Quand la science refuse de décerner des prix Nobel aux femmes

Femmes et prix Nobel ou l’histoire d’un sexisme qui dure depuis 120 ans. Le gender gap entre les lauréats est tellement ancré depuis 1901 qu’il n’étonne même plus. Chaque année, les chiffres sont désolants. Parmi toutes les disciplines récompensées, celles des sciences naturelles semblent inaccessibles aux chercheuses. Les prix de médecine, de physique et de chimie se voient inlassablement décernés aux hommes, tandis que les femmes demeurent absentes du podium. D’ailleurs, pourriez-vous citer une seule scientifique nobélisée en dehors de Marie Curie ? Pas sûr, tant l’événement est rare.

Derrière l’une des plus prestigieuses récompenses se cachent des injustices dont la communauté scientifique ferait bien de rougir ! Des intellectuelles voient leurs fantastiques travaux de recherche attribués à leurs collègues masculins, non contents de récolter les honneurs. Un effet Matilda rendant impossible la reconnaissance. Un mépris insoutenable. Le microscope de Celles Qui Osent zoome aujourd’hui sur la misogynie qu’abrite le domaine des sciences !

Les femmes et le prix Nobel en quelques chiffres

  • 58 femmes ont été primées depuis la création du prix, ce qui correspond à 6 % des lauréats, dont seulement 2 % dans les sciences naturelles.
  • En 2018, Donna Theo Strickland reçoit le prix Nobel de physique, qu’aucune femme n’avait obtenu depuis… 55 ans. Andrea Ghez rejoint ce cercle très fermé de physiciennes en 2020, cercle comprenant en tout et pour tout 4 membres.
  • En 2020, le Nobel de chimie est décerné à Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna pour l’invention de la technique d’édition génomique CRISPR-Cas9. Depuis la création du prix, seules 5 femmes se sont distinguées en chimie : Marie Curie en 1911, Irène Joliot-Curie en 1935, Dorothy Crowfoot Hodgkin en 1964 et Frances Arnold en 2018.
  • Pour le prix Nobel 2021, sur les 14 récompenses délivrées, une seule femme était présente. Au sein des 3 catégories de sciences naturelles, à savoir la médecine, la physique et la chimie, absolument aucune femme ne s’est vue décerner de prix, sur 8 lauréats.
  • De 1901 jusqu’en 2021, 609 hommes furent honorés dans le domaine scientifique. Du côté des femmes, ce nombre s’écroule à 23.
    • 4 prix Nobel de physique, 12 de médecine, 7 de chimie. En 120 ans, c’est tout ce que la communauté scientifique féminine a pu obtenir. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le palmarès est plutôt maigre.

Censé honorer les personnes « ayant apporté le plus grand bénéfice à l’humanité », le prix Nobel soulève de profondes questions. Ces dames auraient-elles une utilité tellement anecdotique qu’elles se trouveraient régulièrement absentes de la cérémonie ? Cette invisibilisation révèle en réalité une minimisation systématique de la contribution des femmes au progrès de la science.

Pour aller plus loin : la place des femmes dans les sciences

Les femmes scientifiques qu’on a privées de récompense

Si ces chiffres vous ont fait grincer des dents, attendez un peu de découvrir ce qui suit. Je vous propose de faire la connaissance de 3 brillantes chercheuses, qui se sont vues boudées par le prix Nobel, et même pire ; dépossédées de leurs travaux.

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Esther Lederberg

Cette femme est une précurseure dans le champ de la génétique bactérienne. Elle est notamment connue pour avoir découvert le phage lambda, un virus infectant Escherichia coli. En collaboration avec son mari, Joshua Lederberg, elle a mis au point la culture bactérienne par réplication. Cette méthode Lederberg a permis, entre autres, d’étudier la résistance aux antibiotiques et est toujours employée en laboratoire. Un prix Nobel de médecine est venu récompenser cette technique de mise en culture en 1958, partagé entre Joshua Lederberg, Edward Tatum et George Beadle. Esther, quant à elle, pourtant bien présente dans le projet aux côtés de son époux, n’a bénéficié d’aucune mention.

Jocelyn Bell Burnell

Bell Burnell est une astrophysicienne de renom et une professeure d’astronomie au sein de la prestigieuse université d’Oxford. Lors de son cursus d’astrophysique à Cambridge, alors qu’elle était encore étudiante, elle mit le doigt sur un phénomène physique incroyable : le pulsar.

