Cecilia Mangini, porte-voix des oubliés

Celles qui Osent raconte l’histoire de Cecilia Mangini

Pionnière, esprit libre, anticonformiste, maestra du documentaire engagé : la cinéaste Cecilia Mangini a marqué le paysage audiovisuel italien de son empreinte. Décédée le 21 janvier 2021 à l’âge de 94 ans, elle laisse un héritage culturel majeur. 

Profondément humaniste, Cecilia Mangini a mis dans la lumière les gens de l’ombre, les oubliés de la société. Avec beaucoup de talent et sans concession, elle a réalisé des documentaires inspirés sur les temps troublés qu’elle a traversés. Comparse de Pasolini, elle a lutté par son art contre les dictatures et l’uniformisation des contenus culturels. Avec Celles qui osent, découvrez la carrière passionnée de Cecilia Mangini.

Une enfance italienne 

Cecilia Mangini naît le 31 juillet 1927 à Mola di Bari dans la région des Pouilles, à l’extrême sud-est de l’Italie. Sa famille déménage à Florence quand elle a six ans. Comme tous les jeunes, elle participe à des marches fascistes, qui ont le seul mérite de lui donner le sentiment d’être « traitée comme un homme ». En effet, ce sont les rares moments de relative liberté qu’elle peut expérimenter. À l’époque, une femme italienne est cantonnée au foyer. Mais Cecilia a d’autres ambitions.

Après son baccalauréat et un rapide passage à l’université, elle s’installe à Rome en 1952, et travaille à la fédération italienne des clubs cinématographiques. C’est là qu’elle rencontre son futur mari Lino del Fra, qui fait partie d’un cercle de vidéastes néoréalistes. 

Une photographe de terrain à l’encontre des conventions

Cecilia débute comme photographe sur les plateaux de tournage. Elle écrit également pour des magazines et des films de cinéma. Dans les années 1950, l’Italie vit un bouillonnement culturel, une effervescence après des années de guerre et de dictature fasciste. Cecilia se promène dans la rue avec son appareil photo, ce qui n’est pas très bien vu à l’époque. « On disait que ce n’était pas un travail pour les demoiselles. Marcher dans les rues semblait à plusieurs l’équivalent de faire le trottoir », se rappelle-t-elle. En pantalon, cigarette au bec et caméra à l’épaule, elle bouscule les conventions. 

Loin des images glamour de la Dolce Vita, Cecilia filme les marginaux, les ouvriers, les banlieusards, les gueules cassées. Elle veut « saisir les âmes les plus cachées de ce peuple ». Après-guerre, le pays fonce vers la modernité, laissant de nombreuses personnes sur le bord de la route, dans l’angle mort du progrès. Le sud de l’Italie notamment reste très pauvre, et les usines qui poussent comme des champignons broient les travailleurs.

La première documentariste italienne

En 1958, Cecilia réalise son premier documentaire : Ignoti alla Città (Ignorés de la ville). Ce court-métrage filme des jeunes désœuvrés, rebelles et pleins de vitalité, dans les faubourgs populaires de Rome. Les images ne sont pas prises sur le vif, les garçons jouent leur propre rôle. C’est la marque de fabrique du néoréalisme italien : filmer la dure réalité de la vie avec un parti pris créatif, souvent poétique. Cecilia demande à Pier Paolo Pasolini d’écrire le commentaire du film, car elle s’est inspirée de son premier roman, Ragazzi di Vita. Le film est censuré pour incitation à la délinquance. Le fascisme est tombé avec Mussolini en 1945, mais le régime qui l’a remplacé, la Démocratie italienne, est conservateur. « Le poids de la morale chrétienne sur la société était énorme » se souvient Cecilia. Le bureau de censure lui demande de couper une scène, ce qu’elle refuse. Ce scandale a le mérite de la faire connaître du public.

