Interview de Julie Meunier, fondatrice des Franjynes

Elle a le sourire franc et l’œil qui pétille. Elle est drôle et spontanée. Elle est de ces personnes qui œuvrent naturellement pour les autres, celles chez qui la bonté domine, qui restent humbles face à la réussite. Elle est aussi un véritable modèle de résilience. Quand un cancer a bouleversé son quotidien, quand tout s’est écroulé autour d’elle, elle ne s’est pas laissée happer. Elle n’a pas abandonné. Elle a puisé dans ses ultimes ressources pour sortir grandie de sa terrible aventure. Elle s’appelle Julie Meunier et Celles qui Osent vous raconte son histoire…

Un parcours atypique et une vie bien rangée 

On n’a rien sans rien

« Enfant, j’étais plutôt une bonne élève, mais j’étais une bosseuse. J’ai grandi avec l’idée que l’on n’a rien sans rien ! » Les parents de Julie se disputent souvent. En guise d’échappatoire, elle se réfugie dans ses devoirs et le dessin. Quand ils finissent par divorcer, elle est âgée de 6 ans et part vivre avec sa mère. Ensemble, elles connaissent d’énormes difficultés.

« Mes parents étaient commerçants. Quand ils se sont séparés, ma maman s’est retrouvée sans emploi et sans droit au chômage. Ça a été vraiment dur, on a tellement galéré… Mais on s’est toujours soutenues et, ensemble, on s’en est sorties ! »

 C’est une évidence, Julie est très fière de sa mère et de la relation qu’elles ont tissée. Elle est également très attachée à son beau-père, qui rejoindra un peu plus tard leur vie. « Finalement, grâce à eux, je me suis construite. »

 Déjà très mature, Julie se donne les moyens de vivre une scolarité sans encombre.

 « J’ai toujours été en compétition avec moi-même, je voulais avoir les meilleures notes. En fait, je ne voulais pas décevoir ma mère. Elle avait tellement morflé, je voulais qu’elle soit tranquille avec moi. » 

Tous les chemins mènent à Rome

Pourtant, quand le choix d’une orientation s’impose, la jeune fille est un peu perdue. Elle aime le dessin et rêve d’en faire son métier mais elle a des capacités, alors on lui conseille plutôt la filière scientifique. 

 Avec du recul, elle analyse : 

« Ce sont de fausses croyances des parents, on pense qu’on choisit une option et que ça conditionne la life derrière alors que pas du tout. Tous les chemins mènent à Rome, aujourd’hui je peux le crier haut et fort. Qui aurait cru qu’un jour j’en serais là ? » Son Bac S en poche, obtenu de justesse en raison d’une rupture au timing mal choisi, Julie se cherche.

 « J’étais pas de ces gamins qui, depuis petits, savent ce qu’ils veulent faire. »

 Après une année de fac d’océanologie, elle opte pour une fac d’anglais. Elle s’oriente finalement vers un BTS professions immobilières qu’elle enrichit, en cours du soir, d’une licence, d’un master 1 puis d’un master 2 de droit. 

 « La journée, je travaillais comme assistante dans une agence immobilière et, le soir, j’allais en cours. »

 Quand on lui fait remarquer que sa démarche était courageuse, Julie rétorque spontanément :

 « C’est vrai que c’était dur, mais ça m’a appris la vie ! On me dit souvent que j’ai une capacité à rebondir assez impressionnante, mais en même temps on m’a éduquée comme ça. De manière générale, les difficultés m’ont servi. Je l’ai toujours dit, ça m’a forgé un certain caractère. »

Une vie carrée avec de parfaits angles droits

Au terme de ce parcours sinueux, Julie est devenue juriste en droit immobilier. En apparence, elle a tout pour être heureuse : un métier stable, un amoureux, un bel appartement, une famille aimante et de nombreux amis. Pourtant, cette vie ne lui convient pas :