Lorsqu’une étoile explose, elle se scinde en minuscules fragments qui tournent sur eux-mêmes, produisant des signaux périodiques. Les signaux induits par la rotation extrêmement rapide de ces mini-étoiles, Jocelyn les a découverts la première.

Cet apport scientifique majeur fut attribué à son directeur de thèse, Anthony Hewish, qui reçut le prix Nobel de physique à sa place en 1974.

Niée dans ses admirables travaux sur le pulsar, elle fut tout de même honorée par diverses récompenses. En grande dame, elle reversa les 3 millions de dollars de son prix de physique fondamentale à l’université d’Oxford dans le but de créer une bourse. L’idée : soutenir les étudiants de catégories sous-représentées en physique afin de promouvoir la diversité. Actuellement à la tête d’un groupe de travail à la Royal society d’Edimbourg, elle milite pour inciter les femmes à investir les filières des sciences, des mathématiques, de l’ingénierie et des technologies. Une façon très digne de prendre sa revanche qui sent bon la sororité…

Rosalind Franklin

Biologiste moléculaire de génie, Rosalind Franklin s’est tout bonnement fait voler ses travaux et son prix Nobel. On ne lui doit rien de moins que la découverte de la structure hélicoïdale de l’ADN. En effet, ses photographies aux rayons X seront déterminantes dans la compréhension de la structure à double hélice. Dans un rapport non publié, la chercheuse formule une hypothèse qui vaudra à 3 confrères de se distinguer par le prix Nobel de médecine en 1962. Ces derniers travaillaient également sur la structure de l’acide désoxyribonucléique et, contrairement à Franklin, avaient bien compris qu’il s’agirait de l’une des plus grandes découvertes du siècle.

Wilkins, Watson et Cricks, appartenant pourtant à des laboratoires concurrents, font cause commune et s’emparent donc de l’un des meilleurs clichés de Rosalind à son insu : le cliché 51. S’engage alors une véritable course à la publication ! Armés du rapport de la biologiste et de la photographie volée, les 3 comparses finalisent le modèle et s’empressent de le publier dans la revue Nature. 4 ans après le décès de leur consœur, le trio de mufles savoure sa prestigieuse distinction, sans jamais créditer Franklin.

Cliche 51 vole a Rosalind Franklin pour l obtention du Prix Nobel
La découverte sur l’ADN qui aurait dû valoir un prix Nobel à une femme brillante… Crédits : lafilledanslalune.fr

À lire aussi : Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix.

L’insupportable effet Matilda

Niées, évincées, oubliées, minimisées par leurs collègues masculins, les femmes profitent rarement des retombées de leurs recherches. Le prix Nobel met en lumière une injustice vécue quotidiennement par des milliers de scientifiques anonymes. De combien de récompenses plus confidentielles furent-elles privées ? De combien de travaux furent-elles écartées pour la seule raison qu’elles étaient nées femmes ?

Ce phénomène de déni de la contribution des femmes à la recherche scientifique porte un nom : l’effet Matilda. Cette théorie, mise au point en 1993 par l’historienne des sciences Margaret Rossiter, se nourrit d’études sociologiques antérieures. Robert Merton remarque dans les années 1960 que certaines personnes jouissent d’une renommée au détriment de leurs collaborateurs. Cette iniquité quant au partage de la gloire, il l’appellera l’effet Mathieu. L’effet Matilda reprend la théorie de Merton, mais souligne que la tendance est amplifiée lorsqu’il s’agit de femmes de science.

Esther Lederberg, Jocelyn Bell Burnell ou bien Rosalind Franklin appartiennent à une longue liste de victimes de l’effet Matilda. S’attribuer les mérites des femmes, s’approprier leur pensée intellectuelle et leur effort de réflexion est malheureusement monnaie courante dans le monde impitoyable des sciences dures. Le prix Nobel n’en est que la matérialisation.

Heureusement, si les contributions féminines sont souvent réduites à des remerciements et des notes de bas de page, certaines scientifiques parviennent tout de même à se frayer un chemin vers la notoriété :

  • Découvrez Katherine Johnson, mathématicienne à la NASA dont la matière grise s’est imposée en pleine ségrégation !
  • Rencontrez Joan Procter, l’amoureuse des reptiles et des amphibiens !

Amel Bounakdja, pour Celles Qui Osent.

Sources

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