Aretha Franklin, l’artiste engagée, la voix du respect

« Dans sa voix, nous pouvions lire notre Histoire, dans son entièreté et dans toutes ses nuances : notre puissance et nos peines, notre côté sombre et notre lumière, notre quête de la rédemption et le respect gagné difficilement » : c’est en ces termes que Barack Obama a rendu hommage à Aretha Franklin à son décès, en août 2018. Cette phrase résume à elle-seule l’essence du talent de la Reine de la Soul : sa voix puissante à même d’exprimer une palette d’émotions, ses combats pour les droits civiques et le respect qu’elle a si bien chantés. Focus sur la carrière d’Aretha Franklin, artiste engagée à la voix exceptionnelle et aux combats plus que jamais d’actualité.

Un talent brut au service d’une carrière exceptionnelle

1942-1960 : des racines gospel bien ancrées

Memphis, Tennessee, 25 mars 1942 : Aretha Louise Franklin, fille de Barbara, talentueuse pianiste et chanteuse gospel, et de Clarence L. Franklin, pasteur, vient au monde. Baignée dans l’univers du gospel dès la naissance, Aretha Franklin perpétue le talent de sa mère après le décès de celle-ci, qui survient en 1952. D’abord choriste dans l’église de son père, elle s’essaie ensuite au piano : elle apprend à jouer à l’oreille et affine son style en reproduisant les morceaux qu’elle entend à la radio.

À l’âge de 12 ans, Aretha Franklin se produit dans plusieurs églises avec son père, invité à prêcher dans tout le pays. Profitant de la notoriété de sa fille, le révérend produit son premier album intitulé Spirituals, en 1956. Cet opus, enregistré au sein de l’église New Bethel de Détroit, capture l’essence du talent de la jeune Aretha : à seulement 14 ans, elle a déjà ce phrasé et cette tessiture caractéristiques, mêle la puissance de sa voix aux émotions de son piano avec une maturité impressionnante, l’ensemble étant sublimé par l’acoustique exceptionnelle du lieu sacré. Si le succès commercial n’est pas encore au rendez-vous, la jeune Aretha subjugue les grandes figures du gospel.

1960-1979 : la naissance et l’explosion de la Reine de la Soul

À l’aube de sa vie d’adulte, Aretha Franklin cherche à s’affranchir des chants religieux qui ont construit son identité, et fait les yeux doux à la musique pop. Soudoyée par plusieurs labels, dont RCA et Motown, c’est finalement Columbia Records et sa réputation solide qui l’emportent.

Ces premières années en tant qu’artiste signée sont prolifiques pour Franklin, qui sortira pas moins de 8 albums. Le label érige son nouveau talent en reine du jazz et les titres s’enchaînent : la « Queen of Soul » est née. Mais au cœur de l’ouragan Beatles et Motown, Aretha Franklin ne parvient pas à vendre ses albums, trop orientés jazz. 

Elle rejoint alors Atlantic Records en 1966, où elle a enfin tout le loisir d’exprimer sa fibre artistique : son morceau « I Never Loved a Man (the Way I Love You) » sera disque d’or. S’en suivent 10 années d’une carrière brillante, qui verront naître les incontournables « Respect », « Chain of Fools », « Think » et « I Say a Little Prayer ». À la fin des années 60, Aretha Franklin est devenue une artiste incontournable, et enchaîne les records et les récompenses : Grammy Award de la meilleure chanteuse R&B (qu’elle remportera 8 fois d’affilée), album gospel le plus vendu de toute l’histoire en 1972 avec Amazing Grace, entre autres.

La fin des années 70 est plus mitigée : la mouvance disco, dans laquelle Aretha ne se reconnaît pas, mettra en échec les 3 albums suivants. Aretha Franklin quitte finalement Atlantic pour rejoindre Arista Records.

1980-2018 : un virage artistique et des collaborations fructueuses

Les années 80 sont l’occasion pour la Queen of Soul d’enchaîner les collaborations prestigieuses. On la voit ainsi en 1980 à l’affiche du film Blues Brothers, où la réinterprétation audacieuse de son morceau « Think » reste la version la plus connue à ce jour.  Franklin va ensuite enregistrer quelques hits R&B qui atteindront la première place des charts, dont « Jump to It » et « Get it Right » (produits par Luther Vandross).

En 1986, elle invite George Michael sur le morceau « I Knew You Were Waiting for Me », qui se place à nouveau en tête du hit parade. S’en suivront, entre autres, un opus de duos mythiques (avec Mick Jagger, Annie Lennox ou encore Whitney Houston), et l’album Aretha Franklin Sings the Great Diva Classics (2014), dont la reprise étonnante de « Rolling in the Deep » d’Adele prouve l’adaptabilité de l’artiste aux 18 Grammy Awards.

En 2017, déjà rongée par la maladie, elle se produit à la cathédrale de St. John the Divine à New York, lors du gala du 25e anniversaire de la Elton John AIDS Foundation, fin 2017. Ce sera sa dernière apparition en public. Son cancer du pancréas aura finalement raison d’elle le 16 août 2018, à l’âge de 76 ans.

