l’Or, actuel Ghana. Ici, naîtront deux demi-sœurs, Effia et Esi, qui ne se connaîtront jamais. L’une sera mariée à un Anglais, l’autre déportée puis réduite à la servitude. No home de Yaa Gyasi nous embarque dans un voyage de trois siècles entre l’Afrique et les États-Unis. Dans ce roman sur l’esclavage et la condition des Noirs, à mi-chemin entre le conte et le récit historique, Yaa Gyasi nous livre son point de vue politique et poétique. Avec une surprenante douceur, sans jamais juger.

Deux sœurs pour une histoire : celle de l’esclavage

« Tu n’es pas la première fille de ta mère. Il y en a eu une autre avant toi. Et dans mon village, il y a un dicton sur les sœurs séparées. Elles sont comme une femme et son reflet, condamnées à rester sur les rives opposées de l’étang. » C’est ce que révèle une petite esclave à Esi, fille d’un Grand Homme de la tribu ashantie et de sa troisième femme, Maame. En effet, Esi est la deuxième fille de Maame, qui a déjà donné le jour à Effia, suite au viol d’un autre Grand Homme en pays fanti. Maame a abandonné Effia à la naissance puis elle a mis le feu à la forêt jouxtant le village pour ensuite disparaître.

C’est le début de deux récits qui se dérouleront en parallèle dans le roman No home, de Yaa Gyasi. Effia la Beauté épousera un soldat britannique. Elle engendrera une descendance métissée, tourmentée par la mémoire de Maame. Esi, raflée, est vendue comme esclave aux États-Unis. Sa progéniture connaîtra le joug puis la discrimination liée à la couleur de peau. Les deux sœurs auraient pu se rencontrer au moment où Esi se retrouve parquée dans les cachots du fort de Cape Coast. C’est là que vit Effia, dans les étages, avec son mari James Collins. Pourtant, elles ne se verront jamais. Les deux branches de leur famille suivront leur trajectoire propre, jusqu’à l’ultime point de rencontre, en fin de récit. Les deux chroniques entrelacées racontent comment l’identité noire s’est trouvée déchirée par la folie des hommes et leur désir de puissance.

Un roman sur l’esclavage : son impact sur plusieurs générations

« C’était primordial pour moi que le roman parle de l’héritage de l’esclavage, cette idée que l’esclavage continue d’avoir un impact génération après génération. ». C’est ce que nous explique Yaa Gyasi dans une vidéo de promotion de son roman, No home, paru en poche en 2018. La fiction, qui embrasse trois siècles d’histoire, propose une structure linéaire mais ambitieuse. Chaque chapitre est consacré à un personnage, en mêlant expérience intime et événements majeurs.

Il y a Ness, qui permet à son fils Jo d’échapper à la captivité par l’Underground rail road, le réseau secret d’évasion des esclaves. On suit Abena, délaissée par son amour d’enfance et humiliée par son statut de célibataire. Elle va trouver refuge dans une mission évangélique. On plonge dans l’histoire de Willie, dont l’époux, très clair de peau, finira par l’abandonner, pour se faire passer pour un Blanc. Sonny, son fils, sombrera dans la drogue. Il finit piégé dans le quartier de Harlem, prison aux murs invisibles pour les gens de couleur, théâtre des émeutes de 1964. Bien d’autres personnages nous entraînent brièvement dans leur vie avant de passer le relais à un descendant, jusqu’à nos jours.

L’asservissement et la ségrégation sont le terreau dans lequel va s’enraciner l’identité noire américaine. Une identité marquée par l’oppression, la souffrance, l’ignorance et la rupture avec les origines. Sur les plantations de coton, la langue maternelle est oubliée puis remplacée par l’anglais. Les maîtres imposent la religion chrétienne pour mieux contrôler les velléités de révolte. « Je sais à présent une chose, mon fils : le mal attire le mal. Il grandit. ». C’est ce que dira Akua, une descendante d’Effia. Le mal d’origine, c’est le droit que s’arrogent des hommes de disposer de la vie d’autres hommes comme d’une propriété. Les peuples du Ghana ont pratiqué les guerres tribales pour d’abord avoir leurs propres captifs, puis pour les vendre aux colons blancs. Les hommes exercent leur pouvoir sur les femmes, en s’appropriant leur corps et en tentant d’infléchir leur destinée.

La voix des femmes dans No home de Yaa Gyasi

Les figures féminines ont une place centrale dans ce roman sur l’esclavage. Les prémices du drame s’incarnent dans Maame, la femme-feu. Elle abandonne à la naissance sa fille aînée, née d’un viol. Elle ne pourra pas empêcher sa cadette d’être déportée. Ces douleurs traverseront toute sa filiation. Les femmes sont battues, violées, vendues, humiliées, mais arpentent le récit avec une clairvoyante dignité. Comment survivre quand on est brutalisée, quand on nous retire notre enfant, ou qu’on nous sépare de notre famille ?

Dans certains cas, il faut se battre, comme Ness qui se sacrifie pour faire échapper son fils. Dans d’autres, la seule issue sera de renoncer. C’est le cas d’Agnès qui se suicide alors qu’elle est arrachée à la liberté pour retourner sur le domaine d’un ancien maître. Quand c’est possible, les femmes traceront leur propre voie. Akua, infanticide malgré elle, trouvera le chemin du pardon à la fin de sa vie. Akosua, quant à elle, décidera de se détourner des traditions au prix d’une terrible mise à l’écart : « Je suis fière d’être une Ashantie, comme je suis sûre que tu es fier d’être un Fanti, mais après avoir perdu mes frères, j’ai décidé que s’agissant de moi, Akosua, je serai ma propre nation. »

Homegoing : le chemin de l’apaisement

Ce « mal » nommé par Akua est toujours à l’œuvre dans la société américaine contemporaine. Des drames, tels le meurtre d’Eric Garner ou celui de Georges Floyd par des policiers blancs, bafouent les droits civiques. Dans leur sillage est né le mouvement Black lives Matter. Beaucoup trop régulièrement, la justice des États-Unis est soupçonnée de « racisme systémique », comme dans le cas de Jacob Blake : les agents de police (caucasiens) qui lui ont tiré dessus ne seront pas inculpés. Pourtant, la romancière veut croire en un apaisement lucide.

Le titre original du roman de Yaa Gyasi est Homegoing, qui signifie « retour à la maison ». « Homegoing », c’est également le nom d’une cérémonie funéraire typiquement afro-américaine. Elle trouve ses fondements dans les premiers services religieux autorisés aux communautés noires asservies pour enterrer les leurs. « Retourner à la maison » : il s’agit de revenir auprès de Dieu, de se libérer du joug de l’oppression. Mais cela peut signifier aussi identifier ses origines et se réconcilier avec elles.

« Homegoing », c’est retrouver le chemin de la mémoire et de l’apaisement. Yaa Gyasi, émigrée aux États-Unis à l’âge de deux ans, a fait un voyage fondateur dans sa patrie natale, ce qui a déclenché l’écriture de ce premier roman sur l’esclavage. À l’instar de Toni Morrison ou Chimamanda Ngozi Adichie, la volonté de la jeune auteure de mêler petite et grande Histoire sonne comme un message politique. Un message en faveur d’une réappropriation de leurs racines par les Afro-Américains et les autres populations des États-Unis. Rétablir et accepter des pans entiers de l’Histoire pour mieux se comprendre et vivre ensemble.

Yaa Gyasi suggère que l’apaisement sera le fruit de la réconciliation de ces deux rives de la servitude, l’Afrique et les États-Unis, Effia et Esi enfin réunies.

Emeline T, pour Celles qui osent

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