Germaine Richier | L’artiste qui anime la sculpture

Dernière élève de Bourdelle et première sculptrice exposée au Musée national d’art moderne en 1956, elle est l’une des rares artistes femmes à rencontrer un succès international dans les années 1940 et 1950. Une rétrospective de la sculptrice Germaine Richier (1902-1959) a lieu au Centre Pompidou depuis le 1er mars 2023, organisée conjointement avec le Musée Fabre. Rassemblant près de 200 œuvres, cette exposition réunit les grandes thématiques de son travail : l’humain, l’animal, les mythes… Surnommée l’Ouragane à cause de son tempérament fougueux et impétueux, Germaine Richier pratique le modelage expressif de la matière, cherchant à saisir la fragilité et la violence de l’Homme. Son œuvre, inclassable, démontre son audace créative. L’artiste, qui anime la sculpture, a osé s’affranchir des codes de la sculpture académique pour nous plonger dans un univers fantasque et étrange…

Germaine Richier, l’artiste qui anime la sculpture

Celle « qui n’aime pas parler de son métier » est habitée par sa passion d’animer la sculpture.

« J’aime la vie. J’aime ce qui bouge. Pourtant, je ne cherche pas à reproduire un mouvement. Je cherche plutôt à y faire penser. Mes statues doivent donner à la fois l’impression qu’elles sont immobiles et qu’elles vont remuer. »

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À 18 ans, elle entre à l’école supérieure des beaux-arts de Montpellier, dans l’atelier de Louis-Jacques Guigues, un ancien élève d’Auguste Rodin. Six années plus tard, elle persuade Antoine Bourdelle, qui ne souhaite pourtant plus d’élève, de l’intégrer au sein de son atelier. Il accepte et elle apprend la technique traditionnelle de la triangulation, qui consiste à travailler sur le modèle vivant en marquant chacun des points osseux.

Dans les années 1920 et 1930, les portraits et les nus constituent la part majeure de son œuvre, et lui valent ses premiers succès.

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Une pratique singulière : le modelage expressif de la matière

Au lieu de marquer un arrêt forcé dans sa création, la Seconde Guerre mondiale a eu un effet catalyseur pour son œuvre : le public voit dans l’humanité figurée par Richier une dimension tragique, raisonnant avec la réalité insoutenable de la guerre.

« Notre époque, au fond, est pleine de griffes. »

En effet, l’artiste, amie des célèbres sculpteurs Robert Couturier et Alberto Giacometti, s’attache à saisir l’intensité de son modèle à travers le modelage expressif de la terre, conférant à ses statues un aspect « inachevé ». Germaine Richier étire la matière, la superpose en couche, la malaxe et ensuite la déchire à l’aide d’outils à bout tranchant avec lesquelles elle coupe un plan, accentue un creux, dessine une ligne pour affirmer la direction d’une jambe ou d’un bras. Elle incise la surface, trace des scarifications. Elle souhaite que « les formes déchiquetées […] aient un aspect changeant et vivant. »

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S’affranchir des codes traditionnels de la statuaire

L’art de Germaine Richier repose sur sa capacité à dessiner dans l’espace et sa gestion rigoureuse de la construction. Ses surfaces sont expressives, mais la structure se compose de volumes géométriques précis. Elle utilise les outils traditionnels de la sculpture (le compas, le fil à plomb), mais elle trace directement sur le corps de ses modèles une « architecture de lignes », s’émancipant librement de son enseignement académique.

Formée à la « dure école du buste », l’artiste prolonge à la fois la grande tradition de la statuaire en bronze, mais ose s’en affranchir. Après la guerre, elle commence à créer des hybridations entre l’Homme et les formes de la nature, mêlant le monde animal et végétal. Faisant naître des créatures étranges, terrifiantes, fantasques, parfois grotesques, l’artiste offre à voir un univers imaginaire déroutant, comme son Cheval à six têtes ou son célèbre Le Griffu (1952), inspiré d’un personnage du folklore provençal.

