Discrimination dans le monde de l’informatique : le point avec Isabelle Collet

Pour son podcast La Pause Rédac, Lucie Rondelet est partie à la rencontre d’Isabelle Collet, informaticienne, enseignante-chercheuse à l’université de Genève, sociologue et romancière. Cette professeure en sciences de l’éducation est spécialiste de l’inclusion des femmes dans le numérique depuis plus de quinze ans. À partir des années 1980, les métiers de l’informatique sont devenus très attractifs. Alors les hommes s’y sont engouffrés en masse. Aujourd’hui, les technologies numériques ont envahi nos vies. Or, le digital est un univers qui demeure conçu, programmé, installé et maintenu par quelques hommes blancs de milieu socioprofessionnel favorisé. Pour la chercheuse, cette situation n’est pas satisfaisante. Les entreprises du numérique, qui peinent à inclure les femmes, se privent de la moitié des talents et la justice sociale est loin d’être respectée puisque l’égalité entre les femmes et les hommes n’est pas encore atteinte. Pourquoi y a-t-il si peu de femmes dans l’informatique ? Celles qui osent fait le point avec Isabelle Collet sur ces discriminations !

Isabelle Collet, une informaticienne devenue chercheuse sur le genre en informatique

Isabelle Collet a suivi des études universitaires en informatique jusqu’au bachelor, « sans [se] rendre vraiment compte qu’il y avait une grande majorité d’hommes ». Elle décide de ne pas poursuivre en master, ayant le sentiment d’avoir atteint son niveau maximal en informatique. Elle est pourtant dans les premières de sa classe. Sur le marché du travail, dans les années 1990, elle se heurte à deux difficultés majeures :

  • Étant jeune mariée, les employeurs – supposant qu’elle ne tarderait pas à faire d’enfants – craignent de l’embaucher.
  • Elle estime que son profil est peu tentant comparativement aux autres candidats, dans un contexte social de crise de l’informatique.

Elle déménage à Paris et devient formatrice. C’est en étudiant les sciences de l’éducation qu’elle réalise l’impact des stéréotypes genrés dans la filière scientifique. Ce sujet la passionne, alors elle poursuit par une thèse sur le genre en informatique. Informaticienne devenue sociologue spécialisée dans le domaine de l’informatique, Isabelle Collet se spécialise sur les questions de genre et de discriminations des femmes dans les sciences. « Je n’ai pas quitté l’informatique par choix ou par déception. Je serai devenue une informaticienne parfaitement heureuse si j’avais trouvé du travail en informatique, mais au bout de 6 ans pourtant, cela n’a pas été le cas. »

Les femmes dans l’informatique : un constat révoltant de discrimination sexiste

À travers ses recherches, elle constate qu’il existe une discrimination sexiste dans le domaine de la Tech et de l’informatique (comme il en existe dans d’autres domaines par ailleurs). Quand une femme est experte en informatique, elle est malheureusement suspectée de plus d’incompétence qu’un homme. Pour Isabelle Collet, « il existe une division sociosexuée des savoirs c’est-à-dire que pour un sexe, certains savoirs sont présupposés comme naturels et d’autres comme impossibles, inaccessibles, voire tabous. Ce phénomène s’accentue selon la classe sociale : les ambitions attendues sont plus hautes dans une classe sociale élevée par exemple. »

D’une manière générale, à l’école, garçons et filles ne sont pas orientés de la même façon.

De plus, le marché du travail en informatique fonctionne, comme beaucoup d’autres, par cooptation entre pairs ou groupes de sexes. Cela pose problème, car l’on choisit inconsciemment comme collaborateur celui qui nous ressemble. Pour la sociologue, en haut de la hiérarchie demeure des hommes blancs, issus de classes socioprofessionnelles favorisées, qui privilégient, à l’embauche, à compétences égales, des hommes plutôt que les femmes.

Dans les entreprises, le harcèlement sexiste et sexuel existe, tout comme le concept de plafond de verre, expression désignant les freins invisibles à la promotion des femmes dans les structures hiérarchiques. Ce « plafond » constitue un obstacle dans l’évolution de leur carrière au sein de l’entreprise et limite leur accès à des postes à responsabilité.
Isabelle Collet cite l’exemple de deux startuppeuses australiennes qui ont dû inventer un partenaire fantôme, baptisé Peter, afin de décrocher des rendez-vous plus facilement pour débloquer des fonds !

La reconnaissance faciale : une technologie peu inclusive

Isabelle Collet soulève également un autre problème récurrent dans la Tech : chaque fois qu’une nouvelle technologie apparaît, elle n’est pas toujours inclusive, et elle ne fonctionne pas de la même manière avec tout le monde.

