Précarité menstruelle : ce qu’il faut savoir

Vous souvenez-vous, en 2015, du débat autour de la fameuse « taxe tampon » ? À cette occasion, la TVA appliquée sur les protections hygiéniques fut ramenée de 20 à 5,5 %. Pour couper court aux revendications de suppression pure et simple de cette taxe, le gouvernement avait d’ailleurs rappelé qu’il ne fallait pas confondre « produit d’hygiène » et « produit de première nécessité ». Les protections hygiéniques : un simple produit d’hygiène dont les femmes n’ont pas nécessairement besoin ? C’est alors que la notion de « précarité menstruelle » est apparue, portée par de nombreuses associations. Le tabou est double ici puisqu’il combine celui des règles et de la pauvreté. Alors, de quoi parle-t-on exactement et comment lutter contre cette injustice sociale ?

Qu’est-ce que la précarité menstruelle ?

Il s’agit de la difficulté, pour les personnes réglées, à accéder aux protections, médicaments (antidouleurs, antispasmodiques) ou soins relatifs à leurs menstruations pour des raisons financières. À l’échelle mondiale, on estime à 500 millions le nombre de personnes qui connaissent une situation de précarité menstruelle, souvent majorée par le manque d’accès à l’eau potable. C’est un vecteur d’exclusion sociale, de choix impossibles (manger ou acheter des protections), et de problèmes de santé qui s’ajoutent à la pauvreté.

On estime le coût des règles autour de 10 euros par mois, toutes dépenses confondues. Les protections achetées sont le plus souvent des serviettes ou des tampons hygiéniques jetables, pour des raisons pratiques. Dans un budget fragile, 10 euros représentent plusieurs repas.

Cette difficulté touche des jeunes filles, des étudiantes, des migrantes, des mères célibataires, des femmes en prison ou SDF, les empêchant de vivre décemment leurs menstruations. Ce n’est que depuis 2016 que la France se penche sur la question, grâce notamment à la libération de la parole des intéressées. Rappelons qu’avant 2016, les protections périodiques étaient taxées à hauteur des produits dits « de luxe ».

Avoir ses règles en situation de pauvreté : 5 chiffres clés

Il existe dans le monde une féminisation de la pauvreté (ONU). En France, une étude de l’INSEE publiée en 2018 confirme cette tendance, et précise que l’augmentation des familles monoparentales est un facteur important de cet accroissement. Voici un tour d’horizon de la situation en 5 chiffres :

  • 1 700 000 : selon une étude IFOP (2019), c’est le nombre de personnes en France qui souffrent de précarité menstruelle, toutes situations professionnelles ou sociales confondues. La majorité des concernées sont les femmes SDF et les étudiantes qui ne sont pas soutenues financièrement par leurs familles.
  • 38 % des personnes sans domicile fixe sont de sexe féminin, soit 186 000 personnes qui doivent gérer leurs menstruations dans la rue, ou en situation d’accueil précaire. De plus, elles ne bénéficient pas d’un accès facile aux soins gynécologiques ou aux simples conditions d’une bonne hygiène intime.
  • 500 : c’est le nombre de fois qu’une femme aura ses règles en moyenne sur toute une vie. Il ne s’agit donc pas d’un sujet anodin ou marginal, mais d’un véritable enjeu de santé publique, qui concerne la moitié des êtres humains. Cela correspond à environ 10 000 protections périodiques utilisées.
  • 130 000 : c’est le nombre de jeunes filles entre 18 et 24 ans qui affirment manquer l’école régulièrement parce qu’elles ne disposent pas des moyens nécessaires pour gérer leurs cycles (Sondage Survey pour Nana, 2018).
  • 1 étudiante sur 10 fabrique elle-même ses serviettes hygiéniques à base de tissu ou de papier toilette, faute des finances nécessaires pour en acheter. Elles parlent de leur honte, de la peur des odeurs ou des fuites quand elles sont en public (Source : Fédération des associations étudiantes) et 13 % affirment avoir déjà été obligées de choisir entre des protections hygiéniques et un autre produit de première nécessité.

