Arrêter de s’épiler : un choix osé ?

Au 21e siècle, les femmes s’épilent. Pourquoi ? Pour qui ? Si quelques célébrités et anonymes affichent fièrement leur corps non épilé, pour beaucoup, le sujet reste encore tabou. Dans notre société, le poil semble être l’ennemi numéro 1 des aisselles, des jambes et du sexe féminin. Pourtant un mouvement récent émerge : de plus en plus de femmes décident de renouer avec leur pilosité, rejetant la norme du glabre. Pourquoi ne se rasent-elles plus ? Pour certains d’entre elles, arrêter de s’épiler est un moyen de protestation et d’acceptation de soi, et non un simple effet de mode. Celles qui Osent enquête sur ce sujet, bien plus profond qu’il n’y paraît. 

Le poil : un tabou sociétal

Les différents rituels pileux de l’Histoire

Au 16e siècle, on rasait les pubis des sorcières, car on avait l’impression qu’il y avait « un pouvoir incroyable détenu dans leurs poils pubiens. » La pilosité effrayait, elle était même perçue comme une forme d’agressivité féminine et animale. Dans son ouvrage, Les Sens du poil, l’anthropologue Christian Bromberger traque les différents rituels et usages pileux à travers le monde et les analyse au sens religieux, artistique et politique. Il rappelle qu’au début du 20e siècle en Europe, seules les actrices et les danseuses s’épilaient. Pas les dames de la bonne société. L’absence de poils aux aisselles par exemple était considérée comme obscène, car assimilée aux femmes de petite vertu.

Aujourd’hui, ils provoquent souvent un dégoût profond, si bien qu’il est socialement admis et conseillé de les faire disparaître, de les rendre invisibles.

Au contraire, en Afrique de l’Ouest, il existe une symbolique érotique des poils, gage de féminité et de puissance sexuelle. Pour le sociologue Lamine Ndiaye, cette appétence est avant tout d’origine culturelle. « En campagne, les femmes ne pensent pas à s’épiler. Elles ne le font pas, car une croyance dit qu’on ne doit pas toucher à ce que Dieu a fait de notre corps. Chez la femme moderne, son corps lui appartient donc elle en fait ce qu’elle veut. ».

Pourtant, on observe une nouvelle tendance, boostée par les confinements successifs liés à la crise sanitaire : le nombre de personnes qui ne s’épilent plus le pubis a doublé en moins de dix ans ; en effet, la pratique du No Shave est passée de 15 % en 2013 à 28 % en 2021 (selon une étude de l’IFOP)

Pas de tabous : Parlons poils !

Connaissez-vous l’anecdote de la jupe de Marilyn Monroe qui s’envole au-dessus d’une bouche d’aération ; celle-ci porte une double culotte pour cacher sa pilosité pubienne ! 

Le cinéma les a totalement invisibilisés « on n’en voit nulle part des poils au cinéma ; ils n’existent pas. Une femme désirable et séduisante est celle qui n’en a pas. » 

Dans le livre, Parlons poils ! Juliette Lenrouilly et Léa Taieb offrent des pistes de réponses à un certain nombre de questions telles que :  Pourquoi les femmes s’épilent-elles aujourd’hui et d’où vient cette habitude ? Peut-on parler de discrimination pilophobe ? L’art a-t-il joué un rôle dans l’invisibilisation du poil ? Comment se porte l’industrie de l’épilation ? Est-il non hygiénique ? Viril ? Anti-orgasme ? Les femmes sont-elles libres de faire ce qu’elles veulent de leur corps ? 

Dans nos sociétés mondialisées, nous avons tendance à aimer le lisse et le glabre. À trouver plus sexy l’absence de poils. Les jeunes femmes commencent à se les enlever vers l’âge de 12, 13 ans, car « les poils ce n’est pas joli » ; celles qui les gardent doivent faire face aux moqueries à l’école. 

Pourtant, ils possèdent pourtant des fonctions utilitaires : ceux sous les aisselles ou des jambes servent à retenir la transpiration, tout comme nos sourcils et nos cils. Non, ils ne sont pas sales. Non, ils ne jouent pas sur notre odeur. Sous les bras, les poils jouent même un rôle de thermorégulateur : ils aident à rafraîchir le corps. Les poils pubiens possèdent le rôle très puissant de prévenir les bactéries, l’herpès, les mycoses, et les infections urinaires ou vaginales. Malgré tout, la majorité des femmes qui s’épilent le maillot le fait pour l’esthétisme, l’hygiène et la propreté intime. 

Ne plus s’épiler pour protester

Januhairy, un challenge pour s’accepter

En janvier 2021, un étonnant challenge a été engagé par une étudiante anglaise : le Januhairy, contraction de hair, poil en anglais, et de January qui signifie janvier. Laura Jackson et son hashtag #januhairy a invité toutes les femmes du monde à ne pas se raser durant tout le mois de janvier. Le but ? Lutter contre les stéréotypes de beauté imposés par la société et les aider à s’accepter telles qu’elles sont. Des centaines d’internautes ont joué le jeu en postant leurs selfies poilus sur les réseaux sociaux !

Liberté, pilosité, sororité : lutter contre la pilophobie

« Tu es courageuse, je n’oserais jamais faire comme toi »

 Les femmes qui osent assumer leurs poils peuvent susciter de l’admiration, mais subissent aussi des remarques blessantes. La pilophobie, la peur du poil, engendre parfois du harcèlement, des insultes, des mises à l’écart et des discriminations diverses… Le groupe Facebook Toutes au poil et poils pour toutes ou le collectif français féministe non mixte Liberté, pilosité, sororité, créée en 2018, lutte contre le sexisme « anti-poils » et œuvre en faveur de l’acceptation de la pilosité féminine. 