Filmer pour ne pas oublier

Cecilia s’emploie à filmer des sujets menacés par l’oubli, que ce soit des populations ou des rituels ancestraux. Elle collabore avec Pasolini sur deux autres documentaires :

  • Stendali (1960), un court-métrage sur les rituels de lamentation funéraire en griko, un dialecte grec de sa région d’origine. Elle ressent qu’il est urgent de filmer ces rites menacés de disparition ;
  • La Canta delle Marane (1961), un documentaire vibrant d’émotion sur des jeunes vivant dans les régions marécageuses. Le texte poétique de Pasolini et le style lyrique de Mangini rendent l’œuvre poignante. 

Ces deux films célèbrent le « Sud magique », un territoire économiquement pauvre, mais culturellement riche et vivant.

Une cinéaste féministe censurée

« J’ai fait un cinéma féministe, car j’ai beaucoup souffert d’être une femme », explique Cecilia Mangini. En 1965, elle tourne un documentaire sur la condition des femmes en Italie : Essere Donne (Être femme). Elle montre la dure vie des ouvrières du nord et des paysannes du sud. Celles-ci font face à la discrimination, à l’inégalité salariale, et au défi de concilier vie professionnelle et vie familiale. Après une journée de labeur, elles doivent gérer la maisonnée. Mangini expose ainsi la double oppression du système patriarcal et capitaliste. Elle montre des femmes du peuple, de tous âges, à l’opposé des mannequins et des stars de cinéma en vogue. Le film est récompensé par le Prix spécial du Jury du festival de Leipzig. Cependant, l’Italie lui refuse le visa de qualité, ce qui empêche sa diffusion.

Dénoncer l’injustice et l’oppression

Tout au long de sa vie, Cecilia Mangini dénonce les systèmes qui oppriment le peuple, que ce soit la dictature politique, le dogme religieux ou le capitalisme. « J’ai traversé trois régimes autoritaires : le fascisme, la démocratie chrétienne et le berlusconisme », dit-elle. Avec son mari Lino Del Fra, elle réalise un documentaire sur les racines du fascisme : All’armi, siam fascisti (1962). Le film est censuré pendant un an, et il ne sera jamais diffusé à la télévision italienne. 

En 1965, elle produit Felice Natale, un film anticonsumériste qui cite Karl Marx, et Tommaso. Ce dernier sensibilise au danger de l’usine moderne, qui use les travailleurs au lieu de leur apporter l’abondance promise. 

Une consécration tardive

À partir des années 1970, Cecilia ne tourne presque plus. Les financements pour les documentaires s’amenuisent. Elle réalise La Briglia sul Collo en 1972, sur un enfant «inadapté» à l’école. Elle souhaite montrer que les enfants considérés comme inadaptés ne sont pas forcément destinés à être des marginaux, mais qu’ils peuvent au contraire contribuer à faire évoluer une société qui, elle, n’est plus adaptée. 

Dans les années 80, elle produit un dernier documentaire sur la moralité sexuelle et le rôle des sexes en Italie. 

Elle tombe ensuite dans l’oubli jusqu’en 1998, où elle réapparaît grâce au réalisateur Paolo Pisanelli. Ils co-réalisent un documentaire sur le Viêt-nam, que Cecilia et son mari avaient commencé cinquante ans plus tôt, et qui n’avait jamais abouti. 

 

Encore fringante dans les dernières années de sa vie, Cecilia Mangini est honorée par plusieurs festivals de cinéma. Ses films sont restaurés et sous-titrés. Elle participe régulièrement à une émission politique italienne, où elle est très appréciée pour son esprit vif et son recul sur l’Histoire. Éternelle rebelle, Cecilia Mangini a construit son œuvre pour que les causes de la pauvreté, de l’injustice et de l’oppression ne soient jamais oubliées, mais aussi pour célébrer la beauté du peuple et de la culture, sous toutes leurs facettes sombres et lumineuses. 

Solenn Araïc, pour Celles qui Osent 

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