Les débuts de la reconnaissance faciale sur le marché asiatique ont été un fiasco. Les téléphones à reconnaissance faciale ont connu un fort engouement auprès de cette population, sauf que cette technologie ne fonctionnait pas bien ; le processus de validation du visage et les mesures de sécurité s’assurant que l’on ne puisse pas déverrouiller le smartphone endormi ou inconscient bloquaient les accès. En effet, les yeux en amande étaient interprétés comme fermés, obligeant les utilisateurs asiatiques à écarquiller les yeux pour pouvoir avoir accès à leurs données mobiles sécurisées.

La reconnaissance faciale pour les personnes à la peau foncée est également problématique. « Actuellement, on estime que les femmes noires sont moins bien reconnues à 34 % que les hommes blancs. Le chiffre est considérable. Si trois fois sur dix, cette technologie ne fonctionne pas, et si les décideuses avaient été des femmes noires, la reconnaissance faciale n’aurait pas été mise en service en l’état sur le marché. »

Ce n’est pas sans rappeler les pellicules argentiques, apparues pour faire des photos de mode, qui ont été équilibrées pour bien exposer et révéler les visages pâles, de femmes. Les photographies argentiques, qui n’ont pas été initialement conçues pour immortaliser les visages noirs, effacent les détails des peaux foncées.

L’informatique a-t-elle un sexe ?

Avec des élèves journalistes de l’École de journalisme de Lausanne, Isabelle Collet a testé les assistants vocaux pour voir s’ils étaient capables de comprendre des problèmes spécifiques aux femmes. « Quand on leur demande où acheter des préservatifs, les assistants vocaux n’ont aucun problème à répondre. En revanche, pour les serviettes périodiques ou les tampons hygiéniques, ils ne comprennent pas la question. Google Home a proposé des tampons encreurs… »

C’est malheureusement une façon de montrer aux femmes que la technique ne s’intéresse pas à elles… Isabelle Collet rappelle que les premiers GPS comprenaient systématiquement mieux la voix des hommes que celle des femmes parce que la base de données d’entraînement était essentiellement constituée de voix masculines. Ainsi, bon nombre de femmes au volant ont dû croire qu’elles étaient incapables de se servir de cette technologie, alors que c’était le GPS qui n’était pas adapté à leurs voix !

Les femmes, les grandes oubliées du numérique

En 2006, Isabelle Collet publie son essai L’informatique a-t-elle un sexe dans lequel elle s’interroge sur les origines de l’engouement des garçons pour l’informatique et le manque d’intérêt de la part des filles. Elle retrace une psychohistoire de l’informatique, à travers les travaux des pères et mères de l’ordinateur, mais aussi en parcourant des récits de science-fiction.

À l’époque, le problème n’en est pas un, et la chercheuse, lassée du peu d’intérêt soulevé par ses travaux, cesse ses recherches.

C’est en 2015 qu’elle retravaille sur les problématiques de genre en informatique, sollicitée notamment par la Société d’informatique de France. « Dans un contexte de transition numérique constante, on constate que la proportion de femmes dans le numérique est de seulement 33 % de femmes, et que la plupart travaillent dans les métiers de support (formation, documentation, RH ou marketing). 15 % travaillent véritablement dans la technique, et dans les domaines de la crypto et les start-up, cela serait plutôt 11 % »

Isabelle Collet publie Les oubliées du numérique en 2019, car « je ne voulais pas que, pour une énième fois, l’on refasse les constats que l’on faisait depuis 15 ans ». En plus d’être devenue une auteure de référence sur ces questions, elle est responsable d’une équipe de recherches et codirige la revue Genre. Fondatrice de l’ARGEF (Association de recherche sur le genre en éducation et formation), Isabelle Collet agit contre les discriminations faites aux femmes en informatique. Elle est membre du Conseil d’administration de la Fondation femme@numérique, abritée par la Fondation de France, qui soutient et finance des actions d’intérêt général engagées en faveur de la féminisation des métiers du numérique, en animant un réseau de partenaires et en lançant des appels à projets. Experte pour l’Union européenne sur ces questions, elle a été nommée membre d’honneur de la Société informatique de France en 2021.

Aujourd’hui, la spécialiste constate une évolution majeure dans la prise de conscience de la situation. La sphère politique et médiatique s’est emparée du problème de la place des femmes dans l’informatique et des actions incitatives de réflexions sur l’entreprise ou l’école sont mises en place pour renverser la tendance.

 

Pour aller plus loin, lisez notre interview de Léa Kerchouche, fondatrice de Femmes Enov, une entreprise engagée qui accompagne les organisations, les réseaux et les femmes pour accélérer la mixité et l’inclusion numérique.

Vous avez aimé cet article ? Retrouvez d’autres interviews de Lucie Rondelet sur notre podcast Celles qui Osent et sur La Pause Rédac’ !

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Interview : Lucie Rondelet

Rédaction : Violaine Berlinguet

Sources :

Pour en savoir plus sur Isabelle Collet :

Unige.ch : Isabelle Collet — Genre — Rapports intersectionnels, Relation éducative — UNIGE

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