Biographie de Tracy Chapman, prodige de la chanson contestataire

Qui n’a jamais fredonné un air de Tracy Chapman, figure emblématique de la folk américaine des années 90 ? Pourtant, son parcours difficile, comme son investissement dans la lutte contre les inégalités sociales demeurent relativement inconnus du public francophone. Quelles sont les étapes clés de la vie de cette chanteuse engagée ? Comment s’est-elle efforcée de dénoncer, à travers son répertoire et sa participation à d’innombrables actions caritatives, les dérives d’une société discriminatoire ? Sans plus attendre, découvrez la biographie de Tracy Chapman, musicienne altruiste de talent.

Biographie de Tracy Chapman : d’une enfance défavorisée au succès planétaire

L’école pour échapper au déterminisme social

C’est le 30 mars 1964, dans une maternité de Cleveland (Ohio), que résonne pour la première fois la voix de Tracy Chapman. Les vocalises qu’elle émet ce jour-là constituent le point de départ d’une enfance difficile, loin des strass et des paillettes. Élevée par sa mère dans un quartier pauvre, Tracy Chapman se heurte vite aux tensions raciales qui gangrènent la ville où elle est née. À l’époque, Cleveland souffre d’un taux de chômage exponentiel et d’une forte ségrégation. Les efforts des élus pour encourager la mixité sont insuffisants, et des milliers de citoyens noirs subissent, comme Tracy, des attaques quotidiennes à caractère raciste.

Pour survivre, la fillette se réfugie dans la musique. Sa mère économise pendant des mois pour lui offrir un ukulélé, une clarinette, un clavier. Puis, Tracy jette son dévolu sur une guitare de mauvaise facture, qui deviendra son instrument de prédilection. Dès l’âge de huit ans, elle compose ses premières chansons, mais son milieu social lui interdit de rêver à une carrière musicale. Tout espoir d’une vie meilleure repose alors sur la réussite scolaire. Tracy se montre studieuse, fréquente assidûment la bibliothèque, et se passionne pour la poésie. À l’aube de l’adolescence, la jeune fille voit son travail récompensé : elle décroche une bourse pour intégrer un collège-lycée réputé du Connecticut. Sa guitare sur le dos, un recueil de poèmes en poche, Tracy Chapman quitte l’Ohio sans se retourner.

La révélation lors d’un concert anti-apartheid

Le lycée derrière elle, Tracy rejoint une université du Massachusetts grâce à une nouvelle aide financière. En parallèle, elle continue d’écrire et de composer. Ses chansons évoquent déjà les injustices sociales et les discriminations qui divisent les États-Unis. Dans les rues et les bars de Boston, Tracy Chapman fait ses premières armes d’interprète. Repérée par une petite maison de disques, elle enregistre quelques maquettes, avant de signer chez Elektra Records.

Dès lors, tout s’enchaîne. Son premier album éponyme sort en avril 1988. En juin, la jeune artiste participe à un concert de soutien à Nelson Mandela, alors emprisonné par le gouvernement sud-africain pro-apartheid. L’événement, qui se tient au stade londonien de Wembley, est gigantesque. Une pléiade de célébrités se succèdent sur scène, devant un public de 75 000 personnes et 600 millions de téléspectateurs. Tracy Chapman fait une courte apparition en début de spectacle. Puis, quelques heures plus tard, c’est le coup de théâtre : Stevie Wonder, victime d’un problème technique, doit retarder sa prestation. Tracy est alors désignée pour le remplacer au pied levé. Les archives vidéo ne mentent pas : dès l’instant où elle met le pied dans l’arène, armée de sa seule guitare, la jeune femme hypnotise la foule. Suite à cette performance saisissante, l’album Tracy Chapman s’écoulera à plus de 20 millions d’exemplaires à travers le monde. Une star est née.

L’avènement d’une chanteuse engagée

Un vaste répertoire militant

Si 1988 marque le sacre de Tracy Chapman (elle est lauréate de trois Grammy Awards cette année-là), la musicienne s’établit surtout comme une figure incontournable de la chanson contestataire américaine. Aujourd’hui encore, la poésie de ses textes et la sobriété de ses interprétations forcent le respect. Rares sont les artistes contemporains capables de transmettre des messages politiques avec tant de grâce.

Certains de ses titres dénoncent les murs invisibles érigés entre les populations noires et blanches aux États-Unis (Across the Lines). D’autres critiquent les lois relatives au port d’armes, et fustigent la brutalité policière à l’égard des minorités (Bang Bang Bang). Quand Tracy ne prédit pas une révolution des classes populaires (Talkin’ Bout a Revolution), elle décrit les violences faites aux femmes dans des termes poignants (Behind the Wall). Souvent, sa voix androgyne relate le destin tourmenté d’individus en quête d’ascension sociale (Fast Car). D’un réalisme percutant, ces histoires continuent de hanter l’auditeur une fois le silence retombé.