Sculpter les insectes de sa Provence natale

Fascinée par les matériaux, les textures et les formes, l’œuvre de Germaine Richier se nourrit de son émerveillement pour la nature. Au cours de son enfance provençale, au sein des paysages de la garrigue et de la faune et la flore méditerranéenne qui nourrissent son imaginaire, Germaine Richier collectionne les sauterelles, observe les grillons et les araignées. La figure primitive L’homme-forêt 1945 en terre et bois, est réalisée à partir de branches d’arbre qu’elle a collectées. Elle s’intéresse particulièrement aux petits animaux méprisés comme la sauterelle, la mante, la cigale ou la chauve-souris ; les insectes sont alors grossis, agrandis, afin de rendre encore plus frappante l’impression de mouvement.

« Je suis plus sensible à un arbre calciné qu’à un pommier en fleurs. »

Deux sculptures marquent profondément les visiteurs de l’atelier : L’Orage, immédiatement jugée majeure par la critique, et sa compagne, l’Ouragane, évoquant les corps pétrifiés de Pompéi qui fascinent la sculptrice.

L’artiste ne s’en cache pas : elle parle à ses sculptures et les personnifie. En 1956, dans le cadre de sa grande rétrospective au Musée national d’art moderne, elle fait même tailler par le sculpteur Eugène Dodeigne deux stèles funéraires aux formes abstraites pour le “couple”, qu’elle intitule Le Tombeau de l’Orage et L’Ombre de l’Ouragane.

Germaine Richier, au cœur de « la querelle de l’art sacré »

Le nom de Germaine Richier est souvent cité dans ce qu’on a appelé en histoire de l’art « la querelle de l’art sacré ». En effet, en 1951, l’artiste est au cœur d’une polémique suscitée par le Christ qu’elle crée pour l’Église du plateau d’Assy. Elle a choisi de fusionner le corps de Jésus et sa Croix, soulevant ainsi le houleux débat sur le mystère de l’incarnation… La sculpture, violemment critiquée par les catholiques traditionalistes, est jugée blasphématoire, ce qui affecte l’artiste, profondément croyante. Le Christ d’Assy ne retrouvera sa place au sein de cette église qu’en 1969, soit 10 ans après la mort de l’artiste. André Malraux écrira pourtant que « c’est le seul Christ moderne devant lequel quiconque peut prier. »

Colorer la sculpture, apporter de la joie

À partir de 1952, Germaine Richier exploite un nouveau matériau, qu’elle travaille comme de la terre : le plomb. Détournant la technique du vitrail, elle sertit ce métal avec des morceaux de verre coloré. Elle conçoit des sculptures de petite taille avec des os de seiche ou encore des plaques de cire. Elle commence également à peindre, à patiner et à émailler certains de ses bronzes ou plâtres, faisant entrer de la vie et de la joie dans ses œuvres.

« La sculpture est grave, la couleur est gaie. J’ai envie que mes statues soient gaies, actives. Normalement, une couleur sur de la sculpture ça distrait. Mais, après tout, pourquoi pas ? »

L’Échiquier, dernière grande pièce colorée de l’artiste et synthèse de sa création, est interrompue par sa mort précoce en 1959.

L’œuvre de Richier, originale et inclassable, mérite d’être redécouverte. Son talent demeure méconnu alors qu’elle a pourtant occupé une position centrale dans l’histoire de la sculpture moderne. À la question : Germaine Richier était-elle féministe ? La réponse est non. Ce n’est pas un combat qu’elle a décidé de mener, car pour elle, l’art passe avant tout.

« Le but de la sculpture, c’est d’abord la joie de celui qui la fait. »

Violaine B — Celles qui Osent

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Sources :

Germaine Richier – Centre Pompidou

Germaine Richier ou l’intensité de la sculpture : une grande artiste à redécouvrir au Centre Pompidou

Germaine Richier, Une rétrospective | Musée Fabre

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