Les conséquences de la précarité menstruelle

Selon l’âge et la catégorie socio-professionnelle, les conséquences varient, mais restent toujours du domaine de l’exclusion sociale. Pour les jeunes filles scolarisées et les étudiantes, cela suppose des décrochages scolaires fréquents, un éloignement des activités sociales et sportives. Dans le monde du travail, comment être performant ou se rendre à un rendez-vous en confiance lorsqu’on craint de tacher la chaise sur laquelle on s’assoit, le pantalon de travail qu’on enfile ?

La précarité menstruelle est également la cause de possibles complications de santé. En effet, les femmes disent garder plus longtemps que prévu leurs protections pour les économiser, favorisant l’apparition d’irritations, d’infections ou de sécheresse vaginale voire de chocs toxiques, qu’il faut ensuite soigner. Ce syndrome engage le pronostic vital et est causé par le fait de garder plus de quatre heures à l’intérieur du vagin une protection imbibée de sang menstruel.

Soulignons également le poids psychologique d’avoir à gérer chaque mois la logistique de ses menstruations dans un contexte de précarité sociale. Aller quémander ce qui relève de l’intime est souvent vécu comme une humiliation supplémentaire. Quelles répercussions sur la confiance en soi ? Quelle image de sa propre féminité ? La honte, encore. La période des règles peut ainsi majorer la fragilité des femmes à chaque cycle, et ajouter de l’inconfort au quotidien.

Des dispositifs isolés et des solutions insuffisantes

Le prix du pays le plus réactif revient à l’Écosse où les protections périodiques sont désormais mises à disposition gratuitement dans les écoles et les universités, ce que demandent sans faiblir les associations en France. Mais, nous n’en sommes pas encore là. La précarité menstruelle, c’est avant tout une histoire de pauvreté au sens large. Et cela ne peut pas évoluer sans des mesures gouvernementales à grande échelle.

Depuis septembre 2020, la gratuité des protections est en cours d’expérimentation dans certaines écoles et universités françaises, et le gouvernement annonce une gratuité totale pour les étudiantes dès la rentrée 2021 par le biais de distributeurs. Une mesure similaire fait l’objet de recommandations officielles dans les lieux publics, pour que les personnes SDF puissent y avoir accès. Des mesures insuffisantes et lentes aux yeux des associations militantes. En attendant, il s’agit donc d’actions locales, et c’est la solidarité qui prime et s’organise.

Pionnière dans le domaine, la mutuelle étudiante LMDE propose à ses adhérentes le remboursement des protections hygiéniques et lance régulièrement des campagnes d’information. Les réseaux sociaux jouent également un rôle important dans ce mouvement de sensibilisation. Ils permettent de lever le tabou et libèrent la parole au travers des hashtags : #precaritemenstruelle #reglesnondites #respecteznosregles #stopalaprecaritemenstruelle. Le collectif Ça va saigner organise des actions coup de poing à la fois artistiques et militantes, invitant les femmes à « montrer » leur sang pour investir l’espace public et ouvrir le débat. Enfin, des associations comme Règles élémentaires organisent des collectes de serviettes hygiéniques, tampons périodiques et produits d’hygiène intime pour les redistribuer. N’hésitez pas à chercher une boîte à dons près de chez vous ou même à organiser une collecte avec le soutien de l’association !

Les règles constituent un thème de santé publique et un véritable enjeu quant à la place des femmes en France et dans le monde. La moitié de l’humanité est menstruée par nature et non par choix : les protections périodiques sont de facto un produit de première nécessité et la primauté de leur gratuité ne fait aucun doute. Il est urgent que les instances dirigeantes proposent des solutions pérennes et concertées. Les menstruations concernent la société dans son ensemble puisqu’il s’agit avant tout d’une vision égalitariste du monde. Ce combat féministe pour une justice sociale ne peut se faire qu’aux côtés des hommes. Mais d’ailleurs, les hommes féministes existent-ils ?

Élodie Soustre pour Celles qui Osent

Note de l’auteur : par facilité rédactionnelle, les personnes réglées sont appelées « femmes » dans ce texte. Il est évident que les minorités de genre menstruées, non-binaires ou hommes trans peuvent être concernées par la précarité menstruelle.

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