 « Je vivais dans un carré avec de parfaits angles droits que j’avais construit à la sueur de mon front, et j’ai fini par me rendre compte, qu’en réalité, je préférais les ronds… »

 Bien que consciente de la situation, Julie n’ose pas tout bouleverser. Jusqu’à ce que le destin s’en mêle…Quand l’indésirable vient tout chambouler

La déflagration

Malgré elle, la vie bien rangée de Julie va connaître un profond bouleversement : alors âgée de 27 ans, elle doit faire face à l’annonce que l’on redoute tous. Elle est atteinte d’un cancer. L’agresseur est logé dans son sein gauche et il est très virulent. Pour Julie, le choc est immense.

Très vite, pourtant, il lui faut prendre les choses en main. En parler d’abord, puis programmer ses nombreux rendez-vous médicaux. Gérer ensuite l’administratif et ses émotions qui s’entrechoquent : la peur, l’incompréhension, les questionnements incessants et la colère. 

Jean-Yves

Forcée de cohabiter avec l’indésirable, elle décide de le baptiser. Désormais, ce sera « Jean-Yves » pour les intimes. À cet instant, Julie l’ignore encore mais il va complètement modifier ses attentes : « Pour le coup, Jean-Yves a été l’élément déclencheur. Je me suis dit “ok, on n’a qu’une vie, il est temps de vivre la vie que je rêve plutôt que celle qu’on a rêvée pour moi.” Ça m’a totalement désinhibée. »

La prise de conscience

Julie ouvre alors les yeux sur une réalité. « La vie passe vite, elle peut vraiment basculer du jour au lendemain, c’est pas des conneries en fait ! Alors autant vivre heureux. Franchement c’est trop con. Quand je suis tombée malade, j’avais pas voyagé, j’avais rien vu du monde, j’ai pris une grosse gifle. Je me suis dit “je vais peut-être crever et j’ai rien vu de cette planète, j’ai pensé qu’au travail, à ma carrière et même pas pour me faire plaisir, à moi.” »

Elle comprend que « dans la vie, on naît seul et on meurt seul, donc la première personne à qui il faut faire plaisir, c’est soi-même ».

Armée de cette nouvelle philosophie, Julie s’apprête à entamer de lourds traitements. 

Du marasme à la maîtrise 

Découvrir les traitements

Julie l’appelle poétiquement la « parenthèse désenchantée ». Il s’agit en réalité d’un protocole d’essai clinique de 18 mois, constitué de 8 chimiothérapies, d’une ablation de la tumeur, de 16 injections pour consolider les anticorps, et de 40 séances de radiothérapie. Ces traitements réservent, chacun, leur lot d’effets indésirables. Julie ne s’épanche jamais sur ceux-ci, « parce qu’il existe autant d’effets secondaires que d’humains sur Terre ».

Prendre soin de soi 

Quand on lui demande ce qui lui a été indispensable pendant cette période difficile, elle répond sans détour : prendre soin d’elle. Elle commence à mettre des turbans sur sa tête et des franges — fabriquées main — sur son front.

Elle soigne son maquillage. « Ça peut paraître futile mais pour moi ça ne l’était pas du tout. C’était ma façon à moi de me réapproprier mon identité, de sortir la tête haute. Je voulais qu’on me regarde en se disant que j’avais un super style et pas parce qu’on avait remarqué que j’étais malade. »

 Pour Julie, s’apprêter est un moyen de se tirer vers le haut quand le reflet du miroir la renvoie à sa diminution :

 « On ne peut pas décider de tout dans ce marasme, mais on peut rester maître de la façon dont on a choisi de le vivre. »

Partager

Le choix de Julie, ce sera de partager. Son histoire, son quotidien et ses astuces d’abord, au travers d’un blog créé un mois après sa première chimio : Feminity & JY. Mais, après le contact virtuel, Julie veut aller à la rencontre de ses sœurs de combat. Elle met en place des ateliers au sein desquels elle transmet l’art du nouage de turban : La tête dans les nouages.

« Pour moi, le nouage comporte un réel aspect thérapeutique en permettant de retrouver la sensation non négligeable de se coiffer chaque matin. »

 Elle pose alors les jalons de son futur projet…

les-franjynes-celles-qui-osent-CQO

 Les Franjynes, la créativité au service des malades

Au fur et à mesure de ses traitements, Julie a une idée de génie : et si elle avait la possibilité d’aller plus loin encore ? Et si c’était le moment de renouer avec le dessin, de laisser s’exprimer sa créativité, au profit des autres ?

 En 2016, elle quitte son emploi, dépose son invention, lance un crowdfunding et crée son entreprise, Les Franjynes. Ce nom regroupe tout le concept, à lui seul : de fausses franges, destinées à ses « frangines »

Pourquoi l’écrire avec un j et un y ?

 « J’ai pu caler Jean-Yves dans le nom de ma société, c’est dingue non ? Tout a un sens finalement, tout s’imbrique. »

Le concept 

Les Franjynes, c’est une histoire de partage. C’est, pour Julie, permettre à d’autres femmes atteintes d’alopécie ou de pelade, de retrouver le goût de prendre soin de leur apparence.

 « Je n’ai pas la prétention de dire que je veux remplacer la perruque, je lui suis complémentaire. Les Franjynes, c’est une alternative. Il s’agit de prothèses capillaires partielles. À l’origine, ce sont de fausses franges frontales qui tiennent sur la tête grâce à un système breveté, par-dessus desquelles on vient mettre le bonnet ou le turban de son choix. Nos bonnets et turbans sont thermorégulants, anti-UV et certains sont même antibactériens. »

Aujourd’hui, la gamme s’est diversifiée. 

L’entreprise propose des franges reverse, des ponytails, des turbonnets ou encore des foulards et carrés de soie fabriqués en France à partir de matériaux français de qualité.

Elle s’est aussi étendue aux Franjynettes (collection enfants) et aux Franjyns (gamme de bonnets pour hommes). Cette belle initiative participe également à la lutte collective en reversant une partie du prix de vente des produits à la recherche contre le cancer.

La philosophie 

Le message de Julie est clair : il faut se sentir bien dans sa peau lorsqu’on traverse cette période où rien ne nous est épargné. Il faut être soi-même ! « Ce n’est pas parce que, moi, je créé une alternative à la perruque que je conseille aux gens de porter des prothèses capillaires. Faites ce que vous voulez ! Si votre façon à vous de vous sentir bien c’est de sortir chauve, sortez chauve ! À ce titre, je soutiens à 100 % le mouvement #legangdescranesrases, qui permet d’éduquer le regard sur la maladie chez les jeunes femmes et la “chauvitude”. »

L’après cancer, l’engagement continue

Pas loin de 5 années après l’annonce de son cancer, Julie est en rémission. D’ici quelques mois, elle pourra parler de guérison. Bye bye Jean-Yves, les traitements, les effets secondaires et la vie entre parenthèses. Aujourd’hui, elle vit pleinement, intensément. Cette douloureuse expérience a donné du sens à son existence. Son combat contre la maladie est terminé mais elle continue de s’engager, pour les autres. 

À mes sœurs de combat, quand Julie se livre…

Début 2021, les éditions Larousse publient son livre, À mes sœurs de combat. Quand elle est contactée par une éditrice qui lui propose d’écrire son histoire, Julie est à la fois stupéfaite et hésitante. Très vite pourtant, sa nouvelle vision de la vie la rattrape : « C’est un projet qui ne se présente qu’une fois dans une vie, je ne pouvais pas ne pas monter dans le train ! » Julie y raconte son parcours avec la sincérité, l’humour et le courage qui la caractérisent. Elle y donne surtout des conseils pratico-pratiques basés sur son expérience. Elle y partage aussi ses incompréhensions et ses coups de gueule. 

 … Et se mobilise 

Parmi eux, le droit à l’oubli en matière d’assurances de prêt. Le droit à l’oubli, c’est la possibilité, pour un emprunteur guéri du cancer, de ne pas mentionner la maladie et, ainsi, de ne pas être impacté par une surprime d’assurance. Le droit à l’oubli est actuellement, hors exception, de 10 ans. Julie ne comprend pas.

« La science te déclare guéri au bout de 5 ans. Qu’on ne nous fasse pas confiance pendant ces 5 ans, je l’entends. Par contre, 10 ans, c’est pas normal. Les assureurs ne sont pas des scientifiques ! Attention, je mesure la chance qu’on a d’être français et de pouvoir se soigner, mais je pense juste qu’on peut toujours faire mieux. Je considère le droit à l’oubli comme de la discrimination légalement entérinée. Parce qu’on n’a pas choisi d’être malade, parce qu’il y a des gens qui paient des assurances toute leur vie et qui ne s’en serviront jamais. On pourrait très bien créer des fonds de garantie pour ceux qui ont été touchés par la maladie. Ce n’est pas de notre faute, je ne vois pas pourquoi on serait pénalisés comme on l’est. Tu te rends compte que, non seulement t’as eu un cancer mais que derrière, on t’enlève, en plus, tous tes rêves. T’as juste le droit d’être locataire et salarié. »

Autre point sensible, le déremboursement des achats de prothèses capillaires en ligne. Ce qui devait être une formidable avancée s’est accompagné d’une déception… Depuis le 3 avril 2019, le remboursement des prothèses capillaires partielles a été revu à la hausse.

Parallèlement, il a toutefois été décidé que les achats internet ne seraient plus remboursés, sauf en cas de renouvellement d’ordonnance. Julie déplore cette dernière modalité : « Pour moi, c’est ne pas penser aux patients. Ceux qui sont en chambre stérile, ceux qui sont épuisés, ceux qui ne sont pas en mesure de sortir, ils sont bien contents de pouvoir commander, de chez eux, ce dont ils ont besoin. Pourquoi n’auraient-ils pas droit à la même prise en charge alors qu’aujourd’hui les téléconsultations sont remboursées et que nous sommes nous-même en mesure de donner des conseils et une prise en charge en visio ? » 

Une fois encore, Julie, accompagnée d’autres acteurs sérieux de la vente en ligne de prothèses capillaires, ne se laisse pas abattre : elle dépose, sur le fondement de la rupture d’égalité des chances entre les citoyens, un recours gracieux devant le tribunal administratif et est reçue au Ministère des Solidarités et de la Santé. En vain…

Loin d’être découragée, Julie décide alors de développer les points de vente partenaires des Franjynes. Une fois encore, son choix est dicté par son vécu et le bien-être des malades : « Je me suis beaucoup implantée dans les pharmacies car c’est un lieu qui permet aux patients de ne pas courir mille et une boutiques pour acheter le nécessaire à leur parcours de soins. Au moins, en pharmacie, ils ont tout sur place. »

Garder confiance, croire, et oser

Bousculée par le cancer, Julie a osé. Elle ose aujourd’hui et osera encore demain. À celles qui luttent contre la maladie, elle conseille de garder confiance : « L’être humain est capable de s’adapter aux pires situations grâce à son instinct de survie. » À celles qui n’ont pas encore osé, elle adresse une phrase, chère à son cœur, prononcée par Philippe Croizon (athlète français amputé des 4 membres) : « L’impossible n’existe pas, parce que dans impossible, il y a possible. »

Julie clôt notre entretien par un message qui résonne, un message qui raisonne, comme la conclusion d’une expérience aussi difficile que riche d’enseignements : « Quand on a la santé, tout reste possible. Il faut en profiter pour oser parce que personne n’est à l’abri et un jour, on peut ne plus avoir le choix. Il faut oser, tant qu’on peut encore le faire… »

Mélanie Truffaut, De la robe à la plume, pour Celles qui Osent

tipeee-celles-qui-osent

Articles similaires
Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.