Chanteuse engagée, Tracy Chapman n’a cessé d’écrire sur les questions sociales qui la révoltent. Mais son répertoire compte également des morceaux plus consensuels, comme Baby Can I Hold You ou The Promise. Ces hymnes à l’amour, devenus cultes, sont la preuve que l’artiste possède plus d’une corde à son arc.

Des influences musicales inattendues

Dès ses débuts, les médias américains présentent Tracy Chapman comme l’héritière du mouvement folk-hippie des années 60. Ses paroles militantes, et son recours à la guitare pour seul accompagnement la relient aisément à ce patrimoine musical. Interrogée sur ses influences, Tracy explique pourtant n’avoir découvert Bob Dylan, Joan Baez ou Joni Mitchell que tardivement. En réalité, les airs qui l’ont bercée sont ceux qu’écoutait sa mère, fervente admiratrice d’Aretha Franklin. Les mélodies de Curtis Mayfield et Mahalia Jackson peuplent également ses souvenirs d’enfance. S’agissant des textes, la chanteuse s’identifie volontiers aux artistes afro-américains des années 70 et 80. Marvin Gaye et Stevie Wonder, dont les morceaux de soul et de R&B sont émaillés de commentaires sociaux, font partie de ses références.

Bien qu’attachée à la lutte contre les inégalités, Tracy Chapman décrit par ailleurs la portée politique de ses chansons comme quasi accidentelle. Peu à l’aise avec son image de chanteuse engagée, elle confie aborder en priorité des sujets qui l’interpellent. À partir de là, les thématiques sociales s’imposent à elle, et donnent lieu à un discours fatalement politisé, mais jamais moralisateur. Quand d’autres évacuent leurs frustrations sur Twitter, Tracy Chapman, en simple observatrice d’une société malade, s’exprime en chanson.

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Tracy Chapman – ©MDD

Sortie de scène : vers un activisme plus discret de Tracy Chapman

Une prise de recul délibérée

À ce jour, Tracy Chapman compte huit albums à son actif, dont six sont certifiés disques de platine aux États-Unis. Comment expliquer, alors, le succès commercial plus mitigé de ses deux derniers opus (ils ne sont « que » disques d’or…) ? Et surtout, l’absence de nouvelles chansons depuis 2008 ?

La raison de ce decrescendo est simple : la musicienne a fait le choix d’une exposition médiatique désormais réduite. Réservée et casanière, Tracy Chapman n’a nul besoin du feu des projecteurs pour s’épanouir. Elle préfère rester loin du brouhaha des réseaux sociaux, et protéger son œuvre musicale du recyclage abusif. Hors de question pour elle d’autoriser, par exemple, le sampling de ses chansons pour un quart d’heure de gloire retrouvée. Nicki Minaj, Gabrielle, ou encore Kanye West en savent quelque chose…

Mais ne vous y trompez pas ! Tracy Chapman n’est ni nostalgique ni aigrie. Elle porte, au contraire, un regard bienveillant sur ses successeurs du hit-parade. Féministe, elle se réjouit du contrôle accru que les chanteuses d’aujourd’hui exercent sur leur propre image et carrière. Et pour cause ! C’est précisément par refus de se conformer aux attentes du star-system que la musicienne a souhaité se retirer. Pour l’heure, elle limite donc ses apparitions publiques au soutien d’associations caritatives.

⏩ Tracy Chapman a inspiré de nombreux artistes, parmi lesquels la chanteuse Clou, dont Celles qui Osent vous a raconté le parcours.

Tracy Chapman, à jamais fidèle aux luttes sociales

La musique ne saurait, à elle seule, provoquer de profonds changements politiques et sociaux. C’est pourquoi, depuis plus de 30 ans, Tracy Chapman s’efforce de joindre l’action à la parole. À de multiples reprises, la chanteuse a tenu à mettre sa notoriété au profit d’initiatives altruistes. Parmi elles :

  • la défense des droits humains, avec Amnesty International ;
  • la lutte contre le sida, avec l’AmfAR ;
  • l’accompagnement des personnes en situation de handicap, avec la Bridge School ;
  • le soutien aux pays défavorisés, avec Make Poverty History ;
  • la protection de l’environnement, avec We the Planet ;
  • etc.

Tous ces engagements, indissociables de sa carrière musicale, ont valu à l’artiste un titre honorifique de son ancienne université. Déjà lauréate de neuf trophées décernés par l’industrie musicale, Tracy Chapman est en effet devenue titulaire, en 2004, d’un doctorat honoris causa en beaux-arts. Un palmarès exceptionnel, susceptible de rappeler à la musicienne une chanson de son huitième album, intitulée I dit it all (« J’ai tout fait »). À la lecture de la biographie de Tracy Chapman, rien d’étonnant, finalement, à ce que cette dernière savoure son retour à l’anonymat…

⏩ Envie de découvrir une autre grande figure noire de la lutte contre les inégalités sociales ? Ne partez pas sans jeter un œil à la biographie d’Angela Davis !

Anouck LE LIJOUR, pour Celles Qui Osent.

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