De grands noms de la chanson et représentants des droits civils se succèdent pour lui rendre hommage lors de ses funérailles le 31 août suivant, à Détroit. Au dehors, des dizaines de Cadillac roses arpentent les rues, clin d’œil ultime à sa chanson « Freeway of Love », comme pour accompagner l’artiste vers sa dernière demeure.

Aretha Franklin, artiste engagée et icône des droits civiques

Militante politique

Très jeune, Aretha Franklin s’engage auprès de son père, dont les sermons lui apportent une visibilité nationale. En 1963, il organise à Détroit la plus grande manifestation pour les droits civiques jamais organisée sur le territoire américain. C’est à cette occasion que Martin Luther King, proche de la famille Franklin, y prononce sa première version de l’incontournable poème « I Have a Dream ». Il devient une source d’inspiration pour Aretha Franklin, qui part en tournée à ses côtés à l’âge de 16 ans.

Activiste discrète, elle refuse de jouer pour des publics ségrégés et profite de sa situation financière confortable pour financer des manifestations en faveur des droits civiques ou chante gratuitement pour collecter des fonds. Elle n’hésite pourtant pas à prendre la parole publiquement lorsque la situation l’exige. En 1970, elle prend la défense de la militante Angela Davis, et déclare : « J’appelle la justice à faire son travail, […] parce qu’Angela Davis est une femme noire et qu’elle se bat pour la liberté du peuple noir ». Elle-même a connu la prison, qu’elle qualifie d’enfer, et affirme « qu’il faut protester pour se faire respecter ».

Durant les décennies qui suivent, elle magnifiera de sa voix l’investiture de 3 présidents : Jimmy Carter en 1977, Bill Clinton en 1993 et enfin Barack Obama en 2008, 40 ans après avoir chanté aux funérailles de son ami Martin Luther King. Un engagement qui sera finalement gratifié d’un prix pour l’ensemble de son action en 2008, par le NAACP (l’une des organisations pour les droits civiques les plus influentes des États-Unis). 

Figure féministe malgré elle ?

Même si elle ne l’a jamais exprimé directement, Aretha Franklin se distingue aussi par son militantisme féministe. Icône de la Soul, inspiration pour toute une génération de femmes, en particulier Afro-Américaines, elle balaie les clichés et défonce les barrières. En 1967, elle reprend le morceau « Respect », initialement composé et interprété par son ami Otis Redding et affreusement machiste en substance. La brillante Aretha change quelques paroles, dynamise le morceau original au rythme des « Sock it to me » scandés par ses sœurs Erma et Carolyn, et épèle chaque lettre du mot R.E.S.P.E.C.T. comme pour l’exiger à son tour. Otis Redding, bon joueur, avouera que la chanson ne lui appartient plus. 

Cette version reste à ce jour un emblème de l’égalité hommes-femmes et même des droits civiques, bien qu’Aretha Franklin n’ait jamais souhaité en faire un morceau engagé. Sur le même album, elle vient également taquiner James Brown avec le morceau « Do Right Man, Do Right Woman », en réponse au célèbre « It’s a Man’s Man’s Man’s World ». En 1968, elle devient la première femme noire à faire la couverture du Time Magazine.

Artiste à dimension internationale, elle remplit le Palais des Sports de Paris en 1977, une performance pour la première femme à l’affiche de cette salle. 

Le Rock’n’roll Hall Of Fame fait d’elle la première femme à intégrer le panthéon de la culture rock américaine en 1987, et elle rejoindra le UK Music Hall of Fame peu après. À ce jour et avec 75 millions de disques vendus, Aretha Franklin est l’artiste féminine ayant vendu le plus de vinyles dans l’histoire de l’industrie discographique.

 

Militante féministe, activiste des droits civiques, artiste accomplie multi-récompensée, inspirée et inspirante, pianiste talentueuse, femme forte et affirmée, voix de toute une génération, Aretha Franklin pourrait se targuer d’être tout ça à la fois. Mais elle était aussi une femme discrète, pudique, portée par sa passion de la musique et sa foi inébranlable. À l’été 2021, un biopic lui sera consacré, porté par l’excellente Jennifer Hudson. L’occasion de rendre hommage une nouvelle fois aux multiples facettes de l’artiste engagée qu’était Aretha Franklin.

Elodie Daussin, pour Celles qui Osent

Sources :

https://www.franceculture.fr/emissions/une-vie-une-oeuvre/aretha-franklin-1942-2018-une-quete-insatiable

https://fr.wikipedia.org/wiki/Aretha_Franklin

https://www.allmusic.com/artist/aretha-franklin-mn0000927555/biography?cmpredirect

https://www.virginradio.fr/aretha-franklin-retour-sur-un-symbole-feministe-politique-et-musical-a657522.html

https://www.francetvinfo.fr/culture/musique/soul/aretha-franklin-une-voix-pour-les-droits-civiques-et-les-droits-des-femmes_3279685.html

 

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