 « Étant donné que la pilosité est une partie normale du corps féminin, nous considérons que le dégoût qu’elle suscite ne peut être que la manifestation d’une profonde misogynie. » 

Le Sens du Poil, pour dédiaboliser le poil féminin

« Et si tu faisais ce que tu voulais de tes poils ? »

La campagne de sensibilisation Le Sens du Poil a été réalisée par cinq Belges de l’IHECS. Dans le cadre d’un projet scolaire sur les stéréotypes de genre, ces jeunes femmes ont décidé de s’attaquer à la question du poil féminin en lançant en mai 2019 leur compte Instagram. L’objectif est de sensibiliser aux normes entourant le corps, de manière inclusive et bienveillante, en prônant la liberté de choix ! Convaincues par la lutte pour l’égalité des genres, la défense des droits des femmes et des minorités, elles se rassemblent pour réinventer la vision du poil. 

« Nous ne prônons pas un nouveau diktat du poil, 

nous ne voulons pas remplacer une norme par une autre »

Arrêter de s’épiler pour s’accepter

Body positive avec Reine Esie

Sur les réseaux sociaux, elle s’appelle Reine Esie. Elle a fait la Une de l’édition british du magazine Glamour. Esther Calixte-Béa, l’activiste québécoise d’origine haïtienne et ivoirienne, inspire ses milliers de followers et aide les femmes à s’aimer et à s’accepter davantage, avec leurs poils.  Enfant de la fin des années 90, elle souhaite briser le tabou de la pilosité au féminin.

« Je veux montrer aux femmes qu’elles peuvent s’émanciper des normes de beauté toxiques imposées par la société et redéfinir la beauté pour elles-mêmes. Les poils peuvent être un symbole de beauté et de liberté, aussi. »

Évocateur de la virilité, le poil serait l’antithèse de la féminité, un obstacle à la séduction et au charme. Face aux injonctions et à la censure tenace, Esther Calixte-Béa répond par la mise à nu en arborant fièrement ses poils de poitrine.

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« Je n’avais jamais vu une femme en couverture d’un magazine avec des poils sur la poitrine. Et c’est moi ! Je n’aurais jamais pensé que je pourrais faire la différence et participer à faire bouger les mentalités ! Enfant, j’aurais aimé voir des femmes qui me ressemblent, poilues »

 Dès ses onze ans, Esther s’épile. Elle évite même certaines fêtes ou rendez-vous amicaux, qui l’obligeraient à venir en tenue légère ou en maillot de bain.

 « Haïr mon corps était préjudiciable à ma santé mentale. 

J’ai fini par être fatiguée de tout cela, et j’ai progressivement réalisé l’importance 

de travailler sur la façon dont je voyais mon corps, et la manière de le changer »

 

Les poils ornements de Lisa Miquet

L’artiste et photographe Lisa Miquet célèbre les poils féminins en les transformant en « ornements ». Les représentations de corps féminins poilus sont quasiment inexistantes à la télé, au cinéma, dans le porno ou dans les publicités. Dans sa série Ornements, Lisa réalise des portraits noir et blanc de femmes, puis intervient sur ses clichés en brodant des fils colorés sous les aisselles, les sourcils ou les jambes de ses modèles. Ces « faux poils » deviennent des motifs graphiques filaires, des oripeaux de luxe, des bijoux que l’on porte sur soi, avec fierté. Ses clichés réjouissants et surréalistes questionnent sur l’image que l’on se fait de la pilosité.

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« Les femmes sont des Homo sapiens comme les autres. 

Comme tous les primates, elles appartiennent à la classe des mammifères. 

Et qui dit mammifère dit forcément poils ».

Garder ses poils ou non : c’est votre choix ! 

« Les femmes possèdent le même nombre de poils que les hommes, soit environ 5 millions »

Le choix d’arrêter de s’épiler reste encore marginal et difficile à assumer. Certaines le font pour se réapproprier leurs corps, s’émanciper des diktats de beauté, s’affranchir des idées préconçues. Garder ses poils serait une façon de cultiver son pouvoir, d’abord sur soi-même, mais aussi au sein de la société. Une fois dépassés, les autres complexes et interdits semblent être plus faciles à accepter. « D’une façon globale, je m’assume davantage. » 

Certaines sensations corporelles reviennent. « Les poils sont très sensibles au niveau du pubis, ce qui a activé une partie de ma libido », rapporte Paméla, fondatrice du mouvement Maipoils. « Arrêter de s’épiler n’est pas forcément un acte militant. C’est parfois simplement la flemme, l’envie de se décharger d’une charge mentale pesante ou un ras-le-bol général de s’infliger de la douleur pour se conformer aux canons de beauté. »

En clair, s’épiler fait mal, fait perdre du temps et de l’argent. Le choix ne dépend que de vous de les conserver ou non. 

 

Potentiellement, les poils pourraient disparaître un jour. Dans le passé, ils nous protégeaient du froid. Par esthétisme, nous nous en sommes délestés. Avec le réchauffement climatique, il est possible que l’on en ait de moins en moins, qu’ils deviennent obsolètes. En attendant leur disparition génétique, vous pouvez les enlever ou les assumer. L’épilation, comme le coiffeur ou le maquillage, n’est pas une obligation, mais bel et bien un choix, qui ne dépend que de vous. Est-ce que cela vous tente de donner une chance à ces « indésirables » ?  

Violaine B — Celles qui